‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 32 sur 46 · LK TEMPLE · texte numérisé non relu

LK TEMPLE

Le soir vcnl^, les marchands d'habits accourent vider leurs sacs, dans F immense nécropole où tous CCS débris vont reprendre le nouveau corps de leur résurrection, dans le réservoir banal des vieilleries Fardées et menteuses, dans T inextricable j^anefa^mo- 7iium des chapeaux roux, des robes déteintes et des bottes éculées, dans la tour de Babel des guenilles, dans r océan central où viennent aboutir, par fleuves et ))ar torrents, ces ruines sans nom, traînées dans la l'ange des égouls et la hotte des chiffonniers , — au Temple enfin.

Que d'autres vous fassent une description détaillée du Temple. Ce bazar fétide , aux allures de repaire, plein de je ne sais quel mystère ténébreux et repoussant, où se parle un argot sinistre et souterrain ([ui fait peur, où les marchands échangent entre eu\ des appellations étranges qui n'appartiennent à aucune hmgue du monde, effraye le flâneur inoffensif, l'n simple et timide badaud n'ose s'aventurer à travers ces étroits couloirs , qu'on se figure sembla* blos il cruv du château dangereux décrit par Waltcr Sr<)(( ; il faut avoir le cœur bardé d'un triple airain pour naviguer sans effroi dans ces parages. Là, tout a un air de mauvais lieu ; on dirait un de ces cloaques où les débauchés mêmes n'osent pénétrer en plein jour; les indigènes, en vous apostrophant au passage, ont l'apparence et le ton de ces femmes qui vous appellent le soir au coin des rues.

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On peut comparer Faspect général du lieu à celui de la Halle. On y retrouve, mais à un degré audessous , les mômes habitudes de conversation , le même style , les mêmes images , le même système de patelinage à Fégard du chaland qu'on veut amadouer, et d'injures pittoresques pour ceux qui marchandent ou s'en vont sans avoir fait d'achat. Voilà bien ces puissantes commères à la prestance vigoureuse , aux hanches saillantes , aux poings formidables ! La face seulement n'a pas cette pourpre splendide qui colore celle des poissardes. L'organe, naturellement fort, sinon rauque^, âpre et terrible comme un clairon dans la dispute , se fait doux et caressant comme le chant des sirènes pour appeler un client. Quelquefois vous tombez au milieu d'un groupe où mugit la Discorde à la robe déchirée, scissâ Discordia pallâ; aussitôt l'ouragan s'apaise : toutes ces physionomies rechignées s'adoucissent ; tous ces regards haineux s'éclairent d'un sourire, toutes ces injures s'envolent brusquement pour céder la place aux plus moelleuses inflexions de voix ; le chat rentre ses griffes et fait patte de velours afin de séduire hi pratique.

Le Temple est bien nommé. Quelle ironique et cruelle énergie dans ce titre porté par un lieu pareil ! C'est là en effet le temple.dcs loques et des chiffons,., le temple du vol, de la chicane et de l'usure, du mensonge, de l'avarice et du gain ! Tout y sent le juif, y suinte la rapacité , y exhale une odeur de cupidité mesquine, criarde et liardeuse. Les planches et les colonnes empestent le rance à cent pas , suTto^it dans' la Rotonde, le principal rendez -vous des marchands d'habits ; j'en excepte pourtant le carré des modistes, oasis perdue dans ce vaste ossuaire. Tout aux alentours fourmillent les baraques d'écrivains publics,

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qui doiineiil aussi des consultations sur le droit : le Temple est leur patrie naturelle , leur propriété , leur proie. Là on ne vit que {>our une chose » Targeni. Tous CCS cœurs, tous ces corps, toutes ces inteltgenccs, sont emportés dans un tourbillon terrible, comme ceux de Fenfer du Dante, par la soif haletante et Fâprc cupidité du gain. Rien n^ existe on dehors, ni lo soleil , ni la nature , ni Tamoui^; la vie est là tout entière , prise dans cet implacable engrenage qui la broie jusqu'à rélouffer. A sis ans, les enfants y ont, avec leur physionomie formée et leur l'oix fifûte, un air vieillot qui effraye. Ces petits bonshommes sont déjà des gens raisonnables qui, au lieu déjouer à la toupie, s'exercent sur les points les plus ardus de la table de Pytliagore, et sauraient vous enfoncer au besoin , aussi bien que leur grande sœur. Il n*esl rien de tel que le commerce pour mûrir son monde.

Aussi le moindre charme qui vient rompre un moment par hasard la triste monotonie du Temple tous frappe-t-il comme un contraste étrange dont vous êtes ravi. La dernière fois que je lui rendis visite, — un dimanche vers la brune , — j'entendis tout à coup, au tournant d'un couloir, la grêle harmonie d*un accordéon, et je m'arrêtai, saisi et presque en extaM, comme un voyageur qui découvre le pas d^un honURO récemment imprimé sur le sable d'une lie déserte. £h quoi ! l'art divin de Boïeldieu et de Rossini 6Utro ces murs honteux ! Je m'avançai à pas lents et silen* deux, côtoyant les boutiques « dont la plupart étaient déjà fermées , et j'entrevis dans l'ombre mon mnsi* cicn : c'était un jeune commis adossé à Tune des co^ lonnes de la Rotonde* En m' apercevant, il jeta h la hâte son instrument sur une chaise :

^^ Voyez , monsieur, s'écria -t- il, demandez,

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fîiilcs-vous servir. Faut-il à monsieur un talma, un beau paletot, un joli pantalon noir? (Je portais un pantalon bleu d'un âge équivoque.) Entrez, monsieur, nous nous arrangerons.

La vision s'évanouit ; je me trouvai brutalement rejeté au milieu du Temple, et je tournai les talons.

bazar immonde et repoussant , hideux réceptacle de toutes les guenilles prétentieuses et menteuses, des loques recousues , des vieux galons redorés , des vieux habits retournés, des vieilles bottes ressemelées, des vieux chapeaux retapés ; entrepôt de ruines profondes et de splendeurs éphémères ! en vérité il faut du courage pour s'aventurer dans tes détours ténébreux , à l'angle de ces boutiques où veillent le9 harpies du petit commerce et les sirènes du brocantage , pour aller analyser de près les mœurs de cette popa lation exotique que Scarron et Hoffmann auraient pu peindre seuls , en un livre illustré par Hogarth ! Pour vous plaire, lecteur, je m*y suis hasardé un moment; j'ai hâte d'en sortir, et je n'y rentrerai plus.

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