DE MENDIANTS
Voyez pourtant où conduit renchaînement des idées ! Si vous vous le rappelez , lecteur, nous étions en fiacre tout d* abord , et nous n^en sommes pas encore descendus, quoi que vous en ayez pu croire. Il est temps maintenant d'en sortir et de nous mêler d'un peu plus près à la foule.
Qu'est-ce que ce personnage en casquette grasse , en paletot sale , décoré d'une médaille en cuivre, qui tourne le bouton et abaisse le marchepied dès que la voilure s'arFôle? C'est un membre de l'honorable corporation des ouvreurs de portières, fainéants patentés , impropres pour la plupart à tout travail sérieux , et qui parviennent , en moyenne , à se faire un revenu de quinze à vingt sous par jour, en abaissant une centaine de marchepieds toutes les vingtquatre heures.
En réalité , l'ouvreur de portières n'est rien autre chose qu'un membre honteux de ces races de mendiants qui pullulent à Paris. Nulle ville du monde , eu effet , ne peut en offrir une collection aussi complète cl aussi variée en ses déguisements infinis , pas même les cités belges , où on les écrase à chaque pas qu'on fait; Gand surtout, où, pendant tout un jour, je les ai vus par centaines fondre avec acharnement sur ma personne , comme une nuée de cousins ou de moustiques, et tourbillonner autour demoijusqu*à m'étourdir, sans que je pusse me débarrasser de celte
Ul CE QU'ON VOIT
incutp inipiloyablo, ni on gardant un silence obstine, ni en me soulageant par un torrent d'injures, ni en restant immobile, ni en me sauvant à toutes janrbes.
Seulement, les mendiants de Paris sont plus polis et plus civilisés. Ils savent bien que riniportunité n'est pas la meilleure manière d'attirer la compassion du passant, et d'arriver à sa bourse en passant par son cœur.
J'appelle mendiants , non pas ces travailleurs des places publiques , ces artistes en plein vent, qui vous demandent un sou en ccliange de lours chansons, de leurs tours de force ou de leurs tours d'adresse, — ab ! pauvres gens , mes bons amis , Dieu me garde de vous traiter si indignement, moi qui vous ai tant con* temples, tant écoutés, tant admirés parfois ! — mois ces parasites sans pudeur, ces superfétations hideuses et stériles qu'on heurte à chaque pas, êtres abjects qui n'ont pas le moindre sentiment de l'art, du ti'arail, de la dignité humaine; ces femmes qui vous tendent la main, tenant dans leurs bras un enfant tonjours endormi et toujours le même, sans qu'il ait grandi d'un pouce depuis dix ans ; ces hommes assis toute la journée sur leurs chaises curulcs au milieu des ponts ou aux portes des églises, privilégiés de celte insolente caste des mendiants qui 'professe un souverain mépris pour les pauvres.
Et gardez-vous bien de rire, commerçants, vaudevillistes et gens de lettres qui vous croyez riches parce que, bon an, mal an, vous gagnez quelque quatre à cinq mille fraiu*s à votre petit négoce! Sachez qu'une place de mendiant oiTrant des garanties suflisantes, et sur un ])()int bien rré({uenté, rapporte un revenu dont ])lus d'un gros industriel se tiendrait fort satis-
fait. Aufisi ces emplois sont -ils brîgnê's de toutes parts i on met en jeu les hautes protections pour écraser un rival , et la place se transmet par héritagei s* achète et se vend à beaux deniers comptaiîls, comme une charge d^ avoué ou d^agent de change.
Tous ces hommes se connaissent et se jalousent ; ils contractent entre eux des alliances offensives et défensives, des sociétés d'exploitation en cbitinuindite. Us se marient entre eux, et Ton en a vu Mve souche d*honnôtes gens , voire se transformer par dègrél en familles opulentes et se fondre dans les rangs de la plus haute aristocratie financière. On serait souvent étonné de connaître les dots qui servent d^appéint à. CCS unions picaresques, et les clauses du' contrat de mariage. Les quartiers de noblesse s^y comptent ^r infirmités. Plus un mendiant est défiguré par là iiui* ladie, estropié, dégoûtant, plus il est redhmht* courtisé, cajolé par ces dames. La mère est aux petits soins pour cet Adoniâ; la fille fait le» j^ux doux à ce Céladon. S'il est bossu , la bosse ne gâte rien \ s*il ml boiteux, c'est un honune charmant; s^il est aireu|^i c'est le comble du bonheur. Les mamans vont rares qui osent prétendre ft un gendre aveugle et bancal à la fois : il faut être bien aveugle et bien bancale sôiméme , ou du moins avoir sa tirelire bien gamie pi»A^ pouvojr se frotter à si riche parti !
J'entendais dernièrement raconter, par un jeune auteur versé dans la matière, et qui Connaît toute M cour des Miracles sui^ le bout du doigt, une nôeï de mcndianti à laquelle il s^était trouvé .mêlé, je ne sais par quel biiarre concoïkrs de eirconstaneèVé Comme ce récit m'a paru curieux et caract^ristiqttlv je lui demande la permission ile le rapporter Mi .
Au jour indiqué, disait-il, je ne ijiianqtiai pas*;
346 CE QUOM VOIT
accompagne d'un ami, de me rendre d'abord à Téglîsc Saint-Eiistaclic, que remplissait déjà une nom* Ijrcusc réunion, dont quelques figures seulement m'étaient connues. Heureusement, je me vis tout à coup abordé fort à propos par un brave homme avec qui j'avais causé autrefois en deux ou trois rencontres^ et qui me servit de cicérone au milieu de ce monde singulier : c'était un ouvrier peintre qui s'était récemment cassé le bras en tombant d'une échelle, pendant qu'il travaillait k la décoration des plafonds du Louvre, et qui, ne pouvant plus désormais toucher aux pinceaux, avait obtenu, en compensation, une médaille de joueur d'orgue : il n'était point sorti des arts, comme on voit.
Quand nous eûmes échangé nos compliments, il me présenta à la mariée. Je vis une petite femme, affreusement grêlée et à moitié aveugle, qui au besoin miMne pouvait Tétre tout à fait; on lui dit mon nom, et dès qu'on l'eût assurée que je m'intéressais fort t\ l'estimable classe dont elle était un des plus beaux échantillons, elle daigna me sourire et me faire une gracieuse révérence.
On me montra de loin le prétendu, qui se tenait assis, les deux jambes croisées, sur une chaise où il disparaissait tout entier. 11 me regardait avecaltcnlion , et voyant mes yeux se diriger vers lui , il se leva pour me saluer. En vérité, ces mendiants ont du monde! C'était une sorte de nain rabougri, bossu, boiteux, contrefait de toutes les manières. Après avoir vu les deux époux, je conjecturai, non sans raison, que c'était là un mariage de convenance. Mon guide m'apprit, en effet, que j'avais devant les yeux les rejetons des deux plus illustres dynasties de mendiants ^ g^iii avaient accaparé, par leurs nsren-
DANS LES RUES DE PÂBI8. 3iT
dants et lenrs descendants, les stations les plus avao* tageuse^ de la capitale, et menaçaient d'envahir le reste par leurs alliés.
A r occasion de ce mariage politique, où se Ton-* daîent les droits et les prétentions rivales de deux grandes maisons , on avait convoqué le ban et Tarrière-iban de Taristocratie mendiante. Il y avait là de^' pitres , des joueurs de clarinette et d*aceordéon , fortù joueurs d'orgue de Barbarie , des saltimbanque» iê haut parage, des marchands à^ pain d'épice» da sucre d'orge, de linàonade gazeuse à deux liards la verre; tous les coquillards, les maHngreux, ks hii* bins, les sabouleux et les Clopin8-*Troulllefouit dé Paris. J'entendais autour de moi des (^mmeatakat énergiques , des exclamations d'extase et d'envie :'
— Ces gens-là ont toujours eu de la ehanee, dîiftil à mes côtés un père de famille, avec une jalousie con» centrée : il n'y en a que pour eux !
— Oh ! mon bon Dieu , s'écriait une brave feauiiie dans l'oreille de sa voisine, que je reconntis pour loi avoir quelquefois fait l'aumône à la porte de Sainl*» Sulpice, si je pouvais seulement trouver^li aussi beau parti pour ma fille ! Il en est venu encore nn , il n'y a pas plus de huit jours; mais, ajouta4*^b avec une indicible expression de dédain, te n^étàit qu'un manchot !
— Savez-vous la nouvelle? disait un autre; le ealt* de-jatte du pont de la Réforme a épousé là grona aveugle de la place de la Concorde.
— On dit qu'on va faire une nouvelle place à SainA* Roch. La vieille Duriau est furieuse de la conconreace; il parait qu'elle intrigue de tous les côtés.
— Eh bien, voilà donc la pauvre flûte du pont des Arts décidément dégommée. Ça se peqnettait d*avoir
des opinions politiques; ou le reniplncc par lin accordéon.
La ciiuscric continua sur ce ton profane jusqu^à ce qu'on entendit retentir sur les dalles le son cadencé de la canne du suisse. Alors commença la cérémonie religieuse, qui se fit en grande pompe, au, son de$ orgues, et où quota la fille d'une célèbre marchande de pain d'épice et de petits gâteaux, galamment conduite par un jeune paillasse, son futur, dont les grimaces et les lazzis s'étaient déjà fait remarquer sur la place publique, et que les saltimbanques commençaient à se disputer par de fortes enchères. Tout ce monde-là était, ma foi, fort bien mis, et la mariée surtout portait un costume qui faisait splendidement ressortir sa lîndeur monumentale. Mon compagnon et moi, qui avions des habits de Tan passé, nous étions de fort petits personnages. Comme j'en témoignais quelque étonnenient à notre cicérone, il me dit d'un air de stuj)éfaction , rempli de bonhomie :
— Mais, monsieur, il n'y a pas de pauvres ici, il n'y a quç des mendiants *.
Après la messe, on monta dans des fiaeres qui attendaient devant l'église , et on s'achemina vers r Elysée-Montmartre, où nous attendait un repas co- |)ieux. Chacun se plaça tumultueusement , les uns où ils voulurent, les autres où ils purent. Au premier service, les convives furent assez décents. Je ne parle pas de leur appétit. Nul ne disait mot; tous mangeaient avec u-n appétit énergique. On se servait à discrétion, on se prenait les plats dans la main, on Introduisait ses doigts dans la sauce, on élevait
* Le mot osl joli , soulcracnt je dois prévenir le cicérone qu'il a d«5jà èU' fait bien souvent, el qu'il aurait tort de s'en atlribuff \o niërile.
DA\s LKs Hues de i»AHis. Ui)
SCS assiettes à sa bouche, et ce peuple i peu fait aux Jiabitudes de la civilisation moderne, usait le moins possible des couteaux et des fourchettes, malgré F exemple et les conseils des plus raffinés. Tant pis pour qui se trouvait au bas bout de la table : il en était réduit à implorer la pitié des garçons, qui s'acquittaient de leur charge avec gravité.
Mais au second service , une fois la première fougue de Tappétit satisfaite et la verve allumée par les vins, le repas s'anima et dégénéra bientôt en orgie. Ori criait , on félicitait chaudement les époux , qui prenaient la main à tout le monde; on les glorifiait d*a* voir fait si grandement les choses , on interpellait les garçons ahuris, (|ui ne savaient à qui entendre, à qui courir, et répondaient respectueusement aux grossièretés des convives ; on frappait sur la table avec SCS couteaux , on brisait ses verres , on répandait les sauces , on racontait tout haut des histoires scandaleuses dont ces dames n'essayaient même pas de rougir ; on chantait en faux bourdon les Co" saques et Gastihelza, V homme à la carabine. Le pitre déjà nommé imita Grassot au dessert, aux applaudissements frénétiques des aveugles et des bossus, qui trouvaient cela délicieux.
Enfin on appela Forchestre, à la manière dont les t'ilis demandent la toile aux Funambules , et le bal commença, arrosé de rafraîchissements vigoureux. Le marié et son épouse l'ouvrirent par une danse de caractère. On eût dit deux magots mis en mouvement l'un vis-à-vis de l'autre par quelque ficelle invisible. Bientôt ce fut un tel tohu-bohu, un si inextricable fouillis de bosses en démence, de bras en écharpc qui se démenaient, de jambes cagneuses qui frélillaiciit, de corps tortus remués par des convul-
sions cpilepliqucs , un vacarme si assourdissant de criaillerics sauvages et de* hurlements dévergondés, que je m'enfuis avec mon compagnon, épouvanté de celle danse macabre, de ce cauchemar où tourbillonnaient pôle-môle tous les gueux et tous les diables détachés des planches de Callot. Messieurs les mendiants ont la gaieté bruyante : ils n'ont pas dégénéré de leurs pères. •,
Je ne sais à quclkrlicure se termina la fête; mais le lendemain, dans l'après-midi, je trouvai à leur poste les deux époux, mangeant d'un air^ paisible , sur leur escabeau, la soupp que la mère venait de leur apporter. Qurlle chute, et quelle philosophie!
— A la bonne heure , pcnsai-je en continuant ma route. Voilà des gens sérieux; ils feront leur che-
min !
DANS LES KUBS DK PAKIS. ^I