‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 36 sur 46 · LA MORGUE · texte numérisé non relu

LA MORGUE

Nous venons de parler des petites industries parisiennes, des mendiants, des chiffonniers, de<^lte race famélique qui bat le pavé de la capitale, sans savoir où elle a dîné hier ni où elle dinera anjonrd^hui. En suivant jusqu^au bout cette population «vagabonde et déguenillée, où pourrions-nous aboutir ailleurs qu*à la Morgue, à moins quet» ne flikt à rhôpilal?

Toutefois, ne craignez pas que j*abiise de roccarian , pour faire de la littérature verdAtre, des études 4e cadavres et des descriptions de charniers. La tâdie m*a toujours paru trop facile et trop hideuse pour ma séduire , et ma pudeur me défend d*6n venir à cette extrémité. Je rApecte les nerfs d*autrai, oûmme j*ainie .(|u*on respecte les miens.

Je ne décrirai donc point , à la fiijoa d*Bn conuni»sairc-priscur, ce p^jà^Atiment carré que rarchiieele a eu du moins le bip goût de ne pas décorer de ooionnadcs et de pilastres corinthiens, il esl^nrai qa*mi a bien décoré dans ce genre k Bourse,' qui o*est gucrc plus gaie que la Morgue; aueoos mêoie pié* tendent qu*elle Test beaucoup moins, mais ce sont ceux qui n'y oui point af&ire, gens snspeets à priori, et dont le témoignage n*a rien de décisif en pareille niaticro.

La Morgue est un lieu de réunion ponr cerlaiM hommes ; vous trouvères des gens qui ne flianqueBl pas , chaque jour, d*f aller puiser des énelioas. Cest

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1111 cruel désappoiiilcnionl pour eux quand les tablcUcs sont vides, et qu'il n'y a pas de spectacle : îb se plaindraient volontiers que la Mort se soit permis de faire relâche ce jour-là, sans songer à leur bon plaisir.

Je suis entré deux fois à la Morgue : la première fois, il y a bien longtemps, et j'étais bien jeune. Venoi à ]\iris pour quelques jours ^ je ne voulais pai le quitter sans en avoir vu tous les monuments ; on m*ar vait parlé de la Morgue comme d^une chose fort intéressante, et tout provincial comprendra rimpossibn lilé de j'ésister à un pareil mot. J'étais poussé d*aîUeUTS par une curiosité anxieuse et pénible que mon dégobt combattait comme un remords , mais quUl ne put vaincre.

Le spectacle était maigre : il h^y avait qu*an cadavre, — celui d'un charbonnier, à ce que mnrmnrail la foule autour de moi, — hideux à voir, tel que l'avait fait l'eau de la Seine, où il était demeura enseveli plusieurs j ou 1*8. A la muraille pendaient ses habits et son chapeau à larges bords, encore ruisselants.

Je liasardai un regard et fermai aussitôt les yeifx avec terreur. Les conversation's de tous ceux qui m'environnaient, femmes, enfants, vieillards; les récits, les commentaires, les exclamations de pitié banale niôlùes de niaises plaisanteries , me brurssaient dans les oreilles et éclataient sourdement dans mon cerveau , en faisant bourdonner mon sang. J^ entraînai mon guide, et, à peine arrivé dans la rue; un èblonissèment m'aveugla , un éclair de vertige me fit chanceler, et je faillis tomber en avant avec un cri d*horreur. Je venais de voir le cadavre vert, gonflé, informe» dégouttant d'une eau marécageuse , se dresser tout i\ coup devant moi, et, — sensation ejfTroyable! — me plonger dans la bouche son bras livide!

Pendant longtemps il nte restft de cette seèife «ne peur ridicule des charbonniers. Je ne pouvais ren^ contrer un de ces paisibles Hercules sans in*éloigiier précipitamment ,. comme si j^eusse va rassassiil mfÊ^• térieux de la victime, ou du moins un de ses aiHûeBs camarades , un de ceux qui lui avaient seifé la maiB^ qui avaient bu au mâme cabaret , à la même boutailb.

Et pourtant, un jour encore , six ans a|irèS mil première visite, j'osai bien rentrer & la lIorgM» Je servais à mon tour de cicefbne à «n campagnard qui m'avait témoigné Tardent désir de voir Pintérieur du matiument. Je lui racontai mes premîèrM fa npr es ^ sions pour essayer de le retenir : rien bY fit. Il fidivt raccompagner. Mais, cette foie, je fermai les ymn^ comme saint Augustin en îmte des gladiatflorsf elje ne les rouvris pas comme lui ( nos i je ne ks roMviS pas, quoique le provincial , parvenu à se fimlUeratft premiers rangs , me tirât par le bras pour taie fate voir. Kt la chose en valait la peine^ à eè q«*il pafall^ car il y avait là cinq cadavres bien comptés i ient Vwê surtout était un fort bel homme : j^éntrâkis 4» itfvalide -s'extasier tout près de noi'sar la vigMmr qâB devait posséder le gaïUard , taillé pour fittre mn sdliè cuirassier. Une femme, qui portait un enfiml s«^ li *bras gauche et en tenait un autre de k hbéIii dvSHe, appuya chaudement cette ofaservatièa* Quant art f«ala des spectateurs, ils étaient dans k nmiemml« al les interjections ne tarissaient pas.

Quand mon provincwl fut rassasié, nOBSSJrttBsaft

— Et il y a, m'écriai-je, des hosamaë qui ds«a«i rent là dedans avec leur Cimilk» pour passer kravM de ces cadavres et iurvailkr çë dwBkrl U l*iÉ trouve qui n'aiment pas EÛeux mourir da kiai ^/éê fie fflire un métier sembkbk an parti Mal Rt

que dire de roux qui , ayant à choisir entre cinq cents rues dans Paris , vont justement se loger vi8«-à-i^8 de la Morgue? Voilà leur lioriion, voilà leur point de vue , le matin quand ils se lèvent , le soir en se couchant , le jour en prenant Taîr ou en regardant les nuages. C*cst de là que leur vient le vent. Ils ne peuvent, quoi quMls fassent, se dérober à ce coup d*œil, à celte affreuse distraction qui les poursuit sans cesse ! Ils voient entrer et sortir cette foule avec son regard implacable et stupide; ils entendent ces commentaires ineptes ; ils regardent passer sous leurs fenêtres tous ces corps mutilés par les horribles traces du suicide ou de l'assassinat, et ils rient, et ils mangent , et ils boivent , et ils n'ont pas la fièvre tout le jour et le cauchemar toutes les nuits ! Voici justement une jeune fille à sa fenêtre, qbi caresse sa linotte à travers les barreaux de la cage. Quel malheur que la Morgue ne soit pas en cristal! Elle pourrait jouir de ce charmant spectacle au coin de son feu, sans se déranger.

Vous voyez, j'étais encore jeune et j'avais beaucoup de chaleur dans Timagination. Du reste, je venais de lire quelque chose d'analogue dans VAne mort, de Jules Janin.

Ce sont peut-être là des enfantillages. Soit. Mais ce qui me parait sérieusement inconcevable, c*e8t cette coutume de certains industriels de venir s'installer aux abords de la Morgue pour profiter de la faveur du lieu , et pour spéculer, au profit de leur petit c(»nmcrce , sur la brutale curiosité du public. Passe encore pour les marchands d'oiseaux établis tout près de là , sur le quai ! A la rigueur, il y a simplement dans ces volières , qui gazouillent à deux pas de la salle funèbre, matière à de bien jolies antithèses.

que j'abandonne à d'autres. Mais que des bouffons aillent grimacer aux portes de la Morgue; que des paillasses s'en viennent débiter leurs grotesques lazzis et leurs calembredaines grivoises en un^ pareil endroit : que cette foule, qui devrait au moins emporter une tristesse à défaut d'un remords, passe sans transition de ce spectacle-ci à ce spectacle-là , et qu'elle se range en cercle pour rire à plein ventre des folies souvent immondes d'un bateleur, après avoir contemplé cinq cadavres alignés côte à côte, dans cette terrible nudité qui devrait donner le frisson ù tout homme vivant, voilà ce que j'appelle une chose révoltante et immorale entre toutes ! La mort, celle-là surtout qui s'étale sur ces hideuses tablettes, a un caractère trop grave et trop lugubre pour qu'on la jette en proie à de telles profanations. Pour moi, je ne passe jamais aux alentours de la Morgue, sans qu'il me prenne envie de chasser à coups de corde les misérables qui ont l'impudeur de descendre à un pareil trafic.

On ne peut supprimer la Morgue, je le sais; ni en interdire l'entrée au public, puisque c'est pour le public qu'elle est faite. Mais , au lieu de la mettre au milieu de Paris, n'aurait-on pu, — je le demande humblement , tout prôt à reconnaître mon incompétence, — la reléguer à une extrémité solitaire de la ville, comme on fait des échafauds et dc^ abattoirs ? Ceux qui ont besoin de consulter les pages funèbres de ce registre de pierre ou de cuivre, où de nouveaux noms viennent sans cesse remplacer les anciens, sauraient toujours bien aller le trouver jusque-là.

Mais peut-élre serait-ce incommode. Je m'en doute et n'insiste pas. 11 y a tant de gens qui ont aujourd'hui besoin de la Morgue, qu'elle est devenue un

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hdtiiiipjit de p^eIni^re nécessita , et il faut avoir soin de la ton il' autant que possible à la portée de tous. Les suicides , en particulier, se multiplient dans une proportion telle , que si ce n'était là une des choses les plus sérieuses et les plus tristes du monde, je dirais que cVst maintenant une banalité de fort mauvais ton de se jeter dans la Seine ou de se pendre à un arbre du bois de Boulogne. Je ne suis pas vieux, grâce au ciel, et je n'ose déjà plus compter tous les personnages de ma connaissance qui ont fîni par le suicide. Panni eux , il en est trois surtout dont le souvenir obsède souvent ma mémoire. Bien des fois je leur avais serré la main. L'un s'est brûlé la cervelle par désespoir d'amour : caractère fougueux , victime d'une éducation bien supérieure à sa fortune, impropre, au sortir du collège, à toute profession positive et manuelle, il était tombé, de chute en chute, dans une baraque d'écrivain public. Amoureux comme un fou d'une jeune fille de vingt ans, il osa la demander à son père, petit mercier qu'il comptait éblouir par les prestiges do son esprit et de son instruction : le mercier, indigné, le mit à la portOi Dans la nuit, après une longue promenade à travers champs, il revint se tuer avec un vieux pistolet qu'il avait emprunté à son voisin, n'ayant point. d'argent pour en acheter un.

Cela n'est pas neuf, on le voit. Mon Dieu, non, cela n'est pas neuf, je le sais bien^ et c'est ce qu'il y a de pis.

Le second se croyait poëtc. Il s'était fatigué en vains efforts, en agitations stériles et insensées pour conquérir un peu de gloire et d'argent. Tout ce qu'il obtint, ce fut une cruelle satire d'un petit journal qui , ayant mis la main sur une production récente

de ce riiiieur inconnu , se passa la fantaisie de la comiiientcr sans pitié et de Faccabler d^épigrammes , qirello méritait bien , du reste. Esprit léger et sans consislancc, tôtc vive et faible, cœur superficiel , sans dignité, sans élévation, où jamais n'avaient pris racine ni une vraie pensée, ni un vrai sentiment, s'obstinant à faire des vers avec dclongues réminiscences des poëtes romantiques, qu'il admirait fanatiquement, sans les avoir jamais compris, — un jour, quand il n'eut plus le sou et qu'il fut las de traîner prétentieusement sur le pavé de Paris son existence parasite, se sentant h cbarge à lui-même parce qu'il était à cbargo h tout le monde, il pensa tout à coup à sa mère, pauvre fruitière de village, et retourna se tuer cbcz elle !

Oui, vraiment, il se tua, cet emphatique songocroux, ce cerveau vide qui jouait au'Manfred et h rObermann ; il se tua comme il avait vécu, sans savoir et sans penser; il se tua ^ouv poser, dans un dei^ nier acres de vanité mesquine, ne comprenant pas plus la mort qu'il n'avait compris la poésie! Ce suicide d'un personnage bouffon est peut-être le plus épouvantable et le plus navrant. Le journal de la sous-|)réfecture, auquel il avaif^ envoyé do nombreuses élégies, lui fit une pompeuse oraison funèbre : on eut la cruauté de prétendre que c*était le nu)rt lui-même qui l'avait rédigée d'avance, et, pour (pii le connut, il n'y a là rien d'invraisemblable.

Le troisième était un jeune juif fort instruit, doux, humble et tranquille; il servait.de secrétaire à un j^rand personnage qui, dit-on, le laissait mourir de faim , sans qu'il pfit parvenir à trouver ailleurs Ufie place capable de le faire vivre. Découragé d'un écheo (luiit sa timidité venait de le rendre victime à un cxa-

mon important , il sortit un matin , déposa son caban chez le concierge, et s'alla noyer simplement, avec la même taciturnilé peureuse et sournoise qu'il avait vécu. C'était un orphelin ; il n'avait pas de famille. Son maître d'hôtel le reconnut à la Morgue; il en parlera longtenjps encore à ses locataires.

Certes , je ne voudrais pas , renouvelant une accusation vulgaire dont ce n'est pas ici la place, faire retomhcr tout cela sur la tcte d'une littérature sans mœurs et sans principes , suivant la phrase usitée. Elle a déjà bien assez de ses péchés, la pauvrette, sans qu'on lui prête encore ceux des autres ! Mais je trouve , — et ne le trouvez-vous pas aussi? — qu'on abuse singulièrement du suicide dans les vers et la prose de nos contemporains. Laissons de côté la morale, grand mot qui effarouche et met en déûance, pour nous placer à un point de vue simplement littéraire. 11 est si facile de trancher le nœud gordien au lieu de le dénouer, de se tirer d'embarras au point où l'intrigue s'embrouille, à l'aide de ce moyen banal qui répond à tout ! Vous ne saviez que faire de votre héros ? qu'il se tue ! La situation trop tendue menaçait de se rompre ; vite un coup de poignard ou une fiole de poison ! Kt on applaudit frénétiquement , car cela remue , parbleu ! cela émoustille les nerfs de ces messieurs de l'orchestre. Parlez-moi de la détonation d'un pistolet pour réchauffer un drame qui languit.

Mais voyons ! n'est-il pas plus noble et plus digne d'un homme de cœur, n'est-il pas plus grand et plus fier, en mûme temps que plus neuf et plus dramatique , au lieu de se dérober ainsi , par une lâcheté brutale , aux persécutions de la destinée , de les accepter bravement, de les dominer à* force d'énergie.

DANS LES HORS DK PAHI8. . 99B

d'être toujours vaincu, s'il le faut, mais jamais dompté , et de puiser de nouvelles forces dans chaque nouvelle chute, comme le géant Antée, ce mythe profond de la fable antique ?

Laissons la Morgue où elle est , et ne la mettons pas inutilement dans nos écrits , car, en vérité, cela n'est point beau à voir.

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