CHAPITRE DIX-NEUVIEMÈ
LKS PARlSIExNXËS PEINTES PAR ELLES-MÊMES.
Xos belles dames ne se bornent pas à se faire peindre sous toutes les faces ; elles se peignent ellesmêmes.
A ce propos, j'ai lu ce qui suit, dans un loumal «{rave auquel je labse la responsabilité de son style aussi bien que de son anecdote :
u Dernièrement, un auditoire brillant» dans le^el on remarquait plusieurs dames élégantes » se pressait à Berlin, dans la salle où le célèbre professeur , de chimie F... fait ses cours, toujours si .suivis. ;
u Ma chère amie, dit en sortant un jeane' homme il sa femme quUl avait au bras , tu as une tache bleue à la joue, n La jeune fenune, surprise, se retourne pour se regarder 4ans les glaces d^un magasin devant lequel ils passaient alors, et reste stupéfaite en voyant que son rouge avait tourné au bleu, par suite de la (lécomposition chimique qui s'était opérée dans la salle du cours , sous Finfluence des gaz ma|^ipnlé8« l'ilie en fut quitte pour essuyer ses joues. Elle se résigna , comptant bien se venger sur les autres* Es effet, les autres dames sortaient en ce moment, et le jeune couple éclata de rire en même temps, à la vue de ces visages jaunes, bleus, noirs, violets» ainsi métamorphosés par les vapeurs perfides* Quelquesuns même, — ceux-là appartenaient* aux plus ao^ (iacicuses , qui veulent à la Ibis Fivoire sur la peau,
* II s'agit des visages. Le style des jonroaiix a set liurdiesin
et ses grâces d'état.
.i(W CE QU ON VOIT
la rose sur les joues , le corail sur les lèvres et réhène aux sourcils, — étaient tellement bariolés qu'une perruche en eût été jalouse. Le lendemain, un petit journal de Berlin publiait son article ebarivaresque sous ce titre : Les Berlinoises peintes par ellesmêmes. On assure que la chimie pourrait produire de ces prodijjes-là autre part qu'à Berlin, c
Je le crois bien : je voudrais qu'il y eût à Paris un cours de chimie semblable , fréquenté par nos dames. Mais je ne sais si les vapeurs perfides de la salle, comme les nomme, en une docte périphrase, le rédacteur badin du journal sérieux, seraient asseï puissantes pour décomposer tout ce que nos* Parisiennes entassent sur leurs figures.
Qui nous délivrera des teinturiers du visage féminin? Us pullulent, parce que leur petite spéculation réussit. Tel qui se ruinerait à inventer de nouvelles pommades contre les plaies du corps ou des spécifiques souverains contre les migraines et les catarrhes, s'enrichit h vendre des cosmétiques et des parfums. L'ambre, le ])enjoin, le musc, le patchouli, Teaude mousseline, l'iris, l'essence de Portugal, etc., etc., s'écoulent h des quantités considérables. Les odeurs sont pourtant la chose dont il faut le moins abuser; je n'en veux pour garant que ce vers de Martial, dont les dames pouiTont demander la traduction & le(kr mari :
Hic maie olct, qui henc scmpcr oict.
Je vois chaque jour, parmi les annonces des journaux, indépendamment du Vinaigre de BoUy (vin-aigre, comme le fait ingénieusement remarquer aa collègue et rivale l'Eau de Cologne), celle d'une pâte dont se servait madame Dubarrjs et qui nous a été
DANS L£S RII£S PB PARIS. éO»
transmise en droite ligne par FiiiteiaiiMktre àt sa confidente Louison; puis ceUe de la Boêée du ttsage, la Rugiada del viio (a& pea d^itaUen ne fevU pas faire de mal dans une amioftce), adminliJe et infaillible recette d*origine orientale, cdQe ménie dont se servait l&fameuie Ninon de Lendot, qpk bi belle pendant plus de quatre-vingts anSt et dont <m a découvert le secret dans une lettre éa fameux mé*decin Liceti , son contemporain et ion correspondant. Que voilà un docteur bien troavéJ Je enift sûr ^^ûm ne laissera pas chômer k Rugiëia éd mo: les jmr tiques ne manquent jamais à ces marcfaandisfli^ puisqu'on ne se lasse pas d'en inventer de nonveilflu
On pardonnerait encore ans neiUes ooqH0lÉBsil*fle*i sayer de se recrépir et dû se rdbadigeonner 2 MiMit avoir de la pitié pour certnins ridicales qniont qaelft chose de douloureux ; mais les jeunes âtokm^ ioa Dieu ! que vont-elles faiie dans ei^ falère ? liiilTtBt avance de se vieillir et de se faner nvant rbeoret naïf tous ces petits pots d^etgnent^ diecoUe^ de^ peiwiMW à la détrempe ! --* choses fcort pen imgoâftanieSj; — et cela, pour la ea^actîûn ie mhke -im fili davantage à la loenr des Instces et 4m bmgies, comme un parquet ciré. U n^y nnm jamais mofeade persuader aux femmes qn'elleB e'enlaîdiisseait sons prétexte de s'embellir, et qne Fabond d^nne pecaonne fardée n'a rien de {Ans eédsdsant qne cdni dimm chambre nouvellement fieinte.
Cette plaque morne et rigide qn^on se coUe snr k visage lui enlève natneelleHMat lente enpreasion jet toute mobilité. £t pnîs je irons nmnne'qne, ponr ma part, mari ou pèse de familk^ jene seras pasdniont flatté d' appliquer maiki et joir mes UnnsAnr «ne jpewi graissée , pehitarlnrée , tndmte de œsmétiqne, iilaa*
l'hic avec do la farine de riz , dorée avec le rouge végétal, pénétrée d^huiles odorantes, frottée, travaillée en tous sens par la brosse et le pinceau. Je voudrais que d'abord ma femme ou ma (ille enlevât ce masque, pour r embrasser sur sa vraie figure, telle que le bon Dieu Tu faite. L'art, il est vrai, en est venu aujourd'hui à ce point qu'il n'est plus à craindre qu*une dame laisse quelque chose de son teint sur les lèvres de son père ou de son mari, tant les vinaigres et les eaux inventés en ces derniers temps mordent profondément dans le tissu de la peau ! Mais cette solidité d'une peinture qu'il faut renouveler laborieuBe* ment chaque jour, ne s'est acquise qu^aux dépens de la fraîcheur et de la jeunesse de la physionomie ; sous Yàcrc influence de ces corrosifs, elle se dessèche, se crevasse et se racornit comme un parchemin.
C'est quelque chose de fort laid à voir qii'une de ces dames surprise avant d'avoir pu s^ajuster son visage du jour. On la prendrait pour la mère ou l'aïeule de celle qu'on a rencontrée dans le monde. L'astre do lu veille a disparu et ne laisse plus voir qu'une chandelle éteinte et fumeuse, prôte à se rallu* mer tout à l'heure, mais on se consumant.
Je comparais plus haut les femmes qui abusent du fard à dos parquets cirés et à des chambres peintes ; hélas ! la comparaison est tout à l'avantage de ces derniers. Un parquet ne se cire guère que tous les huit ou quinze jours ; une chambre se peint à peine tous les deux ou trois ans; mais pour une femme, c'est tous les jours à recommencer.
Ces laborieux artiûces ne s'arrêtent pas à la face: ce n'est là que le vestibule, et le reste de l'édifice est d'une construction tout aussi compliquée. 11 faut un grand travail d'esprit, un grand effort d'analyse et de
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pénétration, pour parvenir à déc<»iipoMr par Is peu* sée ce corps hybride et fait des éléments les pl«s hétérogènes , qui forme Tapparence extérieure d*mie femme du monde. Quelquefois, de tout cet enscmMs majestueux ou charmant , quand il est vu à la dis* tance et dans le lointain convenables , comme wol ta» bleau qui veut être considéré dans son jour , il n*y a rien' à elle : ni les cheveux, teints en noir et enii* chis de nattes étrangères ; ni les joues , à qui oô a fabriqué à loisir des lis et des roses , comme disaient jadis les poètes ; ni les lèvres enluminées savamment, ni les sourcils, tirés au pinceau ; — pas plus que les épaules , les hanches... Je m^arréte, et ne veux pas trop approfondir ces redoutables mystères. .^
Lorsqu'un dandy passe devant certaines devantures des marchandes de corsets, — r ces fausses sœurs qui osent exposer au grand jour tant de chosefs compro* mettantes, sans que la nation des femmes songe à s^insurger contre cette imprudence' ou cette trahiswi , - — il devrait s'arrêter avec respect et saluer aux vi^ trages ces formes artistement tissues de ouaté, de crinoline, de baleine , en se disant :
u Voilà pourtant Tépaule dont je contem[derai de* main le contour avec extase ! Voilà la poitrine onduleuse de madame X..., la hanche provocante de madame C..., la taille majestueuse de mademoiselle Z... ! n
!^lais il ne se doute pas toujours, le naif roué, que c'est un petit paquet de coton, peut-être d*étoape, qui le fait tomber en adoration !
La place de guerre, ainsi « de fer H
de travaux avancés, se n le * I, en r , d*une ombre, d*nne espeee qi à i
ruiné, qui est la maliktt pr e on
travaille, afin de la dérober autant que possible au re<|ard, et de produire à la surface les contours suaves et les molles ondulations de terrain. Pour ce , crinoline à la robe, crinoline au corset, crinoline partout, excepté aux endroits où il y a du coton. Et les baleines donc, comme elles vous cerclent le corps et vous redi-essent les tailles ! Quand ces mièvres et mignonnes petites femmes lisent le supplice des mission* naires qu'on met à la cangue au Japon , elles ont la candeur de frissonner , oui , de frissonner , soos le buse qui leur déchire la chair et la peau, sous le corset qui leur brise la taille et leur intercepte la respiration , sous le vinaigre qui leur mord le visage, sous les peignes et la handoUne qui leur tirent el leur cassent les cheveux, sous tout cet attirail de tortures qui les bride el leur ôte la liberté des mouvements. Voilà certes un désintéressement admirable! Ce ne sont pas les Japonais qui seraient assex craels ~ pour mettre les missionnaires à un supplice pareil. Il n'y a que la civilisation qui puisse inventer ces choses-là à l'usage de ses martyrs, et il n*y a que les femmes civilisées qui soient capables de les adopter arec enthousiasme, de les porter et de sourire.
Et pas une , bien entendu , qui consentit à revêtir un cilicc !
Il est vrai que le cillce ne les embellirait pas, et (|ue tout cela, daus leur opinion du moins, les embellit beaucoup. Que ne ferait-on pas pour s'embellir, surtout quand on est déjà l>elle? Toutefois, hasardons encore quelques réflexions. C'est un principe fort juste, sans doute, que l'art peut aider la nature, mais il faut du moins que la nature domine, et ne soit |Mis élouflce par l'art. Je n'ai jamais pu deviner, par exemple , reî>j>èce de charme et de beauté ipie
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certaines femmes trouvent dans une taille de guêpe, si petite au centre qu^eUe tiendrait dans les deux mains , et au-dessous s^élargissanf tout à coup en bâillon monstrueux, — ravin profond entre une colline et une montagne. Ces disproportions exAgéKéesaeiOlit nullement dans )a nature. A quoi ixm fiiire de Fart, si c'est pour s'en servir à créer^ comme ïm Cfaiscis sur leurs vases et leurs paravents « des Cannes im» possibles , jurant avec la réalité et la vcaisemMuMie!
Une des plus splendides oollectîoins de earksaloffes 4|u'il soit possible d'amasser, <^est, on le sait, la léflii des modes qui se sont succédé depuis le dix-hailiilnn siècle. Qui de nous n'a souri en voyant ces inerojaUes robes , ressemblant à des bottes, dans knqndkrs^eBfonçaient les femmes de Fempre? cette pondre qai changeait une chevelure de jeune ille en une dien» lure de vieille femme? ces mouches qui eoneUiHsifal si désagréablement la figure? FrancbeMenii dames , à parler un moment sans galanterie,, ne drait-il pas rire aussi quelque peu de vee SKidei tuelles ?
Ah! si l'opération cUmiqiie du odikve professeur F. . . avait pu décomposer et trahir au dehors les falsifications du corps fén^in conune celles du visage, Dieu et les femmes de chambre de ces dames savent seuls toutes les choses étonnantes que les Berlim^ auraient vues ! Puissent nos professeurs de chimie nous épargner à nous- mêmes un si lamentable spectacle !
408 CE QirOX VOIT DANS LES RUES DE PARIS.
COXCLISIOX.
AiTôtons-iious ici : satprata biberunt. Xotre voyage est achevé pour aujourd'hui ; peut-ôl^e le reprendronsnous ensemble un aulre jour, si vous voulez bien me suivre encore. Nous avons fait longuement Técole buissonnicre , et vous m'avez laissé philosopher à mon aise sur ceci et cela. Merci, cher lecteur! Il ne nous reste plus, à l'un et à l'autre, qu^à nous aller coucher, comme il sied au sortir du bal, après une journée si complètement remplie.
Lecteur, je vous souhaite un sommeil profond et des rêves paisibles. Ils ne vous manqueront pas si vous êtes bien réellement ce que j'ai cherché en vous, et ce que j'ai droit d'attendre de quiconque m^aura suivi jusqu'à la lin : un flâneur, c'est-à-dire un esprit et un cœur largement doués ; un badaud pur sang, c'est-à-dire une conscience honniHe, sereine ot tranquille.
Et maintenant , muse de la flânerie, au revoir î