CE (,M 0.\ VOIT
dont ie paletot rou.v et râpé l'ait honte à sa blouse bleue sont des fainéants qu'il méprise ; il daigne quelquefois leur oetroyer royalement on liard ou un morceau de pain , mais en se réservant le droit de les apostropher d'un gros mot.
Si je \^ulais vous présenter bien d'autres artistes encore, dignes pourtant de votre attention, il me serait impossible d'éviter une monotonie fatigante et de ne pas tomber dans de nombreuses redites. Je ne suis pas assez habile musicien pour exécuter longtemps des variations sur le même thème. Mais je n'oublierai pas ce cor héroïque que j'ai vu, par une pluie battante, au carrefour de la (j'oix-Rouge , sonnant ses notes vigoureuses comme le paladin Roland aux plaines de Roncevaux, — que j'ai rencontré derechef, un peu plus tard , tôte nue sous la neige qui tombait à flots, ébranlant- les maisons de la cour des Fontaines de ses appels puissants, où il faisait passer toute la force de ses poumons , toute l'inspiration de son cœur et de ses entrailles! Je n'oublierai jmis non plus cet invalide de la place Saint -Sulpice, que je retrouve toujours dans mon souvenir, — avec ses deux jambes de bois, — assis au pied de la lourde fontaine, et ntclant d'une main convulsive sur un violon qui doit remonter aux premiers jours de l'art. A coup sûr, ce n'est point un grand musicien que ce brave homme; ses ritournelles feraient grincer les dents à cette troupe de Chinois dont le théâtre des Variétés a jadis offert la primeur au public parisien , et pourtant ce n'est point sans un charme indéllnissable, éveillé peut-être par le singulier aspect de ce tronçon d'artiste, que j'entends ces aigres ritournelles tourbillonnant sous l'inhabile archet.
lu jour... C'était dans ce mois de janvier 1855,
DANS LES RlfiS DE PARIS. M
qui fut rude pour toutes les misères et toutes les indigences. La neijje couvrait les rifes de Paris, malgré les bataillons de balayeurs semés çà et 1î\ par groupes intrépides, et jetant dans d'immenses tombereaux cette boue froide et blanchûlre , salie par le pied des passants. De légers, flocons voltigeaient encore dans Tair; la glace avait buriné d'étincelanles arabesques aux vitres des fenêtres, que le froid tenait berméliquement closes.
Du coin du feu j'entendis une voix lointaine qui s'approchait par degrés, en chantant un air étrange, monotone, qui tenait de la complainte et du cantique. Cette voix , bien qi^e sourde , cassée , et chevrotante comme celle d'un homme qui touche aux derniers jours, avait je ne sais quelle sonorité caverneuse, quelle pittoresque expression, qui lui donnait un attrait singulier. Malgré une température de 19 degrés au-dessous de zéro, je courus cntr'ouvrir ma fenêtre et regarder dans la rue : je vis un beau vieillard, à longue barbe blanche, de haute et forte stature, mais ma ichaiH lentement, courbé sur son bâton, tel qu'on représente le saint Christoj)he ou le Juif errant de la légende. Il tremblait à chaque pas, i\ la fois, sans doute, de froid et de caducité.
Le vieillard leva doucement la léte et dirigea vers moi l'humble regard de ses yeux pâles et résignés; et cependant il poursuivait son cantique, en descendant la rue d'une marche pénible, et chaque note s'élevait, comme un appel suprême, .le jetai un sou , avec précaution, sur le pavé. J'aime à croire que ce fut moi qui lui portai bonheur, car aussitôt dix fenêtres s'ouvrirent, et dix autres ensuite, et de chacune d'elles tomba une aumône aux pieds du chanteur. Quelques gamins amassés dans la rue, qui avaient suspendu
38 CE Ql'OX VOIT
leurs jeux bruyants pour F en tendre avec cette admiration naïve et silencieuse particulière à Tenfancc, se précipitaient pour ranuisser les sous qui ne cessaient de pleuvoir, et les lui remettaient avec une sorte de respect instinctif. Va lui, s'arrc^tant à chaque fois, découvrait son «jrand front chauve où tremblaient quelques mèches arjjentées, puis reprenait sa marche, vacillant comme une feuille morte prête h se détacher de la branche.
Vous civcz sans doute rencontré quelquefois le soir vc pandémonium de la musique, cet honime-harmcnie qui doni^^», à lui seul, un concert où presque tons les instruments connus font leur partie à la fois. Arrière, orchestres de nos Opéras, voilà un artiste qui vous fait honte et h qui vous faites pitié ; un artiste qui peut vous renqdacer à lui seul! Qu'on ne me parle plus d'Atlas! Il ne portait qu'un monde, et risquait tout au plus, par un mouvement déplacé, d'imprimer un lé<{cr soubresaut ù la machine céleste. Cet homme porte autant de mondes que d'instruments : le moindre dérangement des muscles, le moindre tremblement des jambes, le moindfP clijjnement d'yeux, le moindre tressaillement des nerfs produirait aussitôt la plus déplorable cacophonie. Mais il n'y a pas d'exemple qu'une pareille catastrophe soit jamais arrivée jusqu'ici, tant cette sla tue se tient fermement debout dans sa force et dai sa sérénité. On dirait que, comme pour ces panti' qu'on vend aux foires, chacun de ses gestes est c terminé par un fd que tire un invisible machiniste
Vu chapeau chinois sur la télé, devant la bou< un chalumeau gigantesque, ou plutôt la flûte à f tuyaux du vieux Pan; une guitare à la main; coude, une mailloche dont, de temps à autre, ilfn
1)\\S LKS RVKî'. DE P.IIKS. 39
avec vigueur et précision sur une grosse caisse qui lui pend derrière le dos ; aux genoux un triangle qui se dandine au bout d'une tringle de fer; aux mollets des cymbales , sans compter ce que j'oublie sans doute , voilà l'inextricable labyrinthe où il se joue chaque soir, et d'où il se tire sans jamais hésiter.
A ses côtés, sa femme, silencieuse et recueillie, donne parfois avec à propos un vigoureux coup de pouce sur un tambour de basque, ce qui produit un effet singulièrement dramatique.
Il est vrai qu'en somme l'harmonie n'est pas des plus séduisantes; mais quel tour de for'^e incroyable! L'homme-orchestre me rappelle ce prisonnier fameux par ses évasions, à qui ses geôliers avaient attaché aux bras, aux jambes, aux mains, aux oreilles, au cou, à chaque membre, une multitude de ficelles correspondant à un nombre égal de sonnettes, de sorte qu'il ne pouvait faire le plus léger mouvement sans les en avertir par un carillon sonore! Kt pourtant avec quelle souplesse et quelle certitude, de quel air dégagé et souverain, ce prisonnier d'une nouvelle sorte, captif sous ce gênant appareil , agite en cadence toutes les parties de son corps, et reste maître de tous ses effets! Les plus habiles perdraient la tcte ou pour le moins la mesure dans une pareille position. Figurez-vous donc l'Alboni ou Lablache ainsi enharnachés ; je vous jure qu'en dépit de tout leur génie musical et de leurs muscles d'airain , ils feront fort piètre figui*e près de notre héros , et qu'il sera tout ébahi de voir de si grands artislcs commettre de telles bévues.
On n'apprécie pas assez cet homme héroïque. Il faut être juste, et si Dulot a pu s'acquérir quelque renom dans la confection des bouts-rimés, le père Pierre de Saint-Louis dans la culture des anagrammes
40 CK (jIjOX voit
et tics acrostiches, Elicnne Taboiirot dans celle des vers rétrogrades , lettrisés et rapportés , Triphyodore , Joaclilni DubcUay, Jacques Arago et beaucoup d^autres dans celle des vers en écho et des poèmes iipograuv» matiques ; si l'on a vu des artistes composer, non sans gloire , des épopées en alexandrins d'une syllabe , on des chansons dont chaque couplet écrit simulait dans sa forme, j)ar Tadroite variété des rhythmes, toute la série des instruments î\ boire, pourquoi Thommeorcheslre jracquerrait-il pas la môme illiistralion à litre égal? Qui osera dire que ce n'est pas vraiment un artiste , si , comme je Fai toujours cru , Parliste est celui qui exerce sa profession, non avec le mécanisme inintelligent et la brutale routine d'un automate, mais avec Ame, avec amour, avec passion, avec le sentiment du beau et le désir ardent de Fatleindre?
Celait donc aussi un artiste ce jeune homme que j'ai connu au collège, et qui était devenu amoureux d'une superbe clarinette que son oncle lui avait donnée pour cadeau d'étrennes. Le pauvre garçon était singulièrentent disgracié de la nature : il portait ce nez exagéré qu'eurent avant lui Cyrano de Bergerac et M. de Chénedollé, l'auteur du Génie de f homme; il avait une grande bouche, un front bas, des yeux clignolants et tout effarouchés de la lumière, une démarche gauche et honteuse, des manières craintives comme s'il eut senti qu'il était fait pour servir éternellement (le plastron à ses camarades. Quand il passait devant nous avec sa haute taille à demi courbée, indécis, inquiet, toujoui'spr(>tàbattreen retraite à la première apparition du danger, c'était une grêle de sarcasmes et d'injures. Parfois, à la suite d'un complot ténébreux tramé dans un coin de la cour, on allait le
chercher avec de perfides dehors d'amitié, on ramenait hras dessus, bras dessous; on le forçait doucement à se mêler à nos jeux, et alors on s'acharnait sur lui, on Taccablait de coups de pelote, aux éclats de rire de tout le collège, jusqu'à ce qu'il se retirât, brisé et moulu, sans oser se plaindre. En hiver, apparaissaitil dans la cour, c'était aussitôt un bourrade triomphe ; on le criblait de boulets de neige, et le pauvre paria, tout ahuri, se sauvait comme il pouvait, en baissant la tête et en secouant les oreilles.
\]ne fois on l'avait si cruellement atteint qu'il ne put s'empêcher de pleurer ; il menaça de demander justice au principal, ce qui souleva un ouragan de huées et de haros. On l'appela rapporteur, chien couchant, mauvais camarade; on lui prouva qu'il n'y avait pas moyen de tivre avec lui, qu'il était d'une humeur exécrable et toujours prêt à se fâcher au moindre mot pour rire ( ils appelaient cela le petit mot pour rire : la langue des écoliers a son vocabulaire à elle ) ; après quoi un grand lui donna un vigoureux coup de pied pour lui inculquer les principes de la vie de collège. 11 le reçut et s'en alla.
D'abord il prit le parti de se réfugier dans un corridor, où il jouait aux dominos avec un de ses camarades presque aussi disgracié que lui. Ils restaient pendant des heures entières sans se dire un mot, poursuivant leur partie comme deux automates, pour recommencer quand ils avaient fini. On les avait surnommés les deux beaux ténébreux , parce que jamais on ne les voyait sourire. ^ïais, dès qu'il eut sa clarinette, Robichard (c'était son nom : ô marâtre nature!) déserta- son compagnon avec l'égoïsme de l'artiste ; et chaque jour, après le dîner et le souper, se cloîtra dans le coin le plus solitaire des larges cou-
il CE QIJ'OK VOIT
loirs pour s'y livrer tout entier à son nouvel aniour.
La première fois qu'on l'en lendit de loin, ee furent des ricanements sarcasliqnes et de féroces railleries ; la deuxième fois, un concert de réclamations s'éleva, formidable, et des [groupes menaçants, gros de lempôles, se formèrent à tous les coins de la cour : il troublait la paix: des récréations par lé tapa<][e de son infernale musique; on ne pouvait plus vivre tranquille; c'était h n'y pas tenir, etc., etc. La troisième fois, on lui députa deux rhétoriciens qui mirent, en œuvre toute leur éloquence, et essayèrent d'abord de le prendre par les sentiments : il ne s'en émut pas, et sans daijjner répondre, il continua sa symphonie. (C'était, je m'en souviens, un morceau criblé de dièses et de bémols, qu'il répétait pour la centième fois depuis trois jours.) Alors ils eurent recours aux grands moyens et se jetèrent sur lui pour prendre son instrument d'assaut; mais comme lu recluse à qui les archers voulaient enlever sa fille, la brebis se fit lion tout à coup. Il égratij^na, il mordit, il se défendit des pieds et des mains, et donna un si rude coup de clarinette au plus hargneux qu'il lui fit une énorme bosse au front.
Armé de cette pièce de conviction , le blessé alla se plaindre ; et le coupable, mis au pain et à l'eau , fut privé de récréations pour deux jours. Au bout des deux jours il recommença. Cette fois on le laissa en repos ; sa réputation était désormais bien établie : c'était un méchant sournois avec qui U ne faisait pas bon plaisanter.
En peu de temps , Robichard fit des progrès incroyables : souvent son camarade venait l'écouter, et ces jours-là la clarinette accomplissait des merveilles, lie soir il la pachait dans son lit, et, toutes les nuits.
DAXS LES RIES DE PARIS. i:ï
il en jouait silencieusement, la pressant entre ses (loif]ls et ses lèvres, écoutant avec ainour des mélodies que lui seul entendait, l ne nuit, le malheureux, voulant serrer son rêve de trop près, s'oublia et laissa échapper un coule épouvantable. Le dortoir s'éveilla en sursaut, et un rire homérique s'éleva de toutes les j][orj]es, tandis que tous les rejjards étaient braqué^, sur le criminel, et que toutes les l)ouches murmuraient : Robichard! Kobichard!
Le gardien vigilant fut aussitôt debout, et il découvrit bien vite à son air piteux l'infortuné musicien, quoique son Pylade essayât héroïquement de faire une (liversîon en sa faveur, en feignant de cacher quelque chose sous sa couverture. Robichard fut condamné k jeter lui-même sa clarinette dans un endroit infAme.
Stupide Argus! tyran aussi sottement cruel que ce geôlier qui écrasa l'araignée de Pelisson !
La clarinette est généralement méprisée, je le sais bien. Mais n'y avait-il pas quelque chose de toucbant dans un culte si, persévérant et si dévoué, dans la fraternité de ces deux êtres, l'homme et l'instrument, qui se consolaient ensemble des insultes et des railleries? Ce qui n'aurait été pour un vulgaire ménétrier qu'une occupation des plus prosaïques, le collégien-paria l'avait élevé à la hauteur d'un art.
C'est là aussi ce qui fait le mérite et la dignité de ces braves bourgeois qu'on rencontre quelquefois dans la section des instruments honteux de la garde nationale : cymbales, grosses caisses, chapeaux chinois, qu'importe? s'ils ont le fanatisme de leurs fonctions et s'ils savent les ennoblir. J'en ai connu qui faisaient chez eux de longues et studieuses répétitions avant de se hasarder en public : ils prenaient leur partie au sérieux, et pour tout au monde ils n'auraient pas voulu
U CE Ql '0\ VOIT
oompronicltre leur honneur crarlislcs. Cest qii^il en est de la musique roninic de hi Muse : sa beauté pour nous, cVst noire amour pour elle.
Ce eultc, ce fanatisme, si Ton veut, peut relever jusqu'îï rorj][ue de Barbarie, Tinstrument le plus coninuin et le plus décrié des Orphée errants de Paris. Du reste , je suis bien aise de déclarer ici que le dédain dont on s'obstine à le poursuivre est beaucoup trop absolu pour être juste. On se figure que Forgue de Barbarie est une pure mécanique, qui n'exige de la part de Texécutant ni intelligence ni instinct. Grave erreur et profonde injustice à la fois!
Celui qui veut s'adonner à celte profession si calomniée et si nïéconnue doit , avant tout , choisir son instrument, et ce n'est point une mince besogne. Je ne crains môme pas de dire que h\ est la pierre de touche du véritable artiste.
Nul n'ignore qu'on peut ranger en trois classes les orgues de Barbarie. La première, qui est la plus nombreuse, j'en conviens, comprend ceux qui en-, dorment le public par la mollesse du son et la vulgarité des ritournelles. Les trois quarls des musiciens en plein vent visent, avant tout, au bon marché, et pour cause , dans l'acquisition de leur matière première, sans réfléchir qu'il n'y a rien de ruineux comme les bons marchés. Ou bien ils se persuadent que le public adore les airs connus et les canlilènes & la mode. Ils choisissent donc un orgue sachant seriner à merveille la Rose des Champs, Marco, les Fraises, le Chant des Cosaques, et ils sont tout étonnés de ne pas provoquer des recettes extraordinaires sur leur passage.
C'est tout simple pourtant : le public qui entend Marco et les Fraises vingt fois par jour, en moyenne,
1)A\S LES ULES DR PARIS. Vi
finit par n'y plus faire atlenliou, par ne plus même les percevoir distinclement , pas plus qu'il ne perçoit le tic-lac de l'horloge du ménage, qui en est venu à faire partie du silence même. Ces clianls le plongent dans une sorte de torpeur et de somnolence, comme le do do que les enfants attendent tous les soirs pour s'endormir.
Il faut au public, — ce gros bourgeois égoïste, frileusement blotti dans sa carapace , — quelque chose de plus neuf, si l'on veut le dégourdir.
La deuxième classe , un peu moins nombreuse , se compose des instruments qui irritant par le son faux et criard de leurs mélodies. Au point de vue commercial, je n'hésite pas h les déclarer préféniibles aux précédents. 11 n'y a pas de ressource avec un homme qu'on endort : il y en a quelquefois avec un homme qu'on irrite. Ne vous est-il jamais arrivé de jeter violemment un sou à un joueur d'orgue qui s'obstinait à vous écorcher les oreilles , dans l'espoir de le faire partir?
La troisième classe, qui s'est maintenue jusqu'à présent, hélas! dans une minorité peu imposante, comprend les orgues qui éveillent et satisfont à la fois l'auditeur par la nouveauté de leurs mélodies, l'ori- «jinalité de leurs ritournelles, le cliarme pittoresque et provocateur de leur organe. J'en ai rencontré jusqu'à trois!... Il était impossible, quand on les entendait, pour peu qu'on eût un sou dans sa poche, et n'cût-on que ce sou pour dîner, de ne pas s'en séparer aussitôt. Ces ^orgues-là fascinent comme les sirènes.
Un surtout!... Il m'est arrivé de rester vingt minutes tout rêveur à la fenêtre pour l'écouter. Lorsqu'il quitta son poste, je descendis et le suivis de station en station. Il y avait un refrain pimpant,
brodé de clochettes, qui me jetait daps des transports d'extase, et qui m'eût fait danser en pleine rue, comme le roi David devant Tarche du Seigneur.
J'ai remarqué aussi que les airs dévots , hymnes et cantiques, sont une excellente spéculation, d^abord parce que c'est moins commun , ensuite parce qu'ils vont au cœur et à la bourse des personnes pieuses. ^
11 y a encore les orgues avec des cymbales , des sonnettes et des petits bonshommes qui tournent en faisant la révérence, mais c'est cher.
Voilà donc le choix lait : ce n'est pas tout. On ne me persuadera jamais qu'il suffit de tourner la manivelle a\^c la routine brutale d'un automate. Mettez le mémo instrtimenl entre les mains du premier venu et entre celles d'un artiste, vous verrez s'il rendra le même son. Lourd, piile, insijjnifiant dans le premier cas, dans l'autre il sera vif, animé, plein de verve.
J'ai connu m\ orgue de Barbarie qui riait, priait et sangh)tait connue le violon de Paganini, quand il était manié par le poignet vigoureux d'un invalide. 11 fallait l'entendre, aux soirs de bonnes recettes, bondir, se trémousser, ricaner sous cette main, joyeux et railleur, comme si Trilby ou Méphistophélès eut été caché dans sa boîte. C'est que ce brave homme était convaincu ; c'est qu'il prenait sa profession au sérieux; c'est qu'il jouait avec verve et bonheur, sans jamais se permettre de mouvoir la mécanique du bras gauche, ni de s'interrompre pour tendre sa casquette aux passants.
Kt puis il y a mille façons ingénieuses d'aider à l'effet musical. Les uns s'accompagnent en chantant à tue-téte ; mais l'orgue est uu rude comj)agnon dont la voix sonore étouffe et brise le frêle organe de
DWS LES ULES DE PAHIS. i'
riiouimc. Ou bien' ils appellent le triangle et le tambour de basque à leur aide. IVautres, mieux avisés, ont de petits ehiens qu'ils babillent en bussards et qui se tiennent debout à leurs côtés, le regard piteux et la langue pendante, se dandinant en mesure sur leur maigre derrière. Le moyen de refuser un sou à un petit cbien babillé en bussard, qui danse en vous tendant gentiment la patte !
D'autres, mieux avisés encore, ont des mancbots, des perclus , des culs-de-jatte qui se traînent à côté de Torgue, implorant d'un geste muet la commisération du bourgeois. Quelquefois le pauvre infirme est conduit par son compagnon dans une petite voiture, et il joue lui-même : c'est une excellente spéculation. On a vu môme des bommes de génie jucber leur invalide au sommet de l'instrimient, comme un buste de plâtre sur le baut d'une bibliotbéque. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir des invalides de cet acabit.
Tout cela est de la baute estbétique : c'est lettre close pour les profanes et les dédaigneux ; mais les artistes en saisiront toute la portée.
48 CE QLOX VOIT