CHAPITRE DEUXIEME
oratp:urs et poètes des rues.
Quelque curieuses que soient les physionomies des chanteurs ambulants, je ne sais néanmoins s'il n'y a j)as un sujet d'études plus intéressant encore dans ces orateurs et ces poêles des rues, qui caltiirent sans gloire, mais non sans honneur, le grand art de la parole, et qui, chaque jour, du haut de leur tribune, haranguent le peuple en plein air, comme faisait Périclès à Tagora. Que de types à observer, depuis ces modestes héritiers des rapsodes et des trour badours , ces conservateurs des traditions primitives qui, se ressouvenant sans doute que jadis la lyre était à la fois le symbole de la musique et de la poésie, unissent, connue Orphée, l'harmonie des vers à l'harmonie du chant , et promènent de rue en 'rue lcui*s Muscs mélodieuses ; en termes moins pindariques, depuis ces hommes qui chantent, en s' accompagnant de l'orgue de Barbarie, des romances qu'ils ont euxmêmes composées, jusqu'à ces industriels forains, ces saltimbanques vagabonds, dont plusieurs dépensent des prodiges de verve et d'humour pour aligner sur les bancs de leur baracjue un public de vingt personnes, devant l'estrade où leur femme-colosse trône dans sa puissance et sa majesté !
Il n'est pas, je pense, de membre de l'Académie des sciences morales et politiques , pas de maréchal de France, de littérateur couvant sous sa perruque les destinées de l'Orient, de diplomate décoré des sept couleurs de l'arc-en-ciel , d'ambassadeur indien
1)A\S LES RIKS DR P uns. M)
OU chinois, de ministre futur ou passé, de candidat perpétuel à un fauteuil quelconque , de professeur de syriaque ou de calli<]raphic , de collaborateur au JotiV'nal des Notaires, de critique grave nageant en pleine esthétique, de poète lauréat en train de préméditer une tragédie en cinq actes , sans circonstances atténuantes , qui ne se soit arrêté au moins une fois dans sa vie devant ces tréteaux où paradent le pitre, THercuic et la Ccrritodes foires et solennités publiques. Où trouvcra-t-on un hommcj, s'il fut doué par la nature de quelques entrailles , qui ne se soit senti remué par les accents de vraie et puissante éloquence que la misère et la conviction prêtent quelquefois à ces grands comédiens ; qui n'ait écouté avec étonnement les speechs prodigieux , assaisonnés de gestes épiques et cle poses monumentales qui leur servent d'amorce à l'usage des gamins, des grisettes et de messieurs les militaires ? Quelle richesse d'imagination ! quelle verve pittoresque ! quel luxe de détails imprévus ! quel "esprit d' à-propos! quelle éloquence abrujite, originale, prime-sautière , triviale peut-être , mais qui n'en est que plus sûre de son effet !
Il faut les entendre dans les petites villes , publiant au son du tambour le programme de la représentation du soir, avec une voix et un style à l'unisson , tous deux richement colorés , haussés tous deux jusqu'aux dernières limites de l'hyperbole , au point où elle devient sublime ou ridicule , suivant le public à qui Ton s'adresse. Comme ces gaillards savent féconder un sujet, si ingrat qu'il paraisse! Ce n'est pas eux qui trouveraient, avec Simonide, que l'éloge d'un athlète est matière infertile et petite. Vraiment, je voudrais que le poëte grec, pour sa honte, eût pu les entendre racontant h la foule ébahie les exercices
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incomparables do Masson le Bras-de-fer, ou de Balandrin rindoniptablo, dans un langage qui n'a jamais été surpassé que par les mémorables affiches des luttes de la salle Montesquieu.
Pendant le discours, les alcides se tiennent debout, comme pièces à Tappui, ramassés sous leur maillot, fiers et dignes , étalant de face et de trois quarts leur cou de taureau et leur carrure d^hippopotame, et souriant entre eux à la dérobée d^un air narquois qui donne beaucoup à réfléchir, quand un amateur imprudent vient d^accepter le caleçon du combat. Au besoin même, sans fausse pudeur, avec la charmaute bonhomie du vrai mérite , ils joignent leur propre témoignage aux éloges de celui qui pérore. Donnez à ces grands orateurs un veau à deux tôtes, un jeune phénomène qui n'a de la barbe que d'un côté du visage , un mouton qui a eu le malheur de naître avec trois pieds seulement ; et sur ce thème ils vous broderont aussitôt un chef-d'œuvre de composition fanr tastique, plein d'aperçus nouveaux et d'échappées imprévues.
Kt les paillasses, quel admirable type de niais! Il en est qu'on j)ourrait peut-ôtre citer maintenant comme les premiers artistes en ce genre, depuis la mort d'Odry et d'Alcide Tousez. Leur parade, ou ce qu'ils nomment avec une modestie charmante mais poussée à l'excès , la bagatelle de la porte, dépasse en étourdissante gaieté les chefs-d'œuvre du répertoire de MM. Labiche et Siraudin, ces Homère bouffons de la Montansier. Qui pourrait entendre sans éclater de rire, à moins de s'être fait cercler à neuf, les chansons inouïes qu'ils modulent d'une voix glapissante, les premiers-Paris monstrueux qu'ils feignent de lire dans des journaux fantastiques , les annonces
incroyables dont ils déroulent le baroque spécimen devant rassemblée qui se pâme !
Mais c'est surtout au dernier moment, quand, après une péroraison enflammée , ik ont proclamé le prix des places, qu'ils s'entendent merveilleusement à faire sauter avec une rapidité sans pareille tous ces braves moutons de Dindenaut :
u Deux sous par personne , Messieurs , s'écrie le Panurge de la troupe; il faudrait n'avoir pas deux sous dans sa poche pour se priver d'un pareil spectacle. 5)
Voyez-vous l'habile homme comme il spécule adroitement sur l'orgueil et la mauvaise honte du public ; il n'y a plus moyen pour quiconque se respecte de ne pas entrer immédiatement.
ce Allons , deux sous, répète le chœur en un formidable faux-bourdon. A deux sous les places! Entrez, suivez le monde ! On va commencer. En avant la musique ! ')
Et les trompettes sonnent, le tambour roule, la grosse caisse éclate en exclamations désordonnées; tous les instruments mugissent, détonnent, sonnent la charge avec une verve d'enfer; le pitre gambade, écrase les cors de la danseuse, pirouette sur les mains, saute en l'air et retombe sur son derrière , attrape une claque par ici, un coup de pied par là, pleure, rit, grimace et chante à tue-tête ; le père noble et la duègne s'abandonnent à des gestes passionnés , fermant et redressant, par une pantomime expressive, les deux premiers doigts de la main droite; l'hercule beugle dans un porte-voix; la danseuse s'élève en arc de triomphe sur ses orteils vigoureux, et arrondit sa gorge avec un sourire enchanteur. Et au milieu de tout ce fracas , on entend ce cri sans cesse répété dans
la mélopée la phis irrésistible, cl dominant le bruit, sans rolîUhc comme sans affaiblissement :
u Allons, Messieurs, dix centimes, deux sous par personne! Entrez, suivez le monde! On va commencer. Suivez le monde ! »-
Kt on suit si bien le .monde quMl y a d^ ordinaire une demi-douzaine de moutons renversés sur les escaliers.
Heureusement , le paillasse est là pour veiller au bon ordre et tendre la main aux faibles, surtout aux dames, qu'il relève en les consolant par un bon mot. Le paillasse, en sa qualité de prototype et d'aiTliétype de la gaieté française, est galant au suprême degré. Pourtant, il faut bien le dire, c'est dans Tinlérôt de la caisse que sa galanterie se déploie avec toutes ses séductions. J'en ai vu un voler au secours d'une pauvre jeune fille qui s'était toute meurtrie dans sa chute. La foule avait chiffonné son bonnet et déchiré sa robe; un routier lui avait écrasé les mains avec ses énormes souliers ferrés. Elle voulait s'en aller; mais le pitre s'attacha h elle, la consola, lui prouva que ce n'était rien , que cela se passerait avec un peu de beurre sur la plaie , et que dans cinq minutes elle ne sentirait plus la moindre douleur : il lui cita son propre exemple h l'appui. Enfin il ne la Idcba qu'après l'avoir casée aux places à quinze centimes, sous prétexte qu'elle n'était pas de la populace, et qu'elle serait plus à son 'aise avec des gens comme il faut. Le père noble lança à son séide un coup d'œil reconnaissant.
Après cette première irruption, l'orateur revient adresser à la foule une seconde harangue sur nouveaux frais. 11 résume en quelques traits succincts, mais bien sentis, la substance de son précédent discours, et il
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ongajKe vivement les amateurs éclairés (flatterie qui prend toujours) à profiter du peu de places qui restent, pour venir s^asseoir au milieu de la société nombreuse et bien cboisie qui attend dans Tintérieur le lever du rideau. Cette nouvelle allocution a pour effet d'entraîner une douzaine d'autres badauds, gens irrésolus qui ne se décident jamais du premier coup et attendent pour entrer que les meilleures places soient prises et le spectacle commencé. Le saltimbanque connaît à fond cette variété de l'espèce , et il se garde bien de ne pas flatter sa manie.
Pendant toute la durée de la séance , l'orateur reste deliors pour faire patienter les nouveaux venus et tenir adroitement la foule en haleine jusqu'au commencement de la représentation suivante.
Ah! braves comédiens des places publiques, gais chevaliers errants de la misère, grimaciers de génie, que vous luttez vaillamment contre le sort! Faut-il s'étonner, qu'on découvre parmi vous des types si marqués, des figures si expressives et si originales? Ce n'est pas sur les bancs des conservatoires et des académies que se forment ces vigoureuses natures d'artistes ; elles sortent des entrailles de la populace ; elles y tiennent par la misère, par la faim, par le rire et par les pleurs. Ils ont combattu, ils ont souffert, ils ont vécu, ces hommes. Chaque morceau de pain, ils Font conquis à la pointe de l'épée, comme un mendiant qui arrache un os demirongé à un chien famélique; ils ont vu de près tous les côtés terribles de l'exiëlence , et môme ses côtés fangeux. C'est cette lutte incessante qui les a faits si savants et si forts, qui a si vigoureusement irenipé leur génie populaire. La déclamation , les écoles , l'étude, l'imitation , toute cette vie mesquine des civili-
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ses n^a pas déteint sur eux; ils n'ont point usé leur originalité native aux frottements continuels des salons , des causeries , de l'opinion publique , du respect humain; et même jusque dans leur abaissement, ils ont gardé je ne sais quoi d'étrangement accentué qui trahit leur puissance.
Mais qu'il y en a peu qui sachent distinguer la grave physionomie du penseur cachée sous le masque camard et grimaçant de Scapin ! C'est égal : artistes incompris, poursuivez votre carrière; et, comme le soleil de M. Lefranc de Pompignan, un homme que vous n'avez jamais lu, n'est-c^i^as? vei'scz des torrents de lumière sur vos obscurs blasphémateurs. Si seulement vous aviez reçu une obole de tous ceux que vous avez fait rire, vous seriez riches maintenant ; vous pourriez vous pavaner en turcarets , faire la roue sous votre jabot et vos trois mentons ; car vous avez vu toutes les générations , depuis bien des années, s'amasser en cercle autour de vous.
Vous seriez riches aussi , petits marchands en plein air, débitants de romances et de calembours, montreurs de chiens et de lapins savants, rois de la magie blanche et des sciences occultes , nomades héritiers du grand Albert et du grand Ëtteilla , crieurs de tous les métiers et de tous les organes , dons Césars de Bazan de l'art et des belles-lettres , qui portez fièrement votre royauté déguenillée et tombant en lambeaux; vous le seriez si les philistins étaient sensibles aux charmes de l'éloquence et aux séductions de l'esprit. 11 est tel de ces industriels qui, pour écouler sa marchandise aux abords d'un théâtre borgne , dépense dix fois plus de verve et d'entrain qu'il n'en faut pour bâtir un vaudeville en plusieurs actes, et serait tout aussi digne que les illustres rédacteurs du Tintamarre
de servir de fournisseurs à ces invalides de l'esprit qui trafiquent de celui qu'ils n'ont pas avec celui qu'ils ont pris aux autres.
Avec quel aplomb et quelles savantes inflexions de voix ils s'écrient : " Débité par nos premiers comiques sur les principales scènes de la capitale ! » C'est là un appât auquel résiste difûcilcment le public. Qui ne serait fier de répéter un calembour qui a passé [)ar les lèvres de M. Hoster, des Folies, ou de M. Francisque , de la Gaité ? Le gamin surtout , qui croit à si peu de chose, croit encore aux saltimbanques, au théâtre, à M. Hoster et aux calembours.
D'ailleurs, je vous assure, ces commerçants en chansonnettes et en coq-à-l'ânc , quand ils ont un vrai public devant les yeux, et que, montés sur une chaise , ils dominent un auditoire attentif et sympathique, trouvent parfois une éloquence réelle qui n'est pas définie dans les traités de rhétoriquç, et qui n'en use pas moins, avec une merveilleuse puissance, des images les plus vives et même les plus relevées. .
Marmontel , si je ne me trompe , a fait remarquer que le langage d'un fort de la halle , pris dans la plus triviale des situations, quand il se dispute avec sa femme, emprunte instinctivement de la passion qui l'anime les formes et les figures qu'on aurait crues réservées aux seuls académiciens. Eh bien! ce que fait la colère pour un fort de la halle, la passion de la gloire, le légitime orgueil de parler devant une foule suspendue à ses lèvres, la conscience intime de la justice de sa cause, V auri sacra famés , tout cela le fait chaque jour pour le dernier de ces industriels que vous voyez, hâves et décharnés, secouer leurs haillons avec la majesté d'un sénateur romain pérorant sous la toge.
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Pur une bolie soirée de priuleuips , j^ai entendu un «jiiilaristc doiil la pose et les manières , aussi bien que le langage, sentaient leur Figaro. Il avait établi sa tribune aux harangues dans les environs de la eoionne do Juillet. Cétait un lundi; aussi les ouvriers étaient \enus en foule recueillir près de lui quelques bribes de chansons, pour finir joyeusement leur joyeuse journée. 11 avait une belle voix, mais une éloquence j)lus belle encore ; c'est pourquoi il laissait volontiers la romance de côté , aiin d'adresser i\ son public des allocutions qui n'étaient pas indignes du fameux monologue de Beaumarchais.
Cet honmie avait les formes florissantes du Spartaeus de M. Foyatier; mais on voyait bien qu'intérieurement c'était un révolté connue lui. 11 portait un paletot» en toile grise et une casquette plate, d'une circonférence démesurée. Quoique ses deux mains fussent occupées k tenir sa guitare, il agitait la tête et le corps d'une façon si expressive, il regardait ses auditeurs avec tant d'animation, il ouvrait la bouche avec tant de véhémence, déclamait avec tant de feu, ricanait avec tant de cynisme , qu'il vous fascinait malgré vous. Son éloquence populaire et brutale empoignait chaque auditeur à bras-le-corps et se' faisait forcément écouter ; elle était toute pleine d'images gigantesques et d'hjperboles qui vous frappaient comme un coup de poing vigoureusement assené sur la nuque. Il possédait surtout l'art de farcir ses discours d'anecdotes, transparentes allégories où perçait la pointe empoisonnée de ses allusions. Il se moqua de tous ses confrères avec des plaisanteries si formidables, qu'il ôta pour un mois à ceux qui l'entendaient la fantaisie de leur acheter des chansons. Sa voix , même dans la raillerie , avait des intonations et
dcs rugissements superbes : sa gaieté était amèrc et presque effrayante. Si je ne l'avais déjà comparé à Figaro et à Spartacùs» je dirais que c'était TO^Connell ou le Danton de la chansonnette; mais ce n'est vraiment pas trop de quatre comparaisons pour faire comprendre un tel homme.
Ce terrible colosse pinçait de la guitare et chantait : Loin des yeux, près du cœur! avec des fioritures à chaque note et une multitude de bémols à la clef.
De ce tribun aux humbles crieurs de complaintes , d'accidents et d'assassinats , il y a loin , je l'avoue ; pas si loin, toutefois, qu'on pourrait le croire. Je ne parle pas de la mélopée de leur cri , parce que c'est un point de vue qui mérite à lui seul une étude spéciale. Mais il y a plus que cela dans les crieurs de crimes et de catastrophes , de programmes des fêtes publiques , des victoires et conquêtes de l'armée française. Il est impossible de s'entendre-mieux à piquer jusqu'au vif la curiosité des fruitières, des blanchisseuses et des modistes. Les romanciers qui ont pour spécialité de confectionner des ouvrages destinés à. l'éducation littéraire et morale des cuisinières auraient Jicaucoup à profiter près d'eux, et pourraient apprendre à leur école l'art de remuer fortement les fibres délicates de ces dames et de porter leur émotion au comble. M. Véron lui-même, tout expert qu'il est, ne saurait tracer en quelques lignes un sommaire plus varié, plus pittoresque et plus palpitant d'intérêt.
Quand l'homme a fini , la femme recommence aussitôt de l'autre côté de la rue, pour ne pas laisser respirer un moment l'attention.
Le programme, il faut bien l'avouer, est effrontément menteur. On ne peut pas mieux cacher le vide du fond sous la splendeur des formes : c'est un
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beau vélenienl do j)ourpre et d^or sur hr carcasse d'un squelette. Qu'importe ! Tous les artistes font leur poëiue le plus séduisant qu'ils peuvent. Est-ce leur faute, à eux, s'ils sont au-dessus du sujet, et peuton les rendre responsables de la nullité d'un récit qu'ils n'ont pas lu, et qu'a rédigé peut-être quelque imbécile? Leur thème à eux, c'est leur annonce, et ils n'ont à s'occuper ni î\ répondre d'autre chose. J'ai connu pourtant des gens d'assez mauvais goût et d'assez vilain caractère pour se fâcher d'y avoir été pris. Je leur conseille d'étudier avec soin les principes de la rhétorique, et de méditer profondément sur la nature et l'essence de l'art.
Pour observer de près toutes ces figures d'orateurs en plein air, il faudrait un voyageur patient et ingénieux comme Ulysse, aventuré comme lui pendant dix ans dans cette Odyssée d'un nouveau genre. Je vous montrerai, du moins, quelques-unes de celles que j'ai rencontrées sur mon passage : je vous nommerai les plus frappantes parmi ces ombres que j'ai entrevues dans ce jour pâle et ténébreux qui leur sert de soleil.
Les marchands de savon à dégraisser , se rattachant à la classe des artistes honteux et méconnus , auraieuf dû nous servir naturellement d'entrée en matière. Ce n'est pas qu'ils ne méritent, aussi bien que d'autres, de tenir leur place au grand jour dans ce panorama de l'art démocratique , mais ils se la sont faite euxmêmes des plus humbles et des plus restreintes. En général , ils ne se livrent k leur éloquence que devant un malheureux pr0vincial qu'ils sont parvenus à saisir par le bouton de sa redingote, et qu'ils fascinent avec leur discours débité à bout portant, tandis que des deux mains ils frottent, frottent,
frollont, jusquVi ce qu^ils aient -fait disparaître la tache... avec le drap.
Ils ont une sagacité incomparable pour découvrir les figures qui leur promettent des victimes débon-iiaires et résignées. J'ai' vu une fois un curieux spectacle dont je veux vous raconter, en témoin fidèle, les émouvantes péripéties. C'est encore un épisode, îl est vrai ; mais il se rattache aussi directement 'que les autres au but de mon poème. Recueillez-vous, lecteur ; la chose en vaut la peine.
Vn membre de l'Institut (inscriptions et belleslettres ) , chauve , ventru , décoré et célèbre , ))assait un jour sur le quai Voltaire, absorbé dans de hautes méditations grammaticales. L'homme au savon l'avait guetté de loin et l'attendait au passage, comme l'araignée attend la" mouche imprudente. Quand le savant passa h sa portée, il s'élança, lui tendant son programme d'un geste muet , mais irrésistible. Le pauvre homme s'était arrêté tout interdit , sans comprendre ; et je m'arrêtai aussi pour jouir de la scène. Il ouvrit machinalement le morceau de papier et machinalement se mit à le lire, en marmottant tout bas des paroles inintelligibles. Mais déjà l'autre avait pris possession de sa personne : son appareil était étalé sur le parapet, et il s'occupait à frotter, avec la vigueur et la conviction d'un fanatique, sa déplorable victime.
u Laissez-moi, laissez-moi, disait doucement le membre de l'Institut , qui avait enfin deviné qu'on rexploitait; laissez-moi,» répétait-il d'une veix émue et dolente.
Mais notre homme se gardait bien de lui obéir. 11 était trop lier d'opérer, coram populo , sur un grand personnage décoré de la Légion d'honneur.
u Remarquez bien, Monsieur, lui disait-il avec cet organe et ce débit qui caractérisent Tlionorablc corporation des marchands de savon , remarquez *bien cette tache de graisse qui s'étale sur votre liras droit; elle est hideuse et dégoûtante : on dirait, sous votre respect , que vous vous êtes pendant un mois servi de votre manche en manière de mouchoir, et que vous Tavez ensuite trempée dans un potage pour la laver. Eh bien ! avec mon savon , je veux faire disparaître instantanément cette tache hideuse et dégoûtante, et vous rendre la place aussi nette que la prunelle de mes yeux (il était chassieux comme Horace). Les dégraisseurs, Monsieur, vous salissent et vous gAtent vos habits sous prétexte de les nettoyer ; moi , Monsieur , h Faide de mon savon , je rends en une seconde (anière dérision ! il y avait un quart d'heure qu'il frottait h tour de bras) au drap le j)lus malpropre son premier lustre et son éclat primitif. Mon savon est aussi utile pour les robes , ciiAles, mouchoirs, cravates, tentures et tapis. On peut également s'en servir avec avantage et économie pour se faire la barbe. ?)
« Laissez -moi , '5 répétait toujours Tinfortnné membre de l'Institut d'une voix affaiblie et presque mourante.
Mais il avait affaire à forte partie , et il fallut bien s'exécuter jusqu'au bout. Enfin, l'araignée lâcha sa proie, qui s'en alla, encore tout émue, et grondant d'un air irrité entre ses dents ; mais elle n'en était pas quitte à si peu de frais. L'industriel — ces iiommcs sont sans éducation — courut après l'acadéinicien :
y Monsieur, Monsieur !... bourgeois, cVst dix centimes, deux sous. "
» Commeut , dix centimes , criait le savant , cette fois avec rénergie du désespoir ; mais c'est une déprédation qui n'a pas de nom. Vous m'arrêtez malgré moi , vous abîmez ma redingote , et vous voulez me faii'e payer? Ali! mais c'est trop fort! »
Il agitait son parapluie d'un geste menaçant, comme une arme offensive.
« Je vous ai abîmé votre redingote moi ! rugit le marchand avec indignation ; peut-on dire* des atrocités pareilles ? Figurez-vous, ajouta-t-il en s'adressant à la foule qui commençait à s'amasser, figurezvous que Monsieur avait sur le bras droit une tache énorme, comme s'il avait versé dessus la marmite des Invalides , quoi ! Un balayeur en aurait jeté sa blouse à l'eau, ma parole d'honneur. Tout le monde est témoin que j'ai fait disparaître cette tache en un clin d'œil : voyez plutôt si elle y est encore. Je suis connu dans tout Paris pour un honnête homme, moi. Je demande à la société si ce n'est pas une indignité qu'un richard comme Monsieur veuilje enlever le pain de la bouche à un pauvre père de famille qui s'est échigné à le décrasser. Un homme décoré, faire des cérémonies pour deux sous ! Vous devriez être honteux ! Achetez-moi plutôt une tablette ; c'est cinquante centimes : vous ne vous en repentirez pas. » lAi membre de l'Institut, éperdu, épouvanté des regards hostiles que la foule braquait déjà sur lui, craignit de faire une émeute ; il se hâta d'acheter une tablette, et l'araignée revint quêter une autre mouche au passage.
Admirable matière à rocttro en vers latins !
Avez-vous jamais écouté les marchands d'encre indélébile, et de pAte donnant aux rasoii*s un Iran^
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chant fin, doux et durable? Les avez-voiis entendus débitant leurs discours avec une volubilité sans égale, les yeux baissés , tout en travaillant pour vous donner la preuve de ce qu'ils avancent ? Parfois ils n'ont pour auditoire qu'un compère qui feint d'acheter avec la frénésie de l'admiration ; le plus souvent ils n'ont personne ; mais ils ne s'arrêtent pas pour si peu , et ils attendent patiemment la Fortune » cette déesse ailée pour tant d'autres et boiteuse pour eux. Quand c'est fini , ils recommencent.
11 y en a parmi ces industriels qui , pour vendre des chaînes de sûreté , entament tout un roman des mieux troussés qui ferait tomber M. d'Arlincourt en extase, ou plutôt un vrai poëme, où ils parlent de dames de comptoir au sourire oriental , d'odalisques à l'œil noir , de bazars splendides comme ceux de Bagdad , la ville des merveilles. Puis tout h coup, au moment où l'on s'y attend le moins , et où chacun est en train de s'enivrer de poésie et de rire en bienheureux badaud , les traîtres retombent brusquement à leur chaîne par une scélérate de transition qu'on n'avait pas prévue , et tout le monde s'esquive.
Je ne sais quel est l'artiste inconnu qui compose toutes ces harangues dont l'allure et le style ont de terribles airs de parenté entre eux tous. Ce doit être quelque illustre Gaudissard réduit par des malheurs à rédiger au plus juste prix d'éloquents prospectus pour des commerçants peu lettrés, ou môme quelque ancien prix d'honneur du grand concours, — tant c'est académique , élégant , soigné , périodique , tiré à quatre épingles, avec des épithètes habilement distribuées, des participes jetés en avant, et des verbes qui font image.
11 n'est personne qui n'ait souvent rencontré un
marchand de pommade à faire pousser les cheveux, debout près de sa bannière où sont peintes trois têtes, dont Fétat chevelu symbolise par sa progres-r sion r efficacité de son merveilleux spécifique. Celuilà ne s^épuise point la poitrine : comme Fontenelle , il aurait la main pleine de vérités, qu^il ne l'ouvrirait qu'à ses heures. Nonchalant et bon garçon, il se contente presque toujours de causer familièrement avec ceux qui Fentourent. Mais aux grands jours, quand il a un auditoire digne de lui , alors , sans s'émouvoir, la face souriante et Tœil doucement allumé , il commence un discours aux formes tranquilles et rebondies, composition charmante , fleurie, soigneusement peignée, où il y a des mots, des traits, des phrases travaillées à loisir, dont les ailes se balancent avec grâce et les antithèses se répondent avec symétrie. J'ai eu la bonne fortune de l'entendre une fois; sa péroraison surtout me frappa :
u J'ai dit. Messieurs, grasseya-t-il en ôtant sa casquette pour incliner sa tête canonicale de la façon la plus distinguée ; je ne cause jamais davantage. Je ne suis pas fâché d'avoir fini, parce qu'un plus long discours m'aurait lassé et qu'on a bien assez de ses fatigues nécessaires ici- bas, sans en aller chercher d'inutiles. Que ceux qui ne m'ont pas entendu jettent les yeux sur ma chevelure; c'est le plus éloquent discours que je puisse leur faire. S'il ne suffit pas à les convaincre, mes paroles seraient parfaitement inutiles, n
Et il se tourna avec aisance pour montrer à l'auditoire les cheveux les plus longs qui se soient vus sur une tête d'homme , depuis que Dalila coupa ceux de Samson.
Je ne te passerai pas non plus sous silence, non
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indktus ahih'is ^ pauvre liomme ral)Ougri , contrefait, presque l)ossu, que j'ai enloiulu récitant avec chaleur des tirades de Victor y ou l'Enfant de laforêi! Sa voix était aifjre et ('hevrotante ; son ton faux et criard; son geste ridicule. Il avait choisi justement le plus affreux passage peut-t^tre de cet affreux livre écrit dans ce style de portière prétentieuse qui, parmi les écrivains n^appartient.qu'à M. Ducray-Duminil, — et il éniailiail chaque mot de n(/r^qui n'appartenaient qu'à lui. Chacun était violemment tenté de rire, et il y avait hien de quoi. Figurez-vous donc Quasiraodo se posant en trouvère pour céléhrer la châtelaine et son doux merci d'amour. Mais il y avait tant de bonne foi dans cet homme; il croyait si fermement à cette prose qu'après tout ont admirée nos pères; il était si loin de supposer qu'on ne l'admirât plus aujourd'hui comme au temps où toutes les femmes sensibles du quartier s'assemblaient chaque soir, peut-être chez sa mère, pour écouter avec larmes cette émouvante lecture ; il y avait , à tout prendre , quelque chose de si pieux et de si chevaleresque dans ce culte qui se complaisait à rosier en arrière avec l'objet de ses souvenirs et de ses adorations d'autrefois, que la raillerie expirait sur les lèvres.
Pour moi , je lui sus gré de ses instincts d^artistc, et je préférai cet homme qui comprenait la littérature h sa façon , il est vrai , mais qui l'aimait et la cultivait du moins, aux vulgaires chanteurs de gaudrioles facélicuses et de joyeusetés burlesques.
Ce nouveau genre d'exercices , qui tend à transporter les écoles de déclamation dans la rue , semble se multiplier sensiblement depuis pou. C'est un pas de plus que l'art populaire fait en avant. Ainsi, je me souviens d'avoir récemment entendu deux hommes,
dont Tiin débitait , suivant les grandes traditions classiques, les fameux vers de Lusignan dans Zaïre; l'autre , un romantique , gâté sans doute par la lecture dangereuse des auteurs modernes » récitait avec une furia francese le chant guerrier des soldats du roi chevelu dans les Martyrs. Il portait une barbe fort pointue, hérissant un menton inquiet et des plus mobiles. Chaque fois qu'il disait le refrain : u Pharamond, Pharamond, nous avons combattu avec Fépée !» sur ce menton, agité de mouvements belliqueux et de convulsions frénétiques, sa barbe, qu'on eût dite animée, dressait et rabaissait tour à tour sa fantastique silhouette, comme la framée redoutable du monarque franc.
Il en est de plus hardis ou de plus lettrés qui déclament des morceaux composés par eux-mêmes.
L'an dernier, dans un café, j'en ai rencontré un qui travaillait son style à l'instar de celui des /nf£M, par M. de Marmontel. Le poëme composé par cet honmie était un combat de taureaux. L'ambitieux n'avait pas craint de s'atla((uçr d'abord à un morceau capital. Le combattant, jeune et beau comme un chevalier errant, était animé par l'amour secret d'une princesse dont il portait les couleurs et dont la présence l'encourageait à faire des prodiges. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il tuait le taureau le plus galamment du monde, et qye la princesse, en jeune personne bien élevée, ne manquait pas de s'évanouir d'émotion. Alors le preux chevalier, emporté par son amour, adressait à la princesse, sous prétexte de monologue, un fort beau discours qu'elle devait bien regretter' de ne pas entendre. Le roi, un brave homme sans préjugés, mettait sa main pâle et froide
dans celle de l'heureux toréador, ivre d'extase. En
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ce monient, la jcnnc personne ouvrait languîssamment ses grands yeux, jetait une exclamation de pudeur môlcc de joie, et la loiie tombait sur ce tableau . délicat. Je laisse à penser si Fauteur faisait valoir, par son débit, ce récit d'une poésie aussi neuve que dramatique , lequel , en résumé ,. pouvait lutter sans trop de désavantagée avec les narrations épiques des Incas ou de Gonzalve de Cor doue.
Mais le plus curieux, sans contredit, le plus varié, le plus intéressant des types populaires où Ton puisse observer Tempreinlc visible de Part et la trace incontestable de ses inspirations, c*est la race de ces grands comédiens que le vulgaire nomme des charlatans. Arracheurs de dents, marchands de crayons, d'onguents ou d'élixirs , débitants de graine aux vers et de panacées , de cirage pour les bottes et de vernis pour les meubles, orateurs qui s'annoncent au son de la grosse caisse, du tambour, des trompettes ou de Torgue de Barbarie , qui trônent dans une lourde voiture ou dans un carrosse élégant, commis voyageurs des places publiques, revêtus d'une robe de Turc ou d'un habit (l'Arlequin au lieu d'un paletot de la Belle* Jardinière^ famille innombrable et sans cesse renais* santé des bohémiens de la civilisation , où s*est réfugié le peu qui reste ici-bas d'originalité pittoresque! Malheur ù qui ne sent pas leur puissance; & qui n*a jamais tressailli au mugissement joyeux de leur orcbestre, quand il convoque autour d'eux le ban et l' arrière-ban des badauds; à qui n*a pas contemplé avec vénération le grand homme debout sur son trône et dominant la foule, majestueux et serein; k qui ne s'est pas rangé , lui-môme palpitant d'émotion comme un enfant, dans le cercle muet et docile; à qui ne s'est pas dit, en entendant cette voix souvent
eBVOuée , mais toujours convaincue : II y a quelque chose là !
On peut distinguer bien des espèces de charlatans. Citons d^abord le charlatan qui fait la phrase et arrondit la période ; il parie des guerriers tombés au champ d^honneur en moissonnant les lauriers de la victoire. Celui-là remonte aux beaux temps de Fécole impériale ; s^il avait traduit Ossian , ce serait le Baour du genre ; mais il n^a pas traduit Ossian.
Il y a le charlatan gai compère et bon compagnon, ^î a jeté son bonnet par-dessus les moulins et ne parle que par bons mots, calembours et gaudrioles. II sait parfaitement qu'on est vaincu quand on a ri. C'est le Roger-Bon temps du charlatanisme.
Il y a le charlatan passionné, qui allume son auditoire comme un premier comique de province , qui se démène, brûle les planches, se bat les flancs, crie, braille, fait des gestes à se disloquer le corps, et trempe dnq mouchoirs à chacun de se^ boniments.
Il y a le charlatan mélancolique, le plus habile de tous. Vous avez probablement déjà vu Ch. Pradler, ce jeune homme doux, hésitant, tinîidc comme la vierge des premières amourSy et qui a plutôt Pair, malgré ses lunettes et les poils folichons qui s'ébattent sur sa joue, d'une fiancée candide et tremblante que d*un ancien sous -lieutenant de spahis. Il s^ adresse à la foule avec une placidité d'organe, unp humilité d^attltude qui préviennent en sa faveur ; la rougeur de son tront semble demander grâce ; on se sent ému et attendri, quoi qu'on en ait, devant ce pauvre jeune homme, réduit à descendre ainsi sur la place publique. Il parle de Gilbert, de Chatterton, d'Hégésippe Moreau, d'Élisa Mercœur , de bien d'autres , artistes et poètes comme lui, plus malheureux encore que lui, parce
quMls n*ont pas ou son courage. Rh! ne faut-9 pas plus de courage, en effet, pour venir pc^rorer dans la rue, monté sur un tabouret, que pour aller mourir à riiôpital ? Il est si facile de mourir à Thôpital ! — Il supplie ses auditeurs de vouloir bien Fentendre; il les conjure de lui pardonner sMl ne les amuse pas. Hélas ! il n'a pas de plaisanteries grossières à sa disposition ; il ignore Fart de retenir la foule en la faisant rire; il n*a nullement Thabitudc du cruel métier auquel le réduit la nécessité : il faut passer quelque chose à sa timidité et à son inexpérience. Tout ce qu'il demande , c'est qu'on l'aide à mettre à profit un peu d'éducation qu'il a reçue des honunes et un peu d'intelligence qu'il a reçue de Dieu.
Ce speech charmant et ingénieux est entrecoupé, à propos, de soupirs contenus, de pauses pathétiques, de moments d'émotion, de tremblements dians la voix, de rougeurs subites , et même de larmes naissantes et mal comprimées. Tout cela est pour arriver à vendre une toute petite brochure , intitulée : les Mémoires d'un spahis, laquelle, en vérité, ne vaut pas le diable, ni même les trois sous qu'elle coûte. Mais il n'est guère possible d'avoir plus d'adresse et de mieux posséder l'art d'intéresser et d'apprivoiser le bourgeois, celte béte farouche qui veille sur sa bourse comme le dragon de la fable sur les pommes d'or du jardin des Hes* pérides. Cet infortuné jeune homme doit surtout fortement remuer les entrailles des personnes sensibles et vertueuses qui aiment à voir lever l'aurore, des bonnes mères de famille, des lectrices de romans, des portières sentimentales , des jeunes filles récemment sorties de pension et des provinciaux tout frais débarqués dans la Bahylone moderne,
\,SL dernière fois que je l'ai entendu , il m*a ému
DANS LfiS RUES DE PARIS. 69
moi-uièine. J^avais commencé par sourire avec les , esprits forts , pour montrer au public que j'étais une tête solide et qu'on ne m'attrapait point ainsi ; h la fin, malgré moi, je ne souriais plus, et j'en étais à me demander si je n'avais devant les yeux qu'un comédien , ou bien un homme réellement sincère et convaincu, qui avait compris la grandeur et l'originalité de cette lutte de l'intelligence contre la misère. Le malheur est .qu'on se défie de ses propres entraînements et qu'on a peur d'être dupe.
Voilà un des représentants de ce que j'appelle Is charlatanisme mélancolique ' .
< Ceci, paraissait ea 1854 dans la Revue de Paris. Quelques jours après , M. Gh. Pradier m'écrivait la lettre suivante , en m'en* Yoyant son Cri du poète au dix-neuvième siècle :
« MONBIKCR ,
a Avant-hier seulement X. me prévenait que la Revu€ de Paris venait de publier votre longue et spirituelle étude sur les artistes nomades , et que vous avex eu la bonté d'y parler favorablement de moi ; j'ai donc lu , et viens vous dire merci-
» Charles Pradier n'avait trouvé jusqu'à présent que des railleurs stapides , qu'il voyait s'ébattre lourdement sur son compte. Il est heureux d'avoir enfin heurté sur sa route un homme d'esprit dout le cœur s'est ému , et qui n'a pu, malgré son style enjoué, dissimnler adroitement son émotion. Voyez plutôt , Monsieur, ces quelques lignes que vous aves écrites (numéro du 1*' octobre) , et que je copie textuellement :
• A la fin , malgré moi , etc. Le malheur est qu'on se défie de a us propres entraînements et qu'on a peur (Têtre dupe. >
> Voilà une bien grande et bien triste vérité , Monsieur ; c'est elle qui m'a toujours laissé dans l'ombre; c'est elle qui m'a fait soupçonner par vous comme par tous. Sans elle , vous seriez venu i moi , et j'aurais pu vous dire .... Je vous aurais raconté tout cela , et bien d'antres choses encore que je vous dirai , si vous voulez, en m'honorant d'une réponse, m'accordcr une entrevue. Sans cette cruelle vérité, vous auriez été complètement éclairé snr le compte de Pradier, le charlatan mélaftcolique , et vous eus-
Enfin , il y a le charlatan-charlatan , si Ton veut bien mo pardonner ce singulier rapprochement de mots. Vous auriez compris ce que je veux dire, si vous aviez entendu ce débitant de graine aux vers, qui commençait ainsi : u Salut, beau ciel, qui... Saluti soleil... Salut, air pur^ clc. » et qui, après vingt-cinq minutes de ce style, arrivait, sans se déconcerter, à son petit commerce ; ou bien ce vieillard qui tirait si admirablement parti de sa physionomie patriarcale et vénérable , pour écouler plus vite sa marchandise.
tt Messieurs, disait-il avec onction, voyez mes cheveux blancs ! Un vieillard comme moi ne voudrait pas vous tromper. Ce n'est pas pour quelques misérables sous que j'irais souiller la fin d'une longue et hoao-
8ie£ encore probablement modifié votre article, dëjA si bienMilisiii pour lui.
■ Toutefois, Monsieur, Charles Pradier tous remercie, et, comme preuve de ta gratitude , il a l'honneur de voua offrir lei qnblqiuf vers de ce j'enne homme inconnu , vers que vous avfcé eti l'itiditlgence de trouver si beaux , et que vous^grettez de ne pat MVoIl*. Hélas ! comme tant de choses en ce monde , cela a besoin d*élK * vu de loin et ne résiste pas k l'analyse. Si cependant , après les avoir lus, vous croyez que l'article du 1"^ octobre ait besold d'tta complément, vous pourrez prendre celui dn 15 (même mois) pour le compléter, en adaptant comme trait d'union entre Ton et l'autre ce Cri du poêle au dix-neuvième siècle , cri de douleur que jetait dans une mansarde , avant d'oser aller d'abord dalu les ne» taurants , puis sur les places publiques , ce pauvre mendioMi Uni" raire qui vous demande encore , non plus du pain , thaïs , chose plus précieuse pour lui , un rayon de votre soleil, t Daignez agréer, etc.
• Ch. Pradisr. »
M. Gh. pradier vint me voir quelques jours après avec nne lettff d'introduction d'un de nos journalistes les plus connos. le l'ai revn plusieurs fois depuis . et mon opinion s'est nécessairement modifiée sur son compte. Si je laisse ce passage tel qu'il ëlait d'abord , c'est comme impression première.
rable carrière , — que j'irais mentir à la face du ciel , au moment où j'ai déjà un pied dans la tombe, et où je vais comparaître devant Dieu. »
Veuillez me suivre à douze ans en arrière, dans ma bourgade natale. C'est un dimanche. On sort de la grand'messe. A peine les premières personnes , les ménagères ayant hâte d'aller soigner le pot-au-feu , ont-elles mis le pied hors de l'église, qu'un grand éclat de tambours et de trompettes retentit sur la place. Le peuple se rue en avant. Chaque porte de l'église se change en un vomitoire où la foule, haletante d'émotion et béante de curiosité, s'écrase pour passer plus vite. Les enfants de chœur [quœque miserrima vidi, ei^ quorum pars magna fui ! ) arrachent leurs surplisjet s'enfuient pôîe-mêle, malgré les exclamations du curé et l'indignation du vicaire. On en vit même un, — souvenir qui réjouit encore aujourd'hui la population tout entière , — apparaître sur la place , tout effaré d'aise, avec sa soutanelle rouge que« dans son empressement, il n'avait pas pris le temps de dépouiller. Le suisse lui-même» infandum! fQvàani la tête dans ce cataclysme , oublia pour la première fois sa canne à la sacristie et suivit le torrent des profanes sans avoir déposé son costume officiel , coupable négligence que le curé lui reprocha amèrement, et qu'il déplora lui-même avec humilité jusqu'à la fin de ses jours.
Alors un beau spectacle s'offrit à notre vue. Un homme, dans la fleur de Tâge, se tenait debout, majestueux comme l'Apollon du Belvédère, sur le devant d'une voilure splendide , attelée de deux chevaux bruns , — la figure bouffie , la tête en arrière et le ventre en avant ; il sonnait du clairon comme un dieu marin, tandis qu'à ses côtés deux compagnons
battaient avec frénésie, Tun du tambour, Tautrcde la grosse caisse et des cymbales. C*est déjà un grand art de savoir choisir avec tant de tact le moment propice. Aussi ne lui manquait-il personne, sinon le curé , le vicaire et la servante du presbytère ; encore remarqua-t-on que le vicaire, feignant de plisser son surplis, était posté près d'une fenêtre de la sacristie, d'où son regard pouvait plonger sur la place, à travers les rideaux mal fermés , et que la servante , pestant sans doute contre la réserve importune que lai imposait sa profession, avait le visage avidement collé aux carreaux de la cuisine.
Quand Thomme vit les douze cents indigènes, petits et grands , accumulés à ses pieds , il fit un signe de la main droite ; la musique se tut , et un frémissement d'attente courut dans toute la foule. L'orateur se moucha lentement ; le silence était profond :
tf Mes amis, s'écria-t-il en fausset (à Paris, il aurait dit : Messieurs ) , vous venez d'adorer Dieu dans son temple ; c'est bien , c'est très bien , et je vous en loue du plus profond de mon âme. Chrétiens (il n*a^ jouta pas : Mes frères ; c'est dommage ! ) , vous avei fait votre devoir , et l'homme qui fait son devoir est grand. »
Comment diable , pensais-je , car je ne manquais pas de bon sens , tout enfant de chœur que j'étais ; comment diable va-t-il faire pour venir à bon port au fait de son onguent ? — Il y vint pourtant , et voici comme :
tt Ëh bien ! continua-t-il au milieu de Tattention puissamment surexcitée par ce pompeux exorde , — en présence de ce temple saint, devant cet auditoire purifié par l'auguste sacrifice auquel il vient d'assister (j'éprouve le besoin de déclarer ici que ces paroles
sont parfaitement historiques : douze cents personnes les ont entendues comme moi) , devant ce Dieu de vérité qui m^ écoute, je puis lever la main sans crainte et jurer sur mon honneur et ma conscience de chrétien que mon onguent, d etc., — le reste comme dans la chanson.
mânes de Despréaux, vous dûtes tressaillir de joie à cette magnifique transition !
Cet homme était un charlatan-charlatan qui s^était trempé dans la rhétorique, comme Achille dans le Slyx, pour se rendre invulnérable.
Ce n*est là que le menu fretin. Il faut voir les héros, les chefs de file , ceux qui ne parlent au public que montés sur un piédestal de renom et couronnés d^une auréole de succès. Vous n^avez pas été sans vous croiser quelquefois avec la voiture de Duchesne, le grand Duchesne, premier "dentiste de France et de \avarre. Depuis quelque temps Duchesne père s^est retiré dans sa gloire ; il a légué à son enfant un fardeau qne celui-ci porte sans plier. Duchesne fils rentrait jadis dans la classe des charlatans passionnés ; ta parole était un foyer toujours incandescent, et tandis que sa main droite gesticulait avec force, sa main gauche était occupée sans cesse à essuyer son front ruisselant et ses joues cramoisies. Il semait ses harangues de comparaisons, d'apostrophes, d'images de toutes sortes, d'hyperboles surtout, la figure favorite des arracheurs de dents. On y sentait la fougue généreuse de la jeunesse , cet âge où le sang court comme un punch enflammé dans les veines. — Avec quelle conviction profonde , avec quel cri de la conscience et quelle douloureuse sollicitude il suppliait ses auditeurs de bien soigner la toilette de leurs dentSy s*i[s ne voulaient se ménager d'éternek regrets ! De
quel air noble et majestueux, qui désarmait la raillerie vulgaire, il montrait au public samâcboire étincelante et rangée en bon ordre comme une compagnie de recrues d'élite aux uniformes i)ien astiqués ! U eût fallu avoir un cœur de marbre ou une bourbe de poëte pour ne pas se laisser séduire par celte allocution cbalcureusc et vraiment pathétique. Depuis , Thabitudc a un peu tempéré cette ardeur première, et la source coule avec autant de force , mais avec moins de fracas.
C'est de lui ce mot charmant digne d'être transmis à la postérité , sur le bronze ou le marbre :
u Messieurs , d'autres vous arrachent les dents ; moi je ne les arrache pas, 'je les cueille, n
N'oublions pas l'illustre Miette , dont la célébrité est aujourd'hui presque européenne. Comme Duchesne, Miette a légué l'héritage de sa gloire à son fib. Duchesne et Miette suivent tous dcux^à peu près la môme carrière : ce sont les médecins de la mâchoire humaine ; mais Duchesne cueille les dents , tandis que Miette ne fait que nettoyer la boche et le râtelier. Du reste, ils ont chacun leur spécialité d'éloquence conmie d'opération.
Je devrais parler tout au long de Lartaud , le M" rurgien-pédicure de l'empereur de Maroc, Lartaud est facile à reconnaître : c'est une figure large et ouverte , coiffée d'une cal(5tte que recouvrent des couronnes de médailles blanches. Son habit porte de même des coeurs et des christs brodés en blanc sur la poitrine, et tous ses doigts sont surchargés de bagues. Lartaud est l'ami des ouvriers , avec qui il cause toujours longuement, comme un simple mortel, avant et après ses séances. Aui$si, à peine est-il monté sur le devant de sa voiture attelée de deux chevaux aux
longs panaches, qu'un grand cercle se trouve déjà formé autour de lui.
Alors, r illustre chirurgien-pédicure ouvre une boîte, en tire des bras, des jambes, des os de tous les membres humains ; il les manie ^ les fait jouer , les plie en tous sens , les applique contre les parties correspondantes de son propre corps , accompagnant cette pantomime de gestes majestueux, mais inintelligibles, et sans mot dire, de manière à faire croire à ceux qui ne le connaissent pas que c'est un charlulan muet. Puis, il tire de la même boîte de petits cadres sales dans lesquels sont renfermés des certificats en sa faveur de rarchevêque de Lyon , de notre saint-père le pape, de plusieurs généraux, de Tempereur de Maroc , etc. ; il les entasse tout le long de ses bras étendus , et baise frénétiquement chaque signature.
Ensuite^ il commence tout à coup son pallas d'une voix sourde et vibrante à la fois ; il raconte que ces jambes, qu'il tient à la main, sont celles d'une vivandière qu'il a emportée du champ de bataille par son courage , et il entame sur les vertus de son précieux baume un panégyrique passionné et démesurément long, où on n'entend que ces mots revenant à intervalles périodiques :
tt Le champ d'honneur. . . Mon beau soleil d'Afrique ! 11 n'y a qu'un Dieu et qu'un soleil , me« braves amis, comme il n'y a qu'un précieux baume! — Mon précieux remède couvert de gloire dans les bivouacs , au milieu des montagnes ! — Mes chers camarades , mes bons ouvriers,., je suis votre ami, moi !... n
C'est là le fond de son discours , comme goddam est le fond de la langue anglaise.
Mais ce qui fait l'originalité de Lartaud , c'est 'qu*il est le type du charlatan dévote II prêche plutôt qu'il
ne harangue : son discours est un prône, et il le débite avec une onction qui touche. 11 exhorte ses camarades les ouvriers à. honorer leur Créateur et à s^acquitter de leurs devoirs religieux; il porte avec transport à ses lèvres, les médailles et les crucifix suspendus à son cou, par-dessus son habit ; il fait même le signe de la croix , et tout cela avec une bonne foi , un entraînement tels, que jamais je n^ai surpris le moindre sourire dUronic sur le visage de ceux qui le regardaient. C'est surtout quand il ne vend pas que sa dévotion redouble , et que les baisers quMl prodigue à ses médailles et à ses certificats ne connaissent plus de bornes.
Mais place à Mengin , place à Thomme près de qui tous ses confrères ne sont que dos polissons , dignes tout au plus de jouer de la clarinette devant lui. Qui n'a pas vu , qui n'a pas entendu Mengin , n'a rien vu, ni rien entendu. Contemplez-le, promenant sur la foule , du haut de sa tribune , un regard chargé d'ombre, tranquille et fier dans sa force , calme et presque dédaigneux dans le sentiment intime de sa supériorité , commandant par sa contenance , mieux que par son costume, la respectueuse attention de tous. Derrière lui , juché à une hauteur prodigieuse et coiffé d'un plumet extravagant, un être humain, d^une physionomie étonnante, joue à tour de bras de l'orgue de Barbarie, comme s'il s'agissait d'un vulgaire débitant de spécifique odontalgique.
Cependant voilà que l'auditoire s'amasse autour da carrosse luxueux et du cheval qui piaffe et parade, fier du maître à qui il appartient. Tous les yeux sont levés, toutes les bouches ouvertes. Alors Mengin déploie solennellement un grand registre où sont étalées les caricatures les plus divertissantes; il en
tourne lentement les feuillets devant la foule radieuse ; puis il agite une sonnette : l'orgue se tait, et le silence s'établit, si complet et si profond, qu'on dirait que les yeux et les bouches de tout à l'heure se sont chan» gés en oreilles. On se préparc, avec le recueillement qui sied , à entendre ces variations sur un air connu , débitées avec cet organe et ces gestes que tout le monde sait par cœur; mais point! Voilà que l'orateur prend une pose mêlée d'orgueil sans emphase et de douleur sans abattement ; il donne à ses traits Texpression que devaient avoir ceux de Jonas quand il prêchait la pénitence aux habitants de la pécheresse Ninive. Ses yeux se ferment à demi, il remue la tôle avec résignation, et commence d'une voix pénétrée un discours digne d'être transmis h la postérité la plus lointaine.
Mais , hélas ! ce qu'on ne pourra jamais reproduire, c'est ce -débit presque merveilleux, cette admirable mélopée dans laquelle il y a autant de génie que dans la harangue elle-même , cette lenteur majestueuse et sûre de son effet ^ ces longues pauses savamment calculées , que je suis réduit à remplacer par des tirets , enfin tout cet art plastique échappant par sa vie et sa variété à l'analyse comme à la peinture , et qu'il ne faut pas essayer de rendre dans notre langage si lent, si monotone et si décoloré.
u Messieurs, dit Mengin, vous n'avez probablement pas été sans entendre parler de moi jusqu'à ce jour. Les journaux vous ont dit mon nom (c'est vrai !) , et vous m'avez déjà rencontré sans doute sur les places publiques. N'importe, messieurs; écoutez-moi encore. On ne peut trop écouter l'homme qui apporte avec lui de bonnes paroles et d'utiles présents. Et j'ai cette prétention-là, — moi, — messieurs... Je suis
Mengîn, — le marchand de crayons! (Il faut voir comme celte phrase est jetée triomphalement en forme de preuve sans réplique ! comme elle est scandée avec adresse, accentuée d^un ton si[][nificatif, et quelle pause superbe après ce grand nom de Mengin!)
Messieurs , — chacun a son dada qu'il caresse ; Fun — rêve la croix d*honncur; Fautre — court après la fortune ; un troisième — a Tambition de porter des galons dorés sur toutes les coutures (profonde et amère ironie ! ) . Moi , ce qui m'occupe , ce qui prend ma vie entière, mon dada y si vous voulez, ce sent mes crayons; mon rôve et mon ambition, c'est do faire connaître mes crayons à tout le monde ; ma gloriole , c'est de vous vendre des crayons meilleurs que tous ceux qu'on vous a vendus jusqu'à ce jour. 8î vous en doutez, je ne demande pas mieux — que d'en* venir à l'épreuve; je ne demande pas mieux — que de descendre immédiatement dans la lice. Vous avez certainement sur vous - — un de vos crayons ordinaires. Eh bien ! messieurs, voyons , — c'est à l'œuvre qu'on connaît l'artisan. Je n'ai pas peur, n'est-ce pas? et il faut — que je sois bien sûr de la victoire pour parler avec tant d'assurance. Ah! messieurs, — c'est que je ne m'aventure pas au hasard; c'est que je parle en toute connaissance de cause. Voilà dix ans — que je vends des crayons , et depuis dix ans — j'ai rencontré bien des concurrents , — mais pas un rival. Mon crayon, messieurs, c'est l'encre mise en bdton ! — Le printemps a ses roses , — le soleil a ses rayons, — et Mengin a ses crayons.— C'est ma dérouverte, à moi! — et il me semble que l'homme qui consacre son génk (Le terme y est. Pourquoi pas ? Mengin ne hait pas le mot propre ! ) à faire des découvertes utiles à l'humanité , celui-là
— mérite Testime et la reconnaissance du monde entier. Mais voulez-vous que je vous dise ce que j'ai contre moi ? — J'ai contre moi — Tenvie, — qui heureusement n-a jamais pu arrêter un grand succès; j*ai contre moi — (Je voudrais que vous pussiez en* tendre ce moi, comme il emplit sa bouche toutes les fois qu'il revient, et il revient souvent!) la médiocrité et rimpuissfince , — toujours unies pour combattre le mérite. Voilà ce que j'ai contre moi! Mais j*ai pour moi — les hommes intelligents et éclairés; j'ai pour moi — le public, qui me connaît et qui sait à quoi s'en tenir sur mon compte. Maintenant , messieurs , on ne peut plus parler de Mengin
— sans parler de bons crayons , — et on ne peut plus parler de bons crayons — ^"sans parler de Mengin. Tous les jours je reçois des lettres de nos directeurs de collèges , — de nos chefs de grandes institutions , — des hommes les plus haut placés dans la société, dans les beaux-arts et dans les belleslettres , — qui m'écrivent — pour me remercier — ' et pour rendre pleinement justice à mes crayons. ( Hélas ! il reste toujours un petit coin du charlatan vulgaire ; c*est le bout d'oreille de l'âne passant sous la peau du lion!) Je rencontre quelquefois dans la rue des hommes , — marqués à la poitrine du signe de l'honneur, — qui viennent me serrer la main en me disant : « C'est vous qui êtes Mengin? — Mon- » sieur , — vous êtes un honnête homme , — un » bon citoyen : — j'ai acheté de vos crayons ; — 9 ils marquaient dix fois mieux et ils m'ont 'duré I» dix fois plus longtemps que les autres. « Certes, messieurs , — cela fait plaisir à entendre , — et ces paroles-là peuvent bien me consoler des criailleries des sots et des jaloux. »
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Parenthèse, Ce mot de Mengin , je ne sais pourquoi, m'en rappelle un autre, prononcé jadis en province , mais digne d'être prononcé & Paris. Un arracheur de dents, emporté par la fougue de l'éloquence, voguait en plein lyrisme. Des incrédules riaient dans l'auditoire. Le praticien indigné s*interrompt :
« Messieurs, s'écrie-t-il d'une voix foudroyante, j'en vois qui ricanent là-bas ; cola ne m'étonne nullement. 11 faut vingt ans pour faire un habile médecin comme moi , capable de guérir les affections les plus incurables ; mais il ne faut qu'une seconde pour &îre un imbécile , toujours prêt à rire de ce qu'il ne com* prend pas. »
Nos hommes, terrifiés par cette apostrophe, ne firent semblant de rien et s'esquivèrent un moment après , tout penauds.
A cet endroit de son discours , Mengin s'arrête. H prêle l'oreille et feint d'entendre à droite ou & gauche quelque réflexion saugrenue qui lui donne l'occasion de faire une triomphante réplique. Gomme Démosthène et tous les grands orateurs, Mengin aime à prendre son auditoire à partie, à le mettre en scèno pour dramatiser ses paroles.
h Tout à l'heure, dit-il, j'entendais un do mes auditeurs , — un vieux — de ce côté , — murmurer tout bas à son voisin : Mais , — cet homme-là n'est pas Français ! — Avec indignation, — Pas Français? Oh î — // parait réfléchir avec une grande contention d'esprit. — Ah! oui, je comprends... ce costume, n'est-ce pas?... cette marmite sur le front, cetlo casaque d'arlequin sur le dos !» — // hausse les épaules et secoue doucement la tête d'un air de dour' loureuse pitié, — « Dites-moi , c'est donc bien vrai ,
messieurs, que j'ai Tair d'un paillasse, d'un de ces hommes qui se déguisent en Turcs au carnaval pour faire courir les polissons des rues? Kh bien! savez-vous pourquoi cette mascarade? Je vais vous le dire , — moi , — messieurs. — Un jour, — ah ! je m'en souviendrai longtemps! (Ici, rien n'égale l'accent de mélancolique résignation de l'orateur. 11 y a tout un volume d'élégie dans cet Ah! je m'en sot^ viendrai longtemps!) j'étais, comme aujourd'hui, sur une place publique , — vendant des crayons comme aujourd'hui, — vùin comme vous, messieurs, — portant un habit — pareil à celui-ci , un gilet — semblable à celui-là. ( Excellente occasion pour soulever sa souquenille et montrer à la foule un habit fort beau , ma foi , sous lequel se dessine un gilet fashionable , orné de riches breloques ; cela fait toujours bon effet ! ) A quelques pas devant moi était venu se placer un grimacier ; — oui , messieurs , — un grimacier, — un misérable polichinelle avec ses deux bosses , un de ces baladins de carrefours , dont le métier est de faire rire les niais et les badauds. La foule s'amassait autour de lui, — et les quelques personnes que j'étais parvenu à rassembler me quittèrent bientôt pour s'y joindre. Mon baladin triomphait. Je restais là , — seul , — découragé ; et quand un brave honmie, — qui m'apercevait en détournant la tête, demandait à son voisin qui j'étais : Ça ! — lui répondait-il, oh! ce n'est rien, c'est un homme comme un autre ! ( Quel mot d'une profondeur effrayante ! Vous en doutez-vous , ô Mengin ? ) De^ce jour , messieurs , je me dis que puisqu'il fallait s'habiller en polichinelle pour attirer la foule , — je m'habillerais en polichinelle. El vous voyez bien, messieurs, que j'ai ru raison , car vous voilà tous autour de moi , — vous
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qui auriez pasHÙ sans vous arrêter si j^avuis été mis c'omtiio lout le monde. Vous accoures auuitôl que je parais; — quand je parle , vous m' écoutez atlcntivBnicnt (et on Técoute), et vous ne partirci {mis d'ici avant que j'aie fmi. r (Et personne ne s'en va. Voiii ce qui s'appelle connatti*e le cœur huniain! )
tt J*en entendais aussi un autre qui disait : Bah! c'est un charlatan . — Charlatan , messieurs , oh ! mon Dieu , je n'en suis pas sur les termes. Dites-moi d'abord ce que vous entendez par charlatan , — et je vous dirai s-î je suis un charlatan. — Ce ne sont pas les mots qui font les choses , — et nous sommes trop grands pour nous payer de cette monnaie-là. AuMÎ r bien , messieurs , il y a longtemps que je suis blasé là-dcssuSf allez ! Dans les premiers jours, — je l'avoiiey — quand je m'entendais nommer charlatan, cela me faisait quelque chose ; ce mot me serrait le cœur. Pauvre sot!... J'étais si jeune, — si neuf!... Mais maintenant ! . . . Maintenant » messieurs , tenei » -* si cela peut vous faire plaisir, appelez -moi char* latan sur tous les tons , — j'y consens volontiers : n'ayez pas peur de me blesser ; non , messieurs. — Voyez, est-ce que je rougis? — est-ce que je baisse les yeux? — est-ce que j'ai peur de me présenter à vous la tôle haute ? — Je suis charlatan , — c'est vrai , — mais je suis honnête homme. Je suis cliarlatan , "— mais j'ai du cœur et de la conscience. Je suis charlatan , — mais je dis la vérité , et j'ai droit qu'on croie à mes paroles. Je suis charlatan , — mais je Vends de bons crayons!!! (Où ce diable d'homme a-t-il fait sa rhétorique?)
» Ainsi donc^ — charlatan , — soit , c'est arrangé ! c*cst convenu ! Me voilà bien et dûment convaincu * efôlre un charlatan. Appelez-moi charlatan : pcr-
DANS LBS RUES DE PARIS. «d
sonne ne vous démentira y — pas même moi ! Mais ne dites pas que mes crayons sont mauvais ; car alors Je vous démentirais , — et votre voisin avec moi , — et le Journal avec votre voisin , — et tout Paris avec le journal !
T) Et puis , messieurs , croyez-vous donc que tous les charlatans soient sur la place publique ? Vous seriez bien naïfs, si vous le pensiez. Franchement^ — qui ett*-ce qui n'est pas un peu charlatan ici-bas? Ce iont ceux-là mêmes qui s'en défendent le plus qui le sont davantage. La dévote qui se croit vertueuse |Nirce qu'elle médit des vices de son prochain , — charlatan ! — La grisette qui parle de son amour, — -eiiarlatan ! — Le boursier qui vante son désintéressenent , — charlatan ! — L'avocat qui prône sa discrétfon, — charlatan! — Le marchand qui jure sur sa eonsciencc, — charlatan! — I^e médecin qui veut qu'on croie à ses cures, — charlatan, charlatan! Tout est charlatan ! — Le monde entier n'est qu'une réunion de charlatans — qui tâchent de faire plus de bruit les uns que les autres ! (0 Mengin , Mcngin , impitoyable observateur, par pitié laissez -nous au moins quelques-unes de nos idoles !)
• D'ailleurs I messieurs, poursuit l'éloquent ora* leur, examinez bien, et vous verrez que chaque état â ton bon et son mauvais côté. L'enfant — on lui dbnne du sucre , mais on lui donne le fouet. Le soldat — a de liionneur sans argent, et l'usurier — de Targent sans honneur. Eh bien ! moi , messieurs < j'ai été plus heureux , et j'ai amassé à la fois — de l'hon* œur — et de l'argent. 11 faut donc être philosophe f et accepter avec résignation les inconvénients d*un état — dont je recueille les profits. »
Le joueur d'orgue lui-même écoute avec religion ce
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discours débité devant lui pour la dix-millième fois, mais avec des variantes de génie, car Meugin sait parfaitement que la variété dans Tunitc, c^est le but suprême et Tessence de Fart. Gel esclave rit même de temps en temps aux bons mots de son maître , pour faire croire qu'il les comprend.
Mengin a aussi une manière à lui , tout à fait originale, d'exciter son public à acheter sa marchandise. Après avoir frappé à grands coups de maillet sur un de ses crayons, et lui avoir fait briser des planches :
« Messieurs , s'écrie-t-il , il n'y a point de vérité — contre la vérité (Mengin est sentencieux comme le chœur des tragédies antiques). Ah! je sais bien — qu'on a parfiiitement raison de se défier de toutes les belles paroles — débitées sur les places publiques par des charlatans — comme moi : — mais , messieurs , ce ne sont pas seulement des paroles que je tous offre, ce sont des actes. — Toutefois, si vous n'êtes pas encore suffisamment convaincus, — n'achetés pas : — rien ne vous presse; — vous n'êtes jamais obligés d'acheter. Prenez vos précautions, consultes vos voisins , essayez , réfléchissez à loisir ; ne venes à moi — que lorsque vous serez certains que je ne vous trompe pas. ^
Il va'sans dire que tout le monde s'empresse d^ acheter immédiatement. Comme ce gaillard connaît le cœur humain! j'en reviens toujours \k.
\'e serait-ce pas Mengin qui, jadis, dans une boui^ gade , voulant prouver à ses auditeurs (ju'il ne vendait jamais {\c crayons un à un , mais par milliers à la fois, et que c'était pour lui un acte de philanthropie plutôt que de spéculation, prit tous les sous qu'il venait de recevoir et les jeta sur la place, à la grande
jubUatîoQ des gamins qui leur coururent sus? Le coup était risqué, il réussit. Un lycéen qui se trouvait dans r auditoire pensa au grand Condé lançant son bâton de maréchal dans les rangs ennemis.
« Mieux que cela, encore , messieurs , continue ce Machiavel en casaque d'Arlequin ; mieux que cela ! Si, après m'avoir acheté, n'importe quand, un de mes crayons , — vous trouvez , pour une raison quelconque, qu'il ne vous convient pas, vous me le rapporterez ici , — en présence de tout le monde , — et vous me direz : — Monsieur, je vous avais acheté ce crayon , — mais il ne me convient pas. — Vous ne m* expliquerez pas pourquoi ; je ne vous demanderai pas vos motifs. Seulement, vous me rendrez mon crayon, et moi, — je vous remettrai votre argent. Vous v^oyez , on ne peut rien dire de mieux , n'est-ce pas? Voilà autour de moi — assez de témoins qui m'entendent. »
Je m'arrête. Aussi bien un scrupule me prend, et j'ai honte de défigurer ainsi ce discours , harmonieux ensemble des qualités les plus rares , de le disséquer, de le dépecer sous vos yeux, et de ne vous donner qu'un cadavre , dépouillé de presque tout ce qui en faisait la vie et la beauté. Je vous le dis, amateurs de tout sexe , de tout rang et de tout âge , limiers littéraires qui êtes à la chasse de l'art et des artistes, et qui savez les admirer partout où ils se trouvent, hâtez- vous d'aller entendre Mengin ! Mieux que le Grqpnland et le Spitzberg , mieux que l'Amérique et que l'Australie, mieux que nul promontoire et que nul océan , cet homme vaut un voyage de découverte fait exprès à travers ces grandes solitudes si peuplées qu'on appelle Paris. Allez, et* si jamais vous rencontrez sur quelque place, au centre
d'un demi-cercle compacte, dehout %nx le devant d^Uil riche cabriolet, un homme jeune encore, d^aascK haute taille , maigre , cambré , à figure rouge , à cbd« vclurc noire, à moustaches épaisses encadrant une longue impériale , équipé comme je vous ai dit , et vendant des crayons, penslif et {)ourtant serein comine lo Jupiter de Phidias, arrêtez-vous et salues votre maître. Vous êtes devant Mcngin, le premier cbarlui» tan du siècle, puisqu'il a Tàme asseï haute pour no pas s'offenser de ce titre, et pour s'en parer fièromcofit. Mais n'essayez pas de l'interrompre dans sa harangua, en lui demandant un crayon : sans vous répondre d'un geste, sans même vous jeter un regard, il pouFip suivrait jusqu'au bout , et ne daignerait vous servir qu'au moment fixé par lui.
Mcngin sent parfaitement sa valeur, et il a raiton : aussi a-t-il fait pendre son portrait, avec un quatrain superbe, au coin de toutes les rues ; il s'est môme fait couler en bronze. Demandez-lui trois crayons, et vous aurez en prime une médaille , portant d'un côté son adresse, de l'autre son effigie, avec cette inscripo tion : Hommage & l'inventeur ! Qui l'empêche de se faire dresser une statue? Je suis sûr qu'il est aiseï riche pour se passer cette fantaisie, et je sais tel grand homme qui ne l'a pas si bien mérité que lui.
Il y a quelque temps, le Journal pour rire avait consacré à ce roi des orateurs en plein vent un ai^ ticle burlesque accompagné d'une gravure des ' plus fidèles qui le représentait dans l'exercice de ses fonctions. Un autre aurait feint de ne pas s'en apercevoir, ou s'en serait jeté la tête aux murs, ou. bien aurait provoqué l'auteur en duel. Mengin a fait tourner à sa gloire ce qui eût pu tourner à sa honte. Avant de prendre la parole, pendant que l'orgue dé-
DA\S LB8 RUES DK PARIS. tn
roule sa mélodie , et que la curiosité fait écarquiller tous les yeux, Mengin déploie lentement le numéro du journal, montre à la foule ébahie la gravure et Farlicle , se frappe du doigt sur la poitrine pour indi-* quer que c^est bien de lui qu'il s'agit, puis désigne en souriant son acolyte, qui reste enveloppé dans son impassibilité stoïque. Sur trois cents specta-* teurs , il y en a toujours bien deux cent quatre-vingts» quinze qui n'ont pas lu le Journal pour rire; ceuxlà sont stupéfaits et se disent : u Voyez ! on fait son portrait dans les gnzettes ; on lui consacre des articles, eomme à M. Fattet et au docteur Véron. Preuve qu'il est eélèbre. Quel homme ! n Les cinq autres restent muets d'admiration devant tant de savoir-*faire ; et le tour est joué , sans qu'on puisse lui reprocher le plus petit mensonge.
Pends<-toi , Journal pour rire : tu n^avais pas prévu cela.
Parfois , quand le grand homme , dépouillé de son accoutrement bizarre , est descendu des rostres ; quand , devant la foule qui s'écarte avec une considé« ration muette , mêlée de cette espèce de terreur qu'on éprouve toujours à l'approche du génie (souvenez^ vous que le mot n'est pas de moi, mais de Mengip même) , il quitte la place, et va se promener un moment dans les rues voisines, le jopc à la main, le lorgnon à l'œil, tandis que son fidèle Achate, dans un abandon charmant, cause avec les bourgeois curieux , tout en bourrant énergiquement sa pipe, — il m'a pris fantaisie de le suivre à quelques pas en arrière , pour m'assurer si je ne verrais point tout à coup sortir de sa bouche cette chaîne d'or avec laquelle l'éloquence suspend l'auditoire h ses lèvres. Et pendant ce temps, que faisait-il? Tan-
UM II s' ar restait devant un étalage pour contempler Jos c|[ravures , — ou sur un ponl , pour faire des ronds dans Tcau en crachant, comme Planchet; tantôt il allait se joindre au cercle rassemblé autour d*un marchand d'onguent infaillible contre les engelures ; et alors je me rappelais involontairement Malherbe et Molière qui ne dédaignaient pas de consulter leurs servantes. Mais peut-être y allait-il en railleur, afin de juger par lui-même de la distance qui sépare TOlympe i\o la terre , et de rire à son aise de ces pauvres gens si petits à côté de lui, de ces pygmées qu*il pourrait emporter par milliers dans sa robe d'Hercule. Les passants le coudoyaient , sans s^apercevoir que quelque chose devait s'exhaler de lui , comme des dieux antiques , quand ils apparaissaient aux mortels. C'est qu'une fois descendu de son trône ^ ce n'est plus qu'un homme ordinaire. 11 lui faut sa tribune pour le transfigurer; là seulement il est lui tout entier, comme le grand acteur sur la scène, conmie le grand orateur en chaire , comme le grand publicisle dans son journal. Dès qu'ils sont rentrés dans la vie commune, ces hommes supérieurs, le rayon s'éteint qui illuminait leur front, et ils n*ont plus rien qui les distingue du vulgaire troupeau.
Fia popularité de Mengin est maintenant si bien établie , que je puis , sans abus de métaphore , le corn» parer à un chône immense sous l'ombrage duquel 8*abritent une foule de champignons. Souvent, tandis (|u'il purle, on voit de pauvres saltimbanques venir humblement planter leurs tentes à ses côtés , épiant le moment où il aura fini, pour agiter leur sonnette et recueillir quelques parcelles de cette foule immense, — parasites affamés qu'il nourrit des reliefs de son royal festin , humbles Lazare , qui
dînent largement des moindres miettes de cette table opulente *.
D*un pareil orateur h la poésie, la transition est facile : il n'y a qu'un pas à faire, si môme il n'est déjà fait. Malheureusement ma moisson de ce côté n'est pas des plus abondantes. Hélas! ne parle pas qui veut cette langue immortelle, si harmonieuse et si grande, jusque dans ses premiers bégayements, et la poésie n'est pas chose qui se mette d'ordinaire à courir les rues.
Il y a deux ou trois ans , il était arrivé une aventure bien désagréable à un barbier de mon pays natal. Ce jeune homme , continuellement affamé , et par
* W B. Je viens de revoir Mengin trois fois de suite : je dois à la vérité d'avertir mes lecteurs qu'il s'est quelque peu transformé , comme son collègue Duclicsne , et que tout en gardant nne physionomie tranchée , il semble vouloir la modifier sensiblement. Il a maintenant plus d'amertume ou du moins de raillerie , une ironie plus marquée et moins mélancolique ; il devient chaque jour plus narquois , plus satirique , plus amusant , plus orgueilleux aussi ; souvent même il lui arrive de se moquer fort agréablement de son public : c'est sans doute le succès qui l'excite et qui déride cette grave figure. Pourquoi Mengin ne serait-il pas comme ces orateurs parlementaires dont il faut remettre le portrait sur le métier à chaque session nouvelle? — J'ai trouvé que cette observation valait bien une note.
Deuxième post'tcriptum. Depuis que cette étude a paru pour la première fois. Mengin, j'ai regret à le dire, a bien abusé de la faveur publique. Il tourne de plus en plus au charlatan satisfait. Cet homme a poussé la rouerie jusqu'à répandre le bruit de sa mort par la voie des journaux , pour raviver l'attention , — pendant qu'il allait faire une tournée dans les principales villes de France et d'Earope. Ces pages où , pour la première fois, on le présentait en forme au public, n'ont été pour lui qu'un nouveau moyen d'amorcer la foule , à qui il ne manquait pas de les lire tous les jours, o Bah! disait devant moi un auditeur sceptique, c'est des réclames qu'il se fait faire , en payant . dans les journaux, i J'ai été hnmilié , et je me suis repenti. Peecavi.
suite gourmand comme un Romain de la décadence, avait contracté Thabitudc , quand il entrait dans une maison pour en rajeunir le propriétaire, do mettre sournoisement la main 8ur toutes les frîaodises qui se trouvaient à sa portée. Un gredin do taik neur, le loustic de Tendroit, avait observé son manège ; il jura de Ty prendre et de le punir par où il avait péché. Pour un tanneur loustic, jurer et tenir ne font qu'un, lin samedi donc, il eut soin de laisser en vue, sur Tarmoirc, un plat de pommes cuites an jus, sachant que mon barbier avait un faible tout spécial pour ce mets délicat. 11 avait eu grand soin de sortir un instant, pendant que l'infortuné, q^ui no se doutait de rien , repassait son rasoir, tout en lorgnant d'un regard oblique le fruit convoité.
Mais , direz-vous peut-être, je ne vois pas jusqu^ici ombre de poésie populaire. Patience , lecteur, nous y arrivons.
Gourmandise , tu perdis hve, notre mère commune, qui vendit le genre humain pour une pomme; encore n'était-ello pas cuite ! Gomment donc le barbier, fils dégénéré de notre grand' mère Eve, n'aurait-il pas succombé à cet infâme guet-apens? Aussi, quand le tanneur rentra, eut-il la satisfaction de voir qu'il manquait une pomme dans le plat. Aussitôt le voilà qui feint une épouvante profonde :
« Oh ! mon Dieu , qui a mangé des pommes que j'avais placées là?... Ge n'est pas vous, j'espère?... des pommes empoisonnées pour attraper les rats !... n
Vous devinez facilement le reste. Le barbier, presque évanoui de frayeur, avoua son crime; et ce ne fut qu'après lui avoir fait avaler coup sur coup, h ses frais, bien entendu, plOs de dix pintes de lait, coupées d'autant d'eau, îi lui qui n'en avait pns bu depuis
qa*il était tavré, que le tanneur lui avoua, au milieu des voisins qui remplissaient la maison, qu'on s'était moqué de lui. Il s'en alla en murmurant : u Quelle bote faree ! Faut-il être stupide pour faire des tours pareils ! » C'est vrai : le moyen était vieux et bôla | mais le tanneur, qui avait peu lu , le trouvait neuf et excellent.
Une heure après, le bourg tout entier savait la soan« daleuse chronique. Le soir même, tous les poètes du lieu (nous y sommes, comme vous voyea) se réuni9«^ saient en comité secret, devant quinze bouteilles de piquette , liquide inspirateur. Us avaient à se venger du barbier, qui refusait de les raser à crédit, depuis qu'il les avait reconnus insolvables. Déjà, au carna*' val précédent , ils avaient composé en commun et fait débiter devant sa porte par un des leurs , déguisé en Triboulet, un discours incendiaire qui tournait en dérision ses vertus civiques et domestiques. Le maW heureux, qui s'était avancé sur le seuil, plein de sécurité , pour être témoin de cette magnifique mascarade , reçut en plein visage cette satire impie. Furieux, il alla se plaindre au juge de paix, qui se moqua de sa réclamation. Cette démarche imprudente avait achevé de le mettre au ban de la poésie.
On n'a jamais su au juste ce qui s'agita dans ce formidable conciliabule ; mais le lendemain , en ii'im veillant , la bourgade put lire à tous les coins de sei rues, et jusque sur les volets du déplorable barbier^ une foudroyante complainte en vers libres, Ai-je be* soin de dire que les lecteurs s'assemblèrent de préférence devant ces volets, et qu'un noyau de gamins « qui no savaient même pas leur Abc, s'y établit en permanence. Il essaya vainement de détacher Timpi* toyable affiche : on eût dit qu'elle se cramponnait au
bois pour se moquer de lui. 11 s^arma d^un balai on branches de bouleau, pour Tarracbcr en la frottant avec force; le ])alai y perdit son latin. Enfin, il prit la détermination héroïque de décrocher le volet, au milieu des huées et des ricanements do la vile populace, et il le transporta dans Tintérieur, tout en se défendant contre les escarmouches des galopins, qui inquiétaient ses derri^res.
liC reste de la journée s^écoula dans une bonasse trompeuse. Sur le lard, le barbier vit avec effroi, du fond de sa boutique , déboucher de droite et de gauche , par toutes les rues à la fois , quelques polissons qui n^avaient Tair de rien , mais dont le nombre grossissait peu à peu dans des proportipns inquiétantes. Ce fut bien pis quand il les aperçut qui se formaient en rond sous ses fenêtres et chuchotaient à voix basse. La foule s^amassait dans Tatteute. Évidemment, une grande catastrophe était proche.
Tout à coup un chœur triomphal , échevelé , capricieux, fantastique, pleia d'une variété charmante et d'une majesté solennelle , s'éleva de toutes ces bouches et de toutes ces poitrines. (Jue chantait ce chœur? Il chantait la complainte du Barbier gourmand, sur Tair de M. Dumollet. Et ces voix criardes, fausses, enrouées, avaient des délicatesses d'accent, des finesses de méh)die , de la grâce , du brio, de l'entrain , comme des organes d'artistes consommés ; elles pratiquaient les pianos, les coulés, les points d'orgue, et même les bémols, avec une perfection désespérante.
Le malheureux monta au premier étage et ouvrit la fenêtre ; ce fut un immense cri de joie : on se tut pour l'entendre. Alors il apostropha la foule et h somma de se retirer, au nom de tous les articles du Co<lo pénal. Le chœur {poursuivit , implacable comme
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la Vengeance ; la complainte avait douze couplets , on n'en était qu^au cinquième. Il menaça d'aller chei^ cher son fusil ; on lui répondit par des accords parfaits , de moelleuses inflexions de voix, des intonations ' langoureuses et pleines d'un^oM incomparable. Exaspéré , ne se possédant plus , le barbier se rejette en arrière et reparaît bientôt, tenant à la main une énorme cuvette dont il verse le contenu sur la tôte des perturbateurs. On était aux approches de Thiver. In cri d'indignation retentit : ce fut un sauve qui peiiê général. La fenêtre se referma, et le barbier se tint prudemment coi dans roml)re de son arrière-boutique.
Toute la soirée , le bourg fut agité par des rassemblements tumultueux, dans lesquels on projetait d'aller démolir la maison pour faire un exemple. Il est vrai qu'on ne s'arrêta pas à ce parti violent ; mais le lendemain la fenêtre coupable n'avait plus un carreau intact , et quinze jours après , le barbier était condamne à 16 francs d'amende et 25 francs de dommages-intérêts , pour avoir causé un gros rhume au soprano du concert. Défense fut faite , sous peine de répression légale , de continuer à chanter la complainte. On se vil obligé, pendant quelques jours, de mettre un gendarme à la porte de la victime afin de la protéger. Mais maintenant encore, des gamins incorrigibles et à mémoire tenace se plaisent h narguer le barbier, en fredonnant ces couplets, quand ils passent devant sa boutique. Parfois aussi , le matin , il ttouve le refrain de la chanson inscrit à la craie sur sa devanture, dans une orthographe capricieuse. Depuis ce temps, il a pris l'habitude de se lever bien avant l'aurore.
J'ai lu cette complainte , et je vous assure que c'é-
tait une des créations les plus curieuses et les plus oti- «jinaies du genre. Le barbier, sa femme et sa chèvre y étaient mis en scène d'une manière très^pittoresque. 11 y avait un charme indéfinissable dans ces vers trop longs ou trop courts , dans ces strophes gothiques et ce langage éniaillé de locutions patoises qui eussent fait tressaillir Goudouli. Par instants, on aurait cru lire la Chanson de la puce, de Faust ; à d'autres eiH droits, il semblait que ce fût quelque vieux fabliau, quelque farce basocîiienne rcssuscitée dans sa naïveté malicieuse. Ceux pour qui la poésie est une peinture l'auraient volontiers comparée à une esquisse de T^ niers ou à un grotesque de Loutherbourg.
Je pourrais citer bien d'autres exemples , car il n*est presque pas un événement local de quelque importance qui ne soit aussitôt chansonné , et la plupart de ces œuvres ont un côté qui mérite l'attention : ce sont souvent de petites comédies qui né manquent ni de mordant ni de verve; de franches cAricatures qui accusent plaisamment les ridicules de l'original et rachclent bien , par la spirituelle gaieté et la malicieiue bonhomie du fond , l'insuffisance de la forme.
N'allez pas croire toutefois que le grand art de la versification soit tout & fait lettre close pour le peuple; car sans parler de maître Adam le menuisier, du tisserand Magu , du maçon Poney, du portefaix Aslooin , du cordonnier Savinien Lapointe , du coiffeur Jasmin et de beaucoup d'autres qui ne sont points il est vraîi des artistes de la rue , et qui ne rentrent pas dans cette étude , on pourrait prouver le contraire par plus d*ttii exemple. J'ai entendu, et chacun de vous peut avoir entendu comme moi, un ancien instituteur primaire, aveugle , qui, depuis quelque temps ^ parcourt les ruet de Paris en récitant d'un organe lent et sonore, ac^
cciilué comme doit F être celui de M. Prudhomme quand il lit ses madrigaux galants aux dames, des vers moraux composés par lui , dans le goût classique, et destinés à charmer les soirées de famille. Si vous le rencontrée, âmes charitables, achetez-lui son livre sèms crainte : ses œuvres complètes ne coûtent que deux sous. Voilà F occasion de faire une bonne œuvre à un prix modéré.
Il m'a été donné de rencontrer cet hiver, dans un café borgne, un artiste qui chantait «ur sa guitare une romance dont notes et paroles étaient de sa com^ position, comme.il avait grand soin, non sans rai-son , d*en avertir le public. C'était une imitation de la sempiternelle Andalouse de Musset , qui n'était ni meilleure ni plus mauvaise que toutes les imitations qu'on en a faites , et qui valait pour le moins ces fantaisies cavalièrement sentimentales , détachées des albums des messieurs ^ont cela constitue la spécialité.
Quelques jours après, — j'étais en veine, — vint le tour d'un manchot, qui est devenu depuis l'Amphion habituel des petite restaurants du quartier Latin. Il chantait sur un air courant, d'une belle voix de, ténor, une chanson de son cru, où il s'excusait d'être obligé de venir tendre à l'aumône la seule main qui lui restât. Le vers , qui n'était pas toujours d'une correction irréprochable, ni d'un rhythme aussi savant qu'eût pu le rêver un lauréat académique, ne manquait pourtant ni d'élévation ni de force, et n'aurait eu besoin que d'un dernier coup de rabot. Il ne m'en est resté dans la ménloirc que ce refrain , où l'auteur, pour répondre à ceux qui le renvoyaient au travail , en l'accusant de paresse, s'écriait avec une douloureuse ironie :
J'aimerais mieux ne pas être manchot !
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Mais voici un fuit plus curieux dont j'nt été Icnioin. IjU scène se passe encore dans mon ])elîl reê^ taurnnt, où je demande la permission de vous faire rentrer pour la dernière fois , après Tavoir quitté depuis trop lon<][temps peut-ôlre. C'est dans cette oasis, où j'ai fait tant d'observations curieuses et de maigres repas, que j'ai entendu un poète, un vrai poète. J'allais quitter la salle, quand je vis entrer un grand jeune lionnne blême et sec, un peu courW», Taîr (jnucbe et bonteux. Sa redintjote rdpée montrait la corde sous une couleur noiriUre entretenue & grand'peine par l'industrie la pins patiente et les procédés les plus in<|énieu\; elle était boutonnée jusqu'au menton , bien entendu. 11 avait un ctd noir et roidc qui lui donnait l'air d'un «{arde du commerce ondimancbc pour une capture importante. Kn le voyant si bermétiquemenl fermé de toutes parts, on ne pouvait s'enq)écber de concevoir sur l'état de son linge de corps des soupçons qui fendaient l'Ame.
(( Messieurs, nous dit-il en tordant sa casquette entre ses mains, permettez-moi de recommander à votre indultjentc attention les vers que je vais avoir rbonneur de vous réciter. Hier, je rencontrai un de mes amis qui me demanda pourquoi je ne publiais ))as mes poésies ; je lui répondis que sans doute je n'avais pas assez de talent pour prétendre à cet honneui*. Mnis rentré cbez nnn , je lui adressai la pièce suivante. -^
Kt il commença à réciter ses vers avec animation, ]\pil allumé, la voix émue et vibrante. Il disait ces tribulations d'un poète inconnu que tant d'autres ont racontées, c(>tte lutte de tous les instants contre la misère impitoyable, cette fierté qui se révolte sous le pied brutal qui l'écrase, ces désespoirs ardents et
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cette peur de mourir anonyme, la plus poignante de toutes les peurs pour un poêle qui sent sa puissance et ne peut la montrer.
U n'avait pas sans doute .improvisé celte pièce depuis la veille au soii*; mais tout le monde n'est pas obligé d'être de la force de M. E. de Pradcl ou d'Alexandre Dumas. Ce n'était pas non plus qu'elle renfermât déridées nombreuses et profondes, ni même quelque chose de bien neuf; mais l'idée dont il avait fait choix était rendue avec une exubérance de poésie colorée qui me frappa. Il comparait , je m'en souviens , le poète obscur à un diamant caché sous sa grossière enveloppe; l'ignorant passe sans en soupçonner la valeur et le repousse du pied comme un caillou vulgaire; mais le lapidaire sait en deviner la splendeur à travers le linceul où elle gît ensevelie, et, sous ses mains liabiles , bientôt la montagne de lumière resplendit et semble un nouveau soleil. Dans sa pièce « cette image rîf^onnait comme fait une pierre do la plus belle eau; on eût dit qu'il y avait transporté l'éclat du diamant.
Que ce même poëlc, ajoutait-il, tout à l'heure dédaigné parce qu'il portait un nom obscur, devienne enfin illustre , alors
Ou vendra tout jusqu'à sa fange : .
La fange illustre a bien son prix.
Ce sont là les seuls vers que j'aie reteims, et je le regrette vivement, car ce pauvre mendiant littéraire m'avait paru manier en maître le style et le rhythmc. Il est possible qu'il m'eût abusé quelque peu par la chaleur de son débit ; peul-élre aussi avait-il revu et limé à loisir celle ode, unique production de sa verve. Je ne sais. Quoi qu'il en soit, un homme capable de
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faire de tels vers cl de les réciter ainsi était né, ce me semble , avec F intelligence d^un artiste et le cœur d'un pocle.
Il en avait aussi la dignité, sinon la fierté orgueilleuse ; car sa contenance trahissait Thumiliation d'une âme qui se pliait avec peine aux cruelles nécessités de la misère. Apres tout , que faisait-il donc de si nouveau et de si étonnant? Il n'y a pas bien longtemps encore que 1rs troubadours erraient de chftteau en château, achetant leur nourriture par de gais rédts, payant Thospitalité du manoir par le chant de qudique virelai , pauvres et vagabonds , comme ce 'ménestrel du dix-neuvième siècle, fourvoyé, à défaut de manoirs, dans un restaurant, parmi ces vilains, ces roturiers qui ont remplacé les généreux châtelains d'autrefois.
Quand il eut terminé, il vint offrir & chacun de nous , au prix de vingt centimes , une petite brochure d'une quinzaine de pages, de sa composition, pour nous donner le prétexte de lui faire une aumône déguisée. — Voyons , bourgeois , étudiants , hommes de lettres, artistes et ouvriers, vous tous, qui que vous soyez , gens heureux qui avez le moyen de diner, donnez une obole h la poésie qui vous tend la main , à la poésie qui grelotte, à la poésie qui n faim et soif! Soyez généreux, offrez un morceau de pain à cet homme qui meurt d^ inanition et qui chante si bien ! Après tout , celte aumône-là vaut peut-être celle que vous faites chaque jour à ces vaudcTillistes qui ont pour métier spécial de bafouer la poésie. C'est très-plaisant , en effet , la poésie , et il faut être bien sot pour s'obstiner à vouloir mourir de froid et de faim ! Il vaudrait mieux faire des vaudevilles ; on n'en meurt pas , au contraire.
Moi, du moins, je viens de lui payer ma dette. J'aurais voulu être riche, pour lui donner davantage. Srj'ai parfois un peu exagéré, sans m'en apercevoir, on me le pardonnera facilement : c'est un défaut qui ne sera pas contagieux,' et on n'a point jusqu'ici gâté ces pauvres artistes à force de louanges. Le sentiment profond d'une injustice et le désir de la réparer peuvent pousser à l'extrémité contraire : et, après tout, s'il fallait choisir entre deux excès, j'aimerais mieux l'excès de la symj)atkie et de l'admiration, sentiment fécond et généreux, surtout dans la critique , — que l'excès du dédain cl du dénigrement.
- Malheureusement j'ai dû me restreindre h un petit nombre d'exemples ; j'aurais pu en citer cent autres, qui me sollicitaient, n'eiit été la peur d'allonger cette étude outre mesure : il y en a mille autres, sans doute, que je ne connais pas et qui reviendront à l'esprit de mes lecteifrs , — plus concluants eijpore que ceux dont j'ai parlé. C'est à eux-mêmes qu'il appartient d'achever cette histoire de l'éloquence et de la poésie dans la rue.