‹ Ce qu'on voit dans les rues de ParisChapitre 8 sur 46 · GUERRE D'ORIENT. DÉSASTRE DE SINOPE · texte numérisé non relu

GUERRE D'ORIENT. DÉSASTRE DE SINOPE

Sur le devant sont rangés huit musiciens, qui font du bruit comme quarante. Trombone, ophicléide, tambour, clarinette, tous les instruments sonores jouent un rôle actif dans le concert , et de leurs pou*mons de fer et de leurs lèvres de bronze vomissent des accords monstrueux, qui feraient danser une sarabande aux momies des Pharaons. Par intervalles, le tambour, grondant à la façon du tonnerre, y mêle ses rouleiyents emportés , domine quelques secondes le vacarme, et disparait dans une rafale, où Ton cnlend rugir toutes les gueules de cuivre déchaînées. Debout au milieu de la tempête , Forateur n'a qu'à lover le doigt pour la calmer à son gré , et , embouchant le poiie-voix , il chante sur le mode lyrique le chef-d'œuvre des boniments :

u On verra l'armée turque et l'armée russe; on verra la mer , on verra la rade , on verra les vaisseaux , on verra le bombardement , la pluie des boulets et des obus ; on verra les navires chanceler et s'engloutir avec fracas dans l'Océan. Et combien en roùle-l-il )>our jouir d'un si prodigieux coup d'œil? tn sou par personne ^

Et la musique de jouer ses airs les plus entrai-

nants, et Torateur, secondé dn paillaMe et de h Esniéralda , de répéter en un trio varié sur toutes les gammes : u Un sou , messieurs , un sou ! n

Une moitié de la foule partit d*un autre côté; le reste demeura à la môme place : quant à moi , j'escaladai les marches, et mon exemple entraîna une vin(][tainc dMudécis.

J'ai toujours détesté, pour ma part, ces bégueules qui ne sauraient entrer publiquement dans la baraque d'un saltimbanque. Le respect. liunuiin, cette lâcheté des honnOtes et cette hypocrisie des bons, les tire en arrière à chaque pas qu'ils font en avant. Près de moi montaient deux jeunes gens, qui riaient trèshaut avec des contorsions exagérées , pour bien fiiire voir à tout le monde qu'ils avaient conscience de la folie de leur démarche. Indigné, j'entrai lentement d'un pas majestueux et d'un front serein, et je fus m'asseoir au premier rang.

L'orchestre se retira alors dans l'intérieur de la salle , et alla se ranger derrière la scène ; Théroîque clarinette resta seule sur le devant et se mit à exécuter des variations avec rage. Le musicien, pauvre homme grisonnant , faisait de si violents efforts pour introduire un souffle vigoureux dans le tuyau du terrible instrument , que les larmes lui en coulaient des yeux et que sa figure semblait suer le sang par chaque pore. II battait passionnément la mesure avec son pied, et, & toutes les reprises, rejetait sa tête en arrière et sa poitrine en avant , avec une énergie qui m'épouvantait. Après avoir joué, pendant . vingt minutes, un solo à briser la poitrine d'un Hercule, il se tut et essuya ses yeux humides avec un pan du rideau. Puis le pitre, faisant son plus gracieux salut, adressa à l'auditoire, d'un organe insinuant, une

ingénieuse allocution, conçue à peu près en ces ternies :

tt Messieurs', c^est moi le factotum de notre petit théâtre : je suis à la fois Fauteur, le composi* (eur, le décorateur, le souffleur, Tallumeur, le net*toyeur, le balayeur, Tacteur et quelquefois le spectateur. Je vends encore des calembours : c^cst ma part dç bénéfices dans F entreprise ; je gagne un centime par chaque douzaine de cahiers : il y a comme cela des semaines où , quand la pratique donne bien , je me fais dans les environs d'un sou, pour nourrir ma femme et mes enfants. Messieurs, mes calembours sont tous garantis bon teint, premier choix, tout ee qu'il y a de mieux. Mon petit livre est intitulé la Blaguomanie : c'est un mot qui vient du grec. Il y a de quoi rire et vous amuser honnêtement en société.. (J'abrège pour arriver à la péroraison.) Autrefois, messieurs , en province , je vendais mes cahiers vingt francs pièce dans le grand monde, et j'en vendais considérablement : je ne me rappelle pas bien si j'ai étrenné. Mais aujourd'hui, à cause de la concurrence, et pour les mettre à la portée de toutes les bourses , j'ai fait un rabais de dix-neuf francs quatre-vingtquinze centimes, et je ne les vends plus qu'un sou. Allons, messieurs, faites voir que vous avez de la connaissance et que vous encouragez les artistes. Un sou le cahier ! — Qui est-ce qui m'appelle par là? — Ne parlez pas tous à la fois, n

Et personne n'achetait , quoique l'orateur eût uiïc figure paterne, rougeaude et pleine d'une candeur béate , qui indiquait un homme incapable de tromper son prochain.

11 allait de l'un à l'autre^ tâchant d'exciter les chalands par un bon mot, quand s'éleva derrière le

(liédtrc une liarmonic mystérieuse où les cuivres adoucissuicnl Irurs rauques organes, où la clarinette ellemônie snnhluit avoir dos Iremblements dans la vois.

u Hél^nc , allumez la rampe, » cria le machiniste.

Hélëne apparul : c^élaii une grande femme maigre, vêluc d'une robe déteinte; elle fit partir une allumette chiniiquc contre la toile, baissée, et communiqua la flamme k deux quinquets souffreteux, de chaque côte de la scène.

Maintenant, lecteur, conmient résoud riez-vous ce difficile problème ? Etant donnés une dizaine de petits bonshommes et trois ou quatre vaisseaux grands comme la paume de la main, le tout en carton, •^• plus vingt ou trente ))etils morceaux de papier, ronds, carrés,, aigus, obtus, ovales, de toute^i formes, — représenter, dans une action pittoresque et dramatique, rarniée turque et Tannée russe, le désoi'dro d'une ville menacée d'assaut, la fuite précipitée des habitants, une grande bataille maritime et le désastre de Sinope. Eh bien , telle est la rude entreprise dont ces grands artistes sont venus à bout; et demain, avec ces mêmes morceaux de carton , ils représenteront, au besoin , le bombardement d'Odessa , la prise de Bomai'sund et de Sébastopol ou le drame de la Tour de \esle.

Voilà le génie.

Les cuivres se livrent à des accords plaintifs. Un grand jeune homme , aussi maigre que sa compagne Hélène, vient s'asseoir sur la rampe, dans un coin, et tourne une manivelle dont la musique ressemble à celle d'une série de gouttes d'eau tombant avec 'un bniit liquide dans un bassin sonore. Au lever de la toile, la décoration représente un paysage sans arbres et sans herbe, mais avec une colonne brisée : la scèJie

est v'iAe. Le frémissement de Tattentc passe, comme un éclair, sur tous les visages.

Tout à coup , par le côté droit , débouche un petit bonhomme qui court en trottinant, puis s'arrêlc une seconde et se remet à trottiner de plus belle. La voîx du démonstrateur invisible crie au milieu du sileuce :

« Fuite des habitants de Sinope. w

Quand le premier bonhomme a disparu par le côté gauche, il rentre à droite et représente un second habitant qui se sauve. Puis vient un troisième fuyard, conduisant par la bride un cheval boiteux, sans doute estropié par une balle ; ensuite un quatrième qui traîne une brouette, et qui court, s*arrôte, court encore comme les précédents. Après, on voit apparaître un cheval seul, marchant d^m pas à la fois frétillant et mélancolique : ce cheval fait place à une autre brouette conduite par un autre bonhomme. Enfin paraît le morceau capital de la fuite, un dernier morceau de carton portant une femme sur son dos ; ici r organe du démonstrateur prend une inflexion caustique pour crier :

(c Voilà un homme qui emporte ce qu^il a de plus cher ; c'est sa femme. »

Un rire universel accueille cette mordante saillie, cl le succès du premier tableau est enlevé.

De nouveau la scène est vide. Chacun sent que quelque chose de grand va se passer.

u L'armée russe ! ? s'écrie la voix.

Toutes les têtes se penchent : on voit déboucher d'un pas martial quatre soldats en carton, baïonnettes inclinées obliquement, précédés d'un homme à cheval qui ne fait qu'un avec le corps d'armée, et que mon voisin m'apprend être le prince Menschiiioff. La masse déliie et disparaît par le côté opposé.

IIJ CK QL Ox\ VOIT

» Jj'ariuce turque , :? cric la môme voix, u Remarquez les turbans des soldats et OmejvPacha à leur tôlp. n

On aperçoit alors quatre nouveaux soldats qui défilent tout d'un bloc; ils ont en effet des turbans, et ua homme superbe , qui ne peut être qu'Omer-Pacha , marche à cheval devant eux.

Mais voici que le tambour exécute derrière la scène uu roulement sonore et prolongé : la toile qui servait de décoration à la première partie du spectacle se lève avec la rapidité de F éclair et laisse apercevoir aux re(j[ards émerveillés des triangles et des deniH cercles de carton peints en vert et eu bleu, allant el venant, agités par une main cachée dans la coulisse, qui leur communique à peu près le mouvement d*une scie. Sur ces vagues flottent trois jolis petits navi/es qui semblent fort mal à leur aise et qui s'inclinent, se redressent, avancent ou reculent, suivant le roulis , avec des soubresauts perpendiculaires et des balancements à angles droits. Après cinq minutes de ce spectacle grandiose, on entend le bruit d*ua pétard qui tombe au milieu des eaux. Les femmes nerveuses poussent de petits cris d* effroi , et la voix de Y imprésario domine le tumulte , sereine et triomphante :

u Bombardement de la flotte ; la confusion règne à bord des vaisseaux ; les équipages sont consternas. •

Ccst pour cela sans doute qu'ils se cachent et qu*on ne les voit pas. Les habiles gens ont retrouvé, par Tinspiralion d'un art naturel, le procédé de ce grand peintre grec, qui, désespérant de bien rendre la douleur d'Agamemnon, lui couvrit le visage, et laissa le champ libre à l'imagination du spectateur.

Cependant les fusées se succèdent avec profusion :

ne traînée de flamme se dessine sur Vatuv du eiel, ;uné boule pyrotechnique, de la grosseur d'une demioisette, tombe en forme d'obus au milieu des flots.

ce moment 06 l'émotion dramatique et la puissance B la mise en scène ont atteint leur dernière limite ^ orateur, r^slé en dehors sur les tréteaux, soulève la ipisserie et joint sa voix fougueuse à celle de son )llègue de l'intérieur. Moitié tourné vers la scène, ioitié vers le public béant et fasciné , il s'écrie avec ne sauvage majesté d'organe dont j'aurais eu peine le croire capable :

« Les bombes pleuvent comme la grêle sur les n^ ires turcs ; la mer paraît tout en flammes ; le feu rend aux cordages et au grand mât , malgré les ef- >rts désespérés des marins ; un des vaisseaux, criblé ar la mitraille , s'abîme avec fracas au milieu des ois. »

Et pendant que la dernière boule pyrotechnique, L plus éclatante de toutes, traverse les airs , il écarte 'un geste superbe la toile qui cache le spectacle au ublic extérieur, et laisse les regards palpitants pioner avec extase sur le théâtre.

Mais ce n'est qu'aux grands jours , comme on me a expliqué depuis , que le machiniste déploie cea dîneuses splendeurs. 11 use de procédés plus éconoliques dans les occasions ordinaires et simule adroiornent les bombes , en faisant décrire une courbe ipide à une chandelle allumée qu'il tient derrière la ;ène.

J'admire , en vérité , la conscience avec laqoellq )utes les parties du programme sont remplies. On /ait promis la fuite des habitants de Sinope, Farmée isse, rarméc turque, Omer-Pacha, la mer, les vaisiaux, les l>ombes ; nous avons vu tout cela. Restait

114 CE QllOM VOIT

encore ]a catastrophe finale al tondue avec une fiévreuse impalienee : tout le monde brûlait de voir sombrer le vaisseau amiral ; il sombra. Apres la chute de la dernière bombe, qui était tombée prudennnent par derrière ( car le machiniste n^avait pas celte sotte préoccupation de couleur locale qui eût pu le pousser à gâter son vaisseau, et Fon m'assura môme qu'il recevait par-dessous les vagues les bombes à demi consumées, pour les faire servir uAe autre fois) , l'infortuné navire se pencha à droite, puis à gauche, avec une violence de mouvements qui faisait frémir. On le tirait par en bas, et Ton eût dit que la main invisible ne pouvait parvenir à l'amener à elle. Evidemment il se passait quelque cliose d'extraordinaire, l'n nmrmure sourd arrivait jusqu'à moi ; je prêtai l'oreille et j'entendis le dialogue suivant :

ii Tire plus fort , oblique à gauche.

— Je ne peux ])as , il est accroché.

— Imbécile ! passe-moi donc ça. «

KnOiî, après des efforts désespérés, le navire s'enfonça perpendiculairement : le machiniste, dans le paroxysme de sa colère , avait oublié de lui imprimer le balancement du roulis.

La toile tomba en mOmc temps, et je me levai pour sortir.

Je dois à mes scrupules d'historien véridique de déolarer que les spectateurs ne semblaient pas tous également plongés dans l'admiration : il se rencontre partout, môme aux théâtres à un sou, de ces esprits chagrins et moroses que les sept merveilles du monde ne satisferaient pas. lin paysan de la banlieue, qui était resté debout tout le temps du spectacle, et dont la physionomie se rembrunissait de plus en plus h

chaque minute , s'écria au momenl môme de la pluie des bombes :

u Ta, ta, ta, des bêtises, voilà tout ce que c'est! »

Et tirant avec regret sa bourse de cuir, il en exhuma cinq centimes, haussa les épaules et fit mine de s'en aller. Apparemment que ce monsieur était venu dans Tespérance de voir les décorations du grand Opéra. Mais le pitre sentit le danger , et , pour prévenir le scandale, il se précipita du coin où il ruminait dans Tombre quelque nouveau calembour, saisit doucement le rebelle par le bras, lui fit d'amicales représentations , l'assura que ce qu'il avait vu n'était rien en comparaison de ce qui restait à voir, et^ qu'il se repentirait toute sa vie d'être parti avant le morceau capital. Le paysan se décida donc à voir sombrer le navire , et le pitre resta à ses côtés pour lui expliquer toutes les péripéties du tableau, et sans doute aussi pour lui couper la retraite. ^

Pour moi, en sortant, je témoignai toute ma satisfaction à cet honnête paillasse , et- je descendis les degrés avec autant de lenteur et de fierté qu'un lycéen débutant dans le monde en met à descendre pour la première fois les marches du Café de Paris.

Après avoir fendu la foule , je me trouvai en face d'une autre cabane dont le dénûment était des plus expressifs. Un personnage bien mis, mais râpé comme le régisseur d'une troupe dramatique en tournée dans les sous-préfectures , occupait le devant du tableau ; l'orchestre se composait exclusivement du classique porte-voix et d'une grosse caisse qu'un jeune enfant frappait à coups redoublés avec une force au-dessus de son âge. Sur la devanture s'étalait cette inscription en lettres hautes de six pouces et larges à l'avenant :

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