TENTATION DE SAINT ANTOINE
Je Ircssaillis à la fois d^aise et de douleur. Q peuple frivole , qui vous laissez prendre an bruit , aux eur chantements des yeux , au charlatanisme splendide , nation ingrate et moqueuse, vous abandonnez à Foubli ce qui a fait la joie de vos pères , vous laÎMet r araignée tisser sa toile sur ce théâtre charmant qui devrait élre tendu de soie et de velours, comme un tabernacle ; vous passez dédaigneux devant cette admirable légende , devant ces dernières et vénérables ruines du temps des mystères, et vous courez à T Ambigu, voir des mélodrames en sept actes, avec accompagnement de coups de couteau et de bouteilles de vitriol !
En un moment les plus belles journées de mon enfance me repassèrent devant les yeux. Je revis le temps où , pour la première fois , je lisais cette magique annonce à la foire de ma bourgade natale, eu je pénétrais dans le sanctuaire avec la fervente extasa d^un néophyte. C^est surtout dans les campagnes que se sont perpétuées ces représentations patriarcales. Des artistes nomades reviennent y planter leurs tentes, à certaines époques fixes, pour jouer la Pasêion^ /osepk vendu par ses frères ^ Geneviève de Brabani^ avec un vrai chien , particularité qui plonge tous les habitants dans Tadmiration , et qui fait pendant six mois le sujet de bien des commentaires. Ce sont les grands événements de ces lieux bienheureux. J^ea sais même qui n^ont pas d^autrc manière de compter, et qui dateraient volontiers leur hégire du jour où Joseph vendu par ses frères apparut pour la première
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fois sur la grande place , devant Téglise : ce fut là eu effet une révolution dans leur histoire ; ce fut Taffranchissement et Fémancipation^de leurs intelligences. Chez d'autres , c'est la Passion qui revient tous les diSux ou trois ans, à la même époque, et cette annéelà conserve toujours dans le langage populaire le nom d'année de la Passion,
Je me rappelle encore l'impression profonde dont j'étais pénétré à la vue de ces acteurs de hois^ que je croyais vivants , de ce coq qui chantait en battant des ailes, de ces portes qui s'ouvraient et se fermaient toutes seules, de ces figures qui semblaient mises en jeu par une puissance magique. Je sortais^ la léle pleine de visions et de fantasmagories, de vagues sensations et de rêveries confuses» Lés jours où le spectacle dl'était interdit , je rôdais autour de la baraque avec des polissons de mon âge, prêtant une oreille avide à travers les ouvertures de la toile, et saisissant à la dérobée quelque syllabe du dialogue, qui prenait alors pour moi je ne sais quelle physionomie mystérieuse et surnaturelle. La virago de l'association dramatique ^ armée d'un bâton et quelquefois d'un fouet, parcourait sans cesse les alentours, pour nous chasser à grands coups ; ^ous nous sauvions comme une troupe de moineaux en déroute ; mais c'était pour revenir bientôt nous abattre sur uil autre point, jusqu'à ce que l'Euménide apparût de nouveau , menaçante et le bras levé*
On juge si je m'empressai d'entrer. Voici ce que j'aperçus. Le théâtre représentait l'enfer, un délicieux enfer , avec des grottes et des rocailles , comme dans l'île de Galypso. On voyait s'avancer un vieillard vénérable à longue barbe blanche, suivi d'une charmante petite femme, au minois chiffonné » dont la che-
velurc ruissclciit sur ses épaules. Celait le démon et sa femme , ou , pour parler la langue savante du lieu , Pluton et Proserpinc. *
Le couple infernal dévoile ses projets en un conciliabule terrible, qui, d^s Tabord, pénètre la moelle des os d'une épouvante tragique. Pluton a appris qu'il y a sur terre un misérable moine qui, presque seul des hommes , brave son empire et refuse de se courber sous sa loi ; il veut punir ce vieillard obstiné. La reine du sombre empire s'associe aux projets de vengeance de son époux, et celui-ci convoque les milices maudites. La troupe des diablotins arrive dans le Pandœnioniumy et Pluton la harangue , à la manière du Satan de Milton , avec une éloquence qui respire l'orgueil et je ne sais quelle majesté sauvage :
« M'avcz-vous entendu? s'écrie-t-il d^unc voix caverneuse.
— Oui, monseigneur, répondent les diablotins en se courbant jusqu^à terre.
— Allez donc , reprend le monarque , et hâtexvous d'exécuter mes ordres.
— Sire, ajoute Proserpine sur un ton de fausset aigu et perçant , permettez-moi d'accompagner Texpédition : vous savez comme je suis une douce et charitable personne ; je me ferai un vrai plaisir d'arracher les yeux à ce pauvre ermite.
— J'y consens , » répond le diable en gardant toujours son sérieux.
Ce qui doit surtout frapper dans ce prologue , c'est sa grandeur et sa hardiesse. Dès les premières lignes, le drame entre dans les plus philosophiques profondeurs du sujet ; il remue les émotions les plus fortes et les plus terribles. Comme Fauteur du Paradisperdu, le poêle sans nom qui fit cette légende la transporte
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tout d'abord en enfer. Celle première scène offre encore une analogie frappanle cl cerlaincnienl de pure renconlre avec le débul de la merveilleuse histoire de Job. Pourquoi donc avoir mêlé la mythologie païenne à une légende du chrislianisme ? Je n'en sais rien ; il y a peut-être là une intention qui m'échappe. Quoi qu'il en soit , il faut bien pardonner à notre poète un anachronisme qu'on pardonne à Dante et à Gamocns : la Tentation de saint Antoine n'est pas tenue d'être plus parfaite que la Divine Comédie y OÙ l'on voit Cerbère agiter sa triple gueule au seuil de l'enfer chrétien et Caron passer les âmes des damnés dans sa barque.
Mais les diables ont disparu. La décoration change et représente un bois avec une cabane. C'est l'ermitage d'Antoine, serviteur de Dieu, que les tentations de la chair poursuivent jusqu'au sein des austérités, comme l'image de Rome et de ses belles courtisanes assaillait Jérôme au milieu du désert. L'anachorète , vêtu d'une robe brune et les reins ceints d'une corde , vient s'agenouiller en face de la nature ; sa voix s'élève vers Dieu. Puis il rentre pour vaquer à ses travaux de chaque jour. A peine a-t-il disparu que s'avance une apparition menaçante : c'est Proserpiue. On dirait qu'une sinistre expression de joie et de malice infernale illumine sa face de bois et pétille dans ses yeux de cristal. D'un geste dédaigneux elle ébranle la sonnette de l'ermitage. On entend la voix d'Antoine :
« Qui peut m'appeler à cette heure et dans ces lieux écartes? Peut-être est-ce un pauvre voyageur égaré dans la soliludai^ peut-être un compagnon que Dieu m'envoie, j)
11 sort : Proserpine est debout au milieu du théâtre.
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Antulxe. — Une femme ! Mon Dieu , n* abandonnez pas votre pauvre serviteur !
pRosERPixE d'un ton mielleux. — No crains rien, Antoine, et écoute-moi. Laisse là cette masure et co désert sauvac^e, jette cette corde et cette robe gros* sière ! A quoi bon tuer ton corps par les jeûnes et les austérités ? Je suis Proserpine , la reine de0 enfers , et je viens t' offrir une place de premier mînislro dans mon royaume !
Croit-elle donc , la digne reine , que c^est par des offres aussi candides qu'on peut séduire un si grand saint! Pour une diablesse, le procédé n'est pas des plus ingénieux ^. Mais les méchants esprits des légendes ont quelquefois ceci de bon : c'est que, toujours comme le Satan de l'Homi^re anglais, ils possèdent du moins la francbise du mal, soit par orgueil^ soit par naïveté , et que ce ne sont pas des diables tartufes , de saints hommes de diables,
u Proserpine !!! s'écrie le pieux ermite. Klolgnesvous, madame, ou je vais vous jeter de l'eau bénite, »
Et il fait le signe de la croix. Ce symbole pieux et cette menace suffisent pour mettre on fuite la reine de Tenfer. Antoine tombe alors à genoux pour remercier le ciel et implorer sa protection : il chante une complainte dont chaque mot est un acte de foi et d'humilité , chaque note un cri d'espérance çt d'angoisse ; puis il se renferme dans sa cabane.
1 Proserpine s'y prenait autrement , jadis , dans ma bodt;gide natale. Je me souviens qu'elle jouait ici une scèno de lédnction fort vive , où elle portait l'ardeur et la fougne d'une bacchante enivrée de dësir; mais Antoine, comme le chaste Joseph , loltait vaillamment contre cette Putiphar, la^crrassait dans la ruelle dti sou lit et la poursuivait avec un tison enflammé. On conçoit ^li*il y ait eu là do quoi effaroucher la pudeur de la censure.
C'est à ce moment qu'arrive Plutou lui-même, pour réparer Téchec de Proserpine. 11 s'adresse à l'anachorète avec sa belle voix de basse-taille et ses phrases sonores où éclate une pompe solennelle. Mais Antoine résiste à ce nouvel assaut. Pluton , dans sa fureur, donne les plus cruelles instructions à ses milices infernales, et il n'est pas de cœur qui ne soit glacé d'épouvante, quand la bande des diablotins débouche sur le théâtre , pleine d'une affreuse allégresse, comme une troupe de bandits qui s'apprête à piller un couvent de nonnes. Ils arrivent en sautillant, en tordant leurs corps par toutes sortes de contorsions épilepliques , en dansant une cachucha effrénée, telle qu'on doit en danser aux enfers, en hurlant à plein gosier un concert discordant et scandaleux. Ils ceignent l'ermitage d'une ronde furieuse, entrecoupée de coups de pieds et de coups de poings^ frappent brutalement à la porte, brisent les fenêtres, et l'un d'eux va se jucher d'un saut sUr la cloché qu'il ébranle à mouvements redoublés. Puis tous se taisent et attendent dans un silence narquois.
On entend résonner sourdement la voix lamentable de l'anachorète, à laquelle répond un cri strident et ricaneur, qui n'a rien d'humain. Antoine ouvre la fenêtre et regarde. Personne ; les diablotins ont disparu en un clin d'œil. 11 tremble , car il sent que l'éternel ennemi est là dans l'ombre, guettant sa proie. Pendant qu'il plonge son regard éperdu dans le vide , un nouveau cri , plus aigu et plus moqueur encore retentit à ses oreilles : Antoine sort, fouille chaque taillis , interroge chaque bouquet d'arbres et chaque ^J)uisson^ au milieu d'un silence effrayant. Peut-être ses sens affaiblis ont-ils été victimes d'une illusion. Mais aussitôt qu'il s'est remis
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Cil pri^l'es y 1c vacarme rccoiiiinciicc avec uuc iiUensitc croissanle.
Soudain, voici que de toules parts, comme une nuée d'oiseaux de proie s'abut sur uu cadavre, les diablotins se précipitent brusquement sur lui , Tcntourcnt, Tétrcignenl, le renversent, et avec une verve de malice qui s'enivre d'elle-même , lui jouent dos nicbcs monstrueuses dont Callot eût pu enrichir son fantastique tableau. L'un saute siir ses épaules et lui passe les jambes autour du cou ; l'autre l'accable d'iri'évércncieuses chiquenaudes; un troisième le tire par la barbe, comme un sacristain de villa(][C qui sonne les cloches ; le dernier, le pique, le mord, le pince jusqu'au sang, et cependant ils chantent en chœur, avec un entraînement vertigineux , une allègre chanson dont j'ai retenu le refrain :
Tirons -le par son cordon, La faridondaine , la faridondon , A la façon de Barbari , Mon ami.
Le saint s'est agenouillé : il répond à ce concert infernal par un hymne d'une poésie sévère, le visage grave et calme, quoique frissonnant d'une angoisse profonde :
Mon Dieu » contemplez ma ditgrice ;
Faites , par votre grAce , Qae je triomphe en ce combat.
11 y a un contraste vraiment dramatique entre ce vieillard à genoux, immobile, priant avec ardeur, et cette troupe bruyante qui l'entoure, s' épuisant en gambades démesurées et en cris indécents*
Après l'avoir tourmenlé à loisir , la troupe parcourt r intérieur de la cabane : des grognements prolongés se font entendre, et on la voit sortir, poussant & coups de pied devant elle le fidèle compagnon d'Antoine, ce cochon infortuné qu'a immortalisé la légende. Insensible à ses propres tourments , le saint ermite s'émeut de ceux qu'ils préparent à cette pauvre hôte, et il s'efforce en vain de fléchir les bourreaux. Ceux-ci entraînent l'animal dans les profondeurs du bois ; au bout d'une minute, les grognements deviennent plus forts et plus sinistres , et le rochoii reparait au milieu d'un cercle de flammes, dont le foyer est une fusée que ces êtres malfaisants lai ont introduite dans le corps, à l'endroit où les écoliers peu studieux attachent des queues de papier aux mouches.
Cette scène ingénieuse a toujours un succès de fou rire.
La rage des démons est alors à son apogée ; ils se précipitent à toute volée contre Termitage , abattent le toit , cassent la cloche , renversent les murs , écrasent et dispersent les matériaux ; et toujours le refrain triomphant de leur chanson perce à travers ce fracas ironique et railleur, et s'entrelace au chant pieux du saint.
Mais le ciel s'illumine; les diables épouvantés s'enfuient comme les apparitions mauvaises aux premières lueurs de l'aurore. Un ange sillonne l'espace de ses ailes radieuses, et vient réconforter l'ermite, comme autrefois Jésus , au jardin des Olives : u Antoine, lui dit-il, méprise ces vaines attaques de l'esprit des ténèbres ; il ne peut rien contre toi. Supporte toujours les tentations avec le même courage ; encore un peu de temps , et la récompense te sera accordée.
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Courage, Antoine, la couronne éternelle t'attend dans le royaume de Dieu, n
Majestueux épilogue qui termine le drame comme il avait commencé , par une échappée à travers lei horizons de Tautre monde! L'enfer au début, le ciel à la fm ; quelle saisissante antithèse et quel profond symbole !
La pièce tout entière est écrite avec une distinction de style qui n'est pas contestable , et qui s'allie sans peine à la naïveté la plus complète. On la dirait ccmuposée par un bel esprit du quatorzième siècle ; mais elle s'est peu à peu accommodée aux progrès et aux développements du langage moderne< Les anachronismes y revêlent une grAce spéciale et n'y sont qu^un charme de plus ; les barbarismes mômes, dont les personnages émailient quelquefois Içurs rôles, exhalent je ne sais quel parfum de candeur qui réjouit Tâme des antiquaires.
On ne saurait croire à quel point la représentation scénique de cette légende passionne le peuple. J'entendais , aux endroits les plus pathétiques i des exclamations de douleur et de pitié partir autour de moi, et des commentaires chaleureux circnler d'une bouche à l'autre. Ma voisine, grosse femme à physionomie rustique , buvait avidement chaque parole ; elle accablait les diablotins de malédictions énergiques, et s'indignait de voir une perversité si grande dans de si petits corps. Les tortures du saint et sa résignation la jetaient dans l'attendrissement :
u Ah ! mon Dieu , s'écriait-elle à chaque nouvelle épreuve, le pauvre homme ! le pauvre homme ! n
Le supplice du cochon surtout affecta vivement la bonne âme ; elle ne riait pas, mais répétait d'un air concentré :
« Seigneur! le pauvre mignon! Les méchants garnements! Oh!... oh! »
A peine Fange et l'ermite avaient-ils disparu , que la même voix qui venait d'exprimer les angoisses et les prières de saint Antoine cria derrière la scène :
« On va terminer par une danse de caractère. »
Les spectateurs se rassirent précipitamment , et la danse de caractère commença, ardente, fougueuse, échevelée, sur les débris de l'ermitage. Y avait-il, dans ce rapprochement, la raillerie d'un sceptique, ou la grave leçon d'un philosophe? Ni Tune ni l'autre peut-être : ce serait dommage pourtant.
Quoi qu'il en soit, je quittai la l^araque, comme dans mon enfance , plein d'embryons confus de poèmes qui se heurtaient dans mon cerveau , et me promettant bien d'aller revoir la Passion et Geneviève de Brahanty quand je les rencontrerais sur ma route.
Maintenant passons des mystères aux farces et aux soties , — de la barrière Montparnasse aux Champs- Elysées !
Que n'aurais-je pas à vous dire de Polichinelle et de Guignol , si Nodier n'en avait parlé fort au long avant moi ? Mais je ne suis pas académicien pour me permettre impunément une pareille licence. Et puis on crierait que je le pille ; comme si ce n'était pas lui qui m'a dérobé mon bien à l'avance. Pourtant j'aurais voulu conter à mon aise quelle verve rabelaisienne , quelle fleur de gausserie populaire , quels caractères énergiques et vigoureusement dessinés, quels poltrons homériques , quels triomphants mata-r mores , quels Fàlstaff bavards , vantards , luxurieux et gourmands , quelles rondes et joyeuses commères , futées dans leur bêtise même (je recommande surtout la mère Trinquefort k mes lecteurs), s^agitent i
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coiio scèno en niintaturo , aux yonx des bonnes éba- Iiios cl i\vs tourlouroiis béants. Kt ce chat , comme il csl nii'ianrorK|uomcnt résigné, en se l'oyant chassé pou à poil (lu théâtre oii il ré<jnail autrefois ! Ne diraiton ])as ce pauvre Murr, ruminant dans sa barbe quoique dissertation philosophique et désenchantée?
Bion des gens n'ont jamais réfléchi à la rariété d'otiidos, ù la profondeur de science que révMent ces trognes resplendissantes sous leur masque de lie, ces gestes mécaniques dont la symétrie même est si grotesqueniont plaisante, ces saints, ces contorsions , ces embrassades, ces chiquenaudes sonores, ces coups de bâton si doxtroment appliques ou évités avec tant de souplesse. Comme tous ces comédiens de bois se poursuivent, s'abattent, se relèvent, disparaissent » rient , pleurent et brûlent les planches ! On croit les voir à chaque instant ouvrir la bouche et remuer les yeux. Je ne m'étonne pas que, il y a deux siècles, le créateur français des marionnettes, Brioché, ait été a])proliondé au corps comme sorcier, puisque aujourd'iiiii mémo, en plein dix-neuvième siècle, je ne suis pas éloigné de croire qu'il y a un peu de magie au fond do tout cola.
Toutes les qualités du genre sont réunies dans les drames joués par ces petits acteurs de bois peint, et composés par des maîtres dont jamais on ne saura le nom. On y trouve des JiceUes aussi savamment cooh binées que dans les vaudevilles de M. Scribe, des situations plaisantes, un dialogue railleur, s*échappaiit on vives saillies et en réflexions sceptiques , des mots franchement et largement comiques , excitant ce bon gros rire gaulois qui ne vient ni du ventre, comme celui que vous arrachent les farces du Palais- Royal , ni dos lèvres , comme celui des pièces mus-
quées du Gymnase ou des comédies de Marivaux; mais en droite ligne de la rate et du cœur qu'il épanouit avec bruit. Quelle langue chaude, franche, colorée, trempant par ses racines dans cet idiome pittoresque et vigoureux que parle le peuple ! que de Diots expressifs ajoutés ingénument au vocabulaire de TAcadémie ! quel art de tirer parti des moindres circonstances pour les faire tourner au profit du drame ! I^oin de haïr les épisodes , Guignol s'y complaît, pourvu qu'ils soient amusants. Au besoin même , comme les grands maîtres de Fart , comme Aristophane , Piaule et Molière , il ne craint pas de rompre T illusion théâtrale, et de nouer une conversation amicale avec les spectateurs privilégiés de Forcbestre.
J*entendais, ces jours derniers , un charmant petit garçon dire à sa mère : u Maman, Guignol m*a parlé. ^ U était heureux, le bambin, et il avait bien raison : c'est une faveur que je lui envie, d^avoir conversé avec cet éminent personnage. Mais Guignol ne se prodigue pas. Ses favoris, ce sont ces petits visages blonds et roses qui l'accueillent avec des rires bruyants, aussitôt qu'il parait. Quant aux grandes personnes, il les dédaigne fort : sa femme, il la bat ; le commissaire, il le rosse ; son voisin , il le tue ; puis il va boire un canon. Gardez-vous donc de croire à la réputation de naïveté qu'on a voulu lui faire, et de vous laisser prendre à ses beaux semblants de bonhomie : c'est une bonhomie narquoise et malicieuse, semblable à celle d'un rustre en train dVcorchfv un faraud de la ville , une naïveté d'emprunt qui lui sert de masque pour attraper les étourdis et les sots. Il y a en lui , sous ses allures de Falstaff plél>éien , du Robert-Macaire et du Mayeux : comme
Maycux surtout il est laid, frondeur, révolutionnaire, libertin , incrédule ; au demeurant , l.e meilleur fils du monde. Le malheureux a lu Voltaire* el Paul de Kock ; c'était un abonné de F ancien Constitutionnel, et, par un trait bien caractéristique du génie français, il n'a pas même le respect du sergent de ville, ce commencement de la sagesse.
Guignol finira mal.
Jadis,, poursuivi par le spectre de ses victimes, comme Macbetli par Fombre de Banquo, Polichinelle était enlevé par le diable, — juste châtiment de tant de forfaits ; — mais cette dernière trace de Tinfluence shakspcarionne a disparu. A la honte de la morale, son successeur Guignol reste debout dans son triomphe, et il pousse môme T impudence jusqu'il débiter une foule de petits mots pour rire sur le cadavre de son ami. On plaisante de tout en France. Et puis notre jeunesse est devenue si sceptique, que le diable, 8*il venait pour enlever Guignol, no lui ferait plus penr, et que les petits enfants mêmes seraient capables de crier haro sur cette pauvre majesté déchue *.
Il faut donc l'avouer en toute honte, ce Guignol, qui nous a tant fait rire, parce que l'esprit excuse tout à nos yeux , est un mauvais sujet hicn près de devenir un gredin sans ressource. Voilà oi\ mène le matérialisme, car Guignol n'en est môme plus à
' PuHchinelle était mort , Polichinelle est ressoscitë: Vifa P<4i« chinoUc ! On peut le voir tous les jours à cMé du Palais de findnstrie , avec son chien , sa femme . son petit garçon , son aisî Pierrot, les gendarmes, la potence et le diable pour conronnemont final
Mais , je ne sais si c'est à cause de ce diable arriéré , la réiorrection de Polichinelle n'a pas dard longtemps ; ce que vivent Ici roses. Le voilà mort de nouveau maintenant , et probablement pour toujours. Le présent est un fils ingrat pour son aïeul le paM^.
DAXS LKS RIES DE PARIS. Ii9
Pyrrhoii cii fait de croyances; c'est la plus vivante incarnation du libertin déluré, rubicond, sans souci, aini de la dive bouteille, qui ne songe qu'à manger largement , boire frais , dormir la grasse matinée et se tenir en liesse. Il confond volontiers le cœur avec le ventre, et la conscience avec Testomac. Demandezlui s'il croit à son âme , et il est homme à vous répondre qu'il adore le petit bleu. C'est bien le vrai fils de Polichinelle : le drôle marche à grands pas sur les traces de son illustre papa , dont l'ombre ironique et ricaneuse, comme celle d'un mauvais génie, vient, au commencement et à la fin de chaque pièce, planer sur ce théâtre qui est sien , et en prendre possession aux yeux du public. Il me serait facile, si je voulais faire un réquisitoire, de démontrer que cet impitoyable railleur ne respecte ni le gouvemement , ni la propriété, ni la famille, ni aucune des grandes idées qui forment la base de l'édilice social, et qu'il a sur la vertu des opinions aussi avancées que celles de Brutus mourant. Je pourrais le dénoncer comme le dernier des encyclopédistes. A quoi bon? il est trop amusant pour être bien dangereux.
C'est dans ces théâtres en plein air, baptisés dés noms les plus expressifs et les plus réjouissants, Guignol, Guignolet, Rigolo, Gringalet, Bambochinet , etc. , aussi bien que dans les parades des saltim* banques, qu'il faut aller chercher les types qu'on croyait perdus ^e la comédie italienne , — ■ toutefois avec quelque chose d'original, avec un vernis français qui les fait nôtres , à coup sûr. Je ne veux pas. d'autre démonstration de la valeur de ces petits théâtres que celte création de types , et de vrais types. Ils en ont produit plusieurs qu'il est facile de reconnaitrc sous la pourpre dont les a parés ensuite le génie de quelque
lao C1& QU ûM voit
jjrand écrivain, de quelque gr^nd poole. Il y fli longtemps qu'on Ta remarqué pour la première fois, c*est par les hommes des ruc^ et des mansardes , par les Tabarin et le$ Brioché ^ les Bruscambillo et les Griii- ,qalct, les Gautier-Garguillc, les Turlupin, le$ Gros- Guillaume et les Guillot*Gorju, ces premiers institun leurs do Molière , par ee ttc forte race do Bohômicns et do glorieux inconnus , que tout $Unvepte et SQ çréq, Puis , un beau jour, un homi|ie d'esprit pas^^ p(ir Ik % trouve Tidco bonne, rhabille d'oripeaux tout frais i et la met dans ses livres : on le pécore, et Pilboquet uieurt do faim. Voilà le sort.
« Messieurs , disait un charlatan rencontra par Bachaumont sur la place Louis XV, ceci est un tour que j'ai appris à Fernoy, de ce grand homme qu; fait tant de bruit ici , de ce fameux Voltaire, notre j^iailre à tous! » Quoi qu'il en semble 4 Bachaumont, ce charlatan était trop modeste : il prenait les maîtres pour les disciples.
Il no manque au génie de cette race que la çonsé'v cration officielle. Pourtant l'Académie! 9'cn est déjà occupée. Un jour, le secrétaire perpétuel do la docte assemblée parla longuement à l'auditoire de Piège « le saltimbanque. Voulez-vous savoir quel chef-d'cçuvrp avait fait celui-ci? L'héroïque acrobate avait sauvé six hommes au milieu des eaux et des flammes « et ce chof-d' couvre en vaut bien un autre.
Mais, pour nous on tenir à la lillératuro, combien de comédies , combien de farces de hauUe greue dans les parades qui se jouent sur ces tréteaux pour amasser la foule, dans ces grotesques dialogues où le pitro« presque toujours admirable sous son masque éternel de Jocrisse, atteint i)arfois le sublime de la bouffouueric ; dans ces bagatelles de la porte, que le pur
amolli* do Tart a prolongées souvent aux dépens. des exercices plus lucratifs ! Car il ne faut pas croire que les rires de la foulo «oient mpini do)|¥ k F oreille du saltimbanque que les applaudissements des claqueurs à celle du eomÂdien.
On joue dans ces baraques des vaudevilles , des df^gief I des mélodramcf à grand spectacle , parfois des trugédicf . J'y ai vu représenter li^ Pk vokus(i au milieu d'ufi grand succès dp larme^i, «t les Ço^^uc^ éfnopd^s fit raccourri^ dçs deu^ tiers , avep intercala-* tifiil d'épifpdei attendrissants.
Danii un théâtre portatif, loiigfçpipf établi Pup^* mtpqppfi 9ur la plaça de TAbb^yq, on jouait la rptff fh iVef/#* Buridan et Marstterite, beau oqnplfi im^ grands airi do Idte pt au tor#e fièronipnt cambial |a t^naîpnt iqpvent debput pur lo spuil, grignotant W9 pnoimo et un petit pain , on attendant îenr pntr^fl 9n pWine. Marguerite avait Ips épaule» rpcouyertaf d'un long cbâlc bleu, «ou^ lequel on voyait briller Ipfi pail* leltei do 9a basquine , serrant do pi*ès une taillo aux puissants contours, Marguerite était coiffpo à)aM(tria Stuart. Quant ji Buridan , il était rovôtu d'un «nppr^ inantoau rouge, où il trouvait moyen dp fp draper, quoique Ip taillourejit^inguliëremont ménagé Tétaff^i tia bpnne lama pendait k 9on côté, fKnus la forint df fPf tabroi placides dont s'arment encprp les gf^rd^s champêtres dans certaines provinces. Buridap portait culotte comme un marquis de Tancien régima, at se coiffait à la maicontpnt. On voit quo la cpuipur locale était scrupulousemcnt observée. Lo dramp de M. Gaillardet avait été réduit i quatre porsonnagei« el malgré Taudaco do celte transformation nouvelle, je no m'en plaignis pas après Tavoir vu jouer.