‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 1 sur 16 · BIS, RUE V1VIENNE · texte numérisé non relu

BIS, RUE V1VIENNE

« Sous l’étendard de la folie « Fuyons les lois de la raison,

¥ Car pour la fille de Thalie « Froide sagesse est un poison. »

(Jenny Vertprs.)

Qu’est-ce qu’une actrice ?

Voilà bien, sur ma foi, une épineuse et délicate question; question grave, complexe et fort difficile à résoudre ; question qui exige les trois qualités que Danton demandait à l’homme d’Etat : de l’audace , encore de l’audace, toujours de l’audace!

Audaces fortuna juvat......

Juste ciel! voilà que je parle latin et je gage que vous allez me demander ce que cette spirituelle citation vient faire ici?

Eh bien, franchement je ne le sais pas ; — les actrices n’ayant pas la funeste habitude de consacrer leurs loisirs à la culture de la langue de Cicéron, mais bien à celle

de ce fruit éblouissant et splendide jeté par la discorde au beau milieu du bal que M. Pélée et MUe Thétis donnèrent, le jour de leurs fiançailles, à tous les dieux de l’Empyrée.

Le lecteur le moins versé en mythologie devine que nous voulons parler de la pomme d’or.

Pour dire exactement et d’une manière complète ce que c’est qu’une actrice , il faut être implacable et méchant, et ne rien devoir même à certains critiques hebdomadaires — en fait de hardiesse de style et de dureté de cœur, deux qualités que nous prisons peu.

Mais être méchant envers les femmes ! Ah 11 ! ah pouah! comme le dit si bien Mlle Boisgonthier dans je ne sais plus déjà quel vaudeville oublié , — et qui a beaucoup gagné à l’être, du reste ; — être méchant envers les femmes , c’est être ingrat et injuste : il n’y a pas de roses sans épines, soit — mais il y a bien aussi des roses qui ont gardé le parfum suave et doux de leur céleste origine !

Etre méchant envers les femmes, enfin, c’est imprudent, car il y a des gens qui prétendent que le mal qu'on dit des femmes ment , presque toujours , du mal qu'on n'a pas réussi à leur f air $ commettre .

Comment donc définir les actrices, ces nymphes» de bruit, d’argent, de luxe, ces filles de marbre — puisque le mot a été fait exprès pour elles — qui, loin dç ressembler à la fabuleuse statue de Pygmalion leHsculpt.eur

divin, ne sauraient jamais avoir un cœur pour l’insensé qui serait tenté de leur sacrifier sa vie.

Ecoutons le Gil Blas du théâtre : « Grande ou petite, « dit-il, spirituelle ou sotte, laide ou jolie, brune ou a blonde, une actrice est un être de tentation, de décep- « tion, de perdition et d’abomination. »

Je n’hésité pas à le dire, ce jugement est cruel ; Gil Blas avait probablement, ce jour-là, mal digéré une lecture malsaine de la dixième satire de maître Nicolas Boileau qui ne s’y connaissait guère, on l’avouera ; — c’était pour cause d’ailleurs.

Il est vrai que, comme la Miranda de la Tentation , nos demoiselles semblent formées du hmon infernal ; on ne peut nier leur satanique origine en les voyant toutes mener à si bonne fin l’œuvre de tentation et de fascination — exécutée pour la première fois au paradis terrestre par Satan, leur trisaïeul, il y a quasi 6,000 ans, et répétée par elles, avec un succès toujours croissant, depuis la Théodorade Justinien jusqu’à la spirituelle et facile Sophie Arnould qui disait, en parlant de l’innombrable légion d’heureux qu’elle avait eu la bonté de faire : « Ça leur fait tant de plaisir et ça nous coûte si peul»

Comme la cigale de la fable, l’actrice chante et joue, s’enivre des délices d’une joyeuse vie et dissipe follement les trésors de beauté que le dieu badin lui a dispensés ; — mais la bise ne la trouve jamais au dépourvu, car,

Fuyant Minerve pour Plutus,

Toujours sa règle favorite Est qu’au théâtre les vertus Ne font pas bouillir la marmite.

Excellente et profonde maxime, du reste.

Qui dit actrice dit courtisane.... et quelquefois pis.

Une actrice, c’est une lorette avec l’intelligence en plus. —L’amour pour elle n’est pas exclusivement un moyen de devenir rentière.

Il en est plus d’une pourtant qui arrive à ce but et qui se fait appeler sur ses vieux jours Mme de Saint-Poly carpe ou de n’importe quel saint tout aussi majestueux et non moins imposant ; il en est même qui deviennent des plus béates et des plus dodues dames de charité de ce temple païen qu’on est convenu d’appeler la Madeleine.

Que voulez-vous ? notre siècle d’avarice est bien maudit ! — et puis les bonnes traditions se perdent si vite par le temps qui court !

Je sais une énorme grande coquette de l’un de nos principaux théâtres de genre, qui, à force de princes russes, de milords anglais et de banquiers français, se voit maintenant à la tête delà somme rondelette de trois cent mille livres, — en or tout battant neuf.

Les actrices ont rarement du cœur, quelquefois de la bonté, souvent delà gorge et toujours un aplomb magnifique dans les circonstances les plus difficiles de la vie : il y en a même qui ont du tempérament.

Etes-vous banquier?

Etes-vous en mesure d’endosser le proverbial habit vert-pomme de l’agent de change ?

Prenez garde ! ne risquez jamais un pied téméraire sur les planches de n’importe quel théâtre !

Fuyez les coulisses! les fantaisies coûtent gros dans ce pays-là !

Vous avez entendu parler du tonneau sans fond des Danaïdes; je vous le dis en vérité : rien ne ressemble plus à ce tonneau qu’une actrice !

Oh ! vous serez bien reçu ! et l’on vous dira comme à Pomponney de la Jolie fille du faubourg :

« Monsieur est banquier, j’aime beaucoup cette profession. »

Je pourrais m’écrier ici avec le poëte : Hélas ! que j’en ai vu d’amis anthropophages qui, non contents de dévorer — même tout vifs quelquefois — leurs oncles et leurs tantes, ont encore sacrifié leur postérité sur l’impur autel de Thalie ou de Terpsichore !

Combien de mons du négoce, en non-activité de vol à l’endroit de leurs pratiques, ont vu fondre leur commerce d’indiennes , de mousselines ou de pruneaux , sous les dents blanches de ces séduisantes bayadères, comme la neige au retour du soleil.

Tudieu! quel royal appétit, mesdemoiselles! on ne dira pas que vous y allez de main morte. Que vous fautil pour dissiper le fabuleux capital de M. Plutus ?

Un sourire... moins quelquefois.

Fuyez le théâtre , vous tous, dandys lancés à toute vitesse sur le rail-way de la ruine et du déshonneur ; — gros adorateurs du veau d’or, — banquiers qui ne perdez votre bêtise originelle que devant unsacd’écus! fuyez le théâtre !

Si, malgré mes sincères avis, vous persistez à explorer ce monde plus fécond en roueries et en méfaits clan destins que le demi-monde peint avec tant d’esprit par l’auteur de la Dame aux Camellias , je vous le dis en vérité, Glichy vous attend,

Fuyez-le aussi, vous qui n’êtes riches que d’amour — triste richesse en ce pays-là.

Arrière, vous, pauvres diables, ignorants du train de vie que l’on mène à Cy thère !

Point de milieu entre ces deux cruelles alternatives: on est pris au gousset ou frappé au cœur. Car, ainsi que le disait dernièrement dans une ode énergique notre féal et amé collaborateur et confrère, Eugène Berthoud :

Car, — Paris a sa courtisane,

Vampire toujours altéré,

Monstre qui bave et qui ricane Sur ce que l’âme a de sacré ;

Démon qui, — sa rage assouvie, —

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