LE REVERS DE LA MÉDAILLE
Elle était de ce inonde où les plus belles choses Ont le pire destin.
François Malherbe.
Je me sens une sorte de tristesse au cœur, en entamant ce dernier chapitre; — j’avais envie de l’intituler: Sunt lacrymœ rerum!
Bah! étouffons la voix du sentiment, et entrons illico en matière!
Vous sortez de chez Véfour ou de chez Désiré Beaurain, — vous avez mangé des viandes rôties et du chevreuil faisandé, ce qui ne vous empêche nullement d’avoir sablé du Champagne mousseux et du Sillery première qualité !
Bon Dieu ! quelle face empourprée vous avez !
Comme vous vous reconnaissez des tendances à vous désopilerla rate, pendant le reste de la soirée, vous vous dirigez vers un théâtre facétieux, vous prenez votre place au bureau, et vous arrivez aux fauteuils d’orchestre.
Une pauvre vieille femme, accoutrée en vraie sorcière de Macbeth, — tremblante, — au dos qui fait la voûte, — borgne d’un œil et totalement aveugle de l’autre, — au nez immense et recourbé, ayant à son extrémité inférieure, entre les deux fosses nasales, une perle qui n’a rien de commun avec celles qui brillaient aux oreilles de Cléopâtre ; au front d’un jaune huileux et sillonné de rides profondes ; — une de ces femmes enfin qui unissent tous les charmes d’une jeunesse sexagénaire aux attraits multipliés d’un âge trop mûr; cette pauvre vieille fée s’avance vers vous d’un air grave et solennel et avec une courtoisie vénale, — une obséquiosité étudiée — vous glapit d’un voix chevrotante l’invariable phrase de rigueur.
— Mossieu! désire-t-il un programme?
Vous levez la tête; — comme vous avez des idées gaies, vous êtes médiocrement enthousiasmé de vous trouver face à face avec cette contemporaine des mystères d’Isis, — et vous voilà presque disposé à faire les plus sombres réflexions sur la décadence des choses humaines.
Mais vous voyez la vie trop en rose pour cela, et vous criblez de ces plaisanteries déplacées qu’inspire l’humeur bachique, la contemporaine des mystères en question.
Pauvre vieille! elle rit de vos lazzis ! Elle serait bien
tentée de se mordre les lèvres... mais, helas! avec quoi?
That is the question ! dit Shakespeare.
Triste question, répond votre serviteur !
Elle rit donc la pauvre vieille; — elle a placé son programme! — elle rit, tandis que vous allez triomphalement regagner votre place en fredonnant les deux couplets suivants, qui n’ont rien de très-idéal :
Qu’on m’apporte du -vin!
Mes amis, buvons! buvonsà la ronde!
Qu’on m’apporte du vin,
Pour me mettre en train, il me faut du vin*
Qu’on m’apporte du vin
Le^vin rend l’œil vif! il unit le monde!
Qu’on m’apporte du vin!
Mes amis, buvons jusqu’au lendemain!
Et pourtant, malheureux jeune homme, sais-tu qui tu viens d’insulter de ton rire moqueur et de ta gaîté factice?
Tes grands yeux ébahis me répondent que non.
Eh bien... apprends-le! ... C’est peut-être l’imposante Clytemnestre ou la Phèdre impudique ! celle qu’acclamèrent les feuilletons de mille et un journaux français et étrangers : le Times et le Daily News, aussi bien que le Siècle et Y Opinione,\e Diario aussi bien que le Morning Chronicle.
Tu vois ce visage terni, ces yeux caves et gris, cette bouche renfrognée où viennent converger toutes sortes de rides ; tu vois ce sourire qui ressemble à une contorsion; eh
bien! ce visage a été frais et rose, ces yeux ont été brillants comme des escarboucles, cette bouche a ressemblé à l’écrin de perles d’une impératrice, et les zéphyrs amoureux ont erré sur ces lèvres; — nous demandons pardon de cette dernière phrase à un poète de nos amis, lequel poursuit d’une sainte colère le vol léger des zéphirs et le murmure du ruisseau ; —c’est la dernière que nous nous permettrons... — dans ce livre.
Chapeau bas ! monsieur le plaisant, devant ce vieux fragment de grandeur déchue ! le spectre livide et décharné que vous avez sous les yeux était autrefois une déesse enchanteresse de l’Olympe dramatique. — Cette robe modeste et d’unë étoffe passée était autrefois un manteau d’heimine!... Ce front ridé avait autrefois une guirlande de roses... et de cheveux !
Qui lui aurait prédit cela alors qu’elle était heureuse et adorée!
Chapeau bas! monsieur le plaisant, devant celle qui inonda jadis de ses plus voluptueuses caresses feu monsieur votre grand-père!...
Ouf! .. mon livre est terminé! ... de chapitre en chapitre me voici au but, et je me tiens, — par cela même, — un des hommes les plus satisfaits qui soient au monde; — puissiez-vous en dire autant, ô lecteurs, vous qui arrivez avec moi au terme du voyage,