LA FEMME DE CHAMBRE DE MADAME
Dis-moi qui tu sers, je te dirai qui tues.
La femme de chambre de l’actrice est l’image daguerréotypée de sa maîtresse ; — image encadrée dans un cadre moins riche.
M. de Gubières, pour donner une preuve de son civisme, se promenait suivi de deux laquais qui le tutoyaient : l’actrice tutoie aussi sa vassale.
La vassale donne familièrement à sa maîtresse le nom qu’elle portait dans un de ses principaux rôles, et tient les fonds ordinairement.
Quand Madame sort, le soir, très-altérée de la repré-
sentation, elle prend une bouteille de bière avec sa bonne, qui en boit les trois quarts et qui lui reproche cette dépense.
Horreur! la bonne — quand Madame est abandonnée par un riche pourvoyeur, — y met du sien, au risque de ne s’indemniser que quand le luxe rentrera à la maison, le premier jour que Madame laissera ouverte la porte de son cœur.
C’est alors que se produisent à la clarté des deux ces notes ébouriffantes où l’on compte un petit pain d’un sou, deux sous.
Du reste — Azaïs l’a dit, — il faut respecter le système des compensations.
La bonne est quelquefois agaçante et jolie, et si Monsieur vient pendant l’absence de Madame, la bonne remplace Madame, sans désavantage marqué, pour éviter à Monsieur le désagrément d’être venu pour rien.
Il est vrai que Madame, en rentrant, pourrait chanter à sa camériste comme dans les Enragés :
Mam’zell pour travailler comm’ça J’ferai bien mon ouvrage moi-même.
J’avoue que ce raisonnement ne manquerait pas d’une certaine justesse, et je ne sais trop ce que pourrait répondre la femme de chambre.
La bonne de Madame fait la cuisine avec une robe de damas, possède très-peu sa langue, et a l’esprit des romans de Paul de Kock.
Elle a l’inappréciable faculté de prolonger ses veilles jusqu’à cinq heures du matin; en revanche, elle dormirait, comme une marmotte, jusqu’à cinq heures du soir.
Son ambition, c’est de devenir soubrette à Montparnasse, à Montmartre ou au théâtre subventionné du Luxembourg ; elle y arrive quelquefois.
Nourrie dans le sérail, elle en connaît les détours; le secret des portes dérobées n’en est pas un pour elle, et elle entend admirablement, par intuition, d’instinct, — le passe-passe des amours.
Elle semble avoir été enlevée toute vivante d’une comédie de Beaumarchais.
Si Madame ne paye pas sa bonne, la bonne se paye généreusement à l’instar des gens de M. le comte d’Auvergne,
L’homme d’esprit ne vole pas : il conquiert, dit quelque part notre cher et illustre maître Alexandre Dumas : la femme de chambre de l’actrice a ce rapport unique avec les gens d’esprit.
Il va sans dire qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’une rosière.
Quelquefois l’actrice prend une petite bonne qui a ses quinze ans, et généralement tout ce qui s'ensuit ; mais alors l’actrice — en femme capable de tout — croit ingénument que c’est une fille de la mauvaise société qu’elle a fait entrer dans la bonne.
Elle vole cette explication’ au vieux Shakespeare, qui certes ne le lui reprochera jamais.