LA JOIE DE LA MAISON
Lajoie delà maison — nous demandons pardon de cet emprunt aux spirituels auteurs de la pièce jouée avec tant de succès au Vaudeville sous ce titre ; — la joie de la maison, disons-nous, c’est, pour l’actrice, cette foule enthousiaste d’adorateurs qui papillonnent à ses côtés, — humbles satellites qui gravitent autour de l’astre de sa rayonnante beauté; la joie de la maison, ce sont les amis de sa prospérité ; tant qu’elle saura puiser assez de force en elle-même pour se maintenir sur le trône éphémère où l’a placée l’aveugle for-
tune, l’actrice peut compter sur la joie de la maison ; mais viennent les jours de misère, Bonsoir! comme le dit justement et naïvement cet argot si énergique quelquefois, que possèdent les gens du peuple — argot auquel nous rendons j ustice malgré notre instinctive horreur pour tout ce qui sent la mauvaise compagnie.
Ah ! le triste moment ! les jours néfastes ! l’heure effrayante que celle où l’infortunée voit s’évanouir, comme un songe heureux, les derniers bruits de la fête qu’elle présidait hier !
Comme elle regrette sa jeunesse, bonheur incomparable, sa jeunesse qu’elle a follement dissipée! L’expérience vient, rude et sévère, la saisir d’une main glacée, et lui montre pour toute perspective l’abandon de tous... et l’hôpital !
Donec eris felix multos numerabis amicos ;
Tempora si fuerint nubila, solus eris.
Ces deux vers d’Ovide sont d’une mélancolie touchante, ils rendent parfaitement notre pensée.
Ah ! quand elle passe fière et dédaigneuse, si une voix osait lui prédire la catastrophe prévue, le dénouement obligé du drame vivant qu’elle est en train de jouer à son bénéfice, l’actrice serait presque tentée de conseiller une retraite paisible et retirée à Charenton au propriétaire delà voix en question.
Il y a de tout dans le cercle laudatif de l’actrice ; on y voit se coudoyer les différentes classes de la société. Le dandy s’entretient du 4 0/0 avec le banquier opulent, le sculpteur demande des nouvelles de son dernier roman, au poëte de madame; le musicien assourdit les oreilles d’un savant distingué au moyen d’une mélodie inédite; le critique, dont personne ne veut, entame une intéressante conversation avec Mimi ou avec Azor quand il ne peut pas attrapper la mère de la maîtresse de la maison ; — laquelle mère représente honorablement la populace dans le salon de Mlle sa fille.
La race braillarde et évaporée des poètes est inamovible chez l’actrice ; — elle est là chez elle... foudroyant son hôte des diverses turpitudes qui peuvent passer par la tête des fils d’Apollon.
Par la sambleu ! à propos de ces poëtes-là... que l’on fait de vers aujourd’hui !... C’est scandaleux, ma parole d’honneur ! que d’odes et de sonnets , de dithyrambes et d’élégies, de quatrains et de rondeaux 1 Que de sombres rêveries, d’impressions patibulaires, d’emportements à froid, et d’hallucinations absurdes, les amants des muses nous font dévorer chaque jour!
Et il y a encorë des gens qui prétendent que la poésie est morte !
La poésie morte ! quand, nous sommes inondés de vers plats et croisés! — Le champ de la| littérature, quelque vaste qu’il soit, est envahi par des médiocrités.
De rauques accents détonnent avec quelques voix pleines de fraîcheur et de grâce ; mais le plus souvent le cri du hibou étouffe les concerts du rossignol.
Ah ! qu’il dit vrai, notre excellent ami Alexis Martin, — un véritable poëte celui-là, qui manie flambe à la façon de Barbier, — quand il s’écrie :
Tous les rimeurs exaspérés,
Mariantleurs drapeaux, confondant leurs écoles,
De plats vers nous ont saturés.
Nous plaignons sincèrement l’actrice quand il lui faut digérer les conceptions indigestes de quelques rimeurs Clair de lune ! Nous la plaignons avec conviction quand il lui faut gémir (en public à la vérité) sur les infortunes
Cascade lacrymale au flot perpétuel
d’un gros garçon apprenti mélancolique qui se dépeint l’œil hagard et le front obscurci de nuages.
A propos d’yeux flamboyants, de fronts gigantesques et de cheveux polyphémiens, il faut que je vous confie qu’étant dernièrement dans le salon coquet et musqué de Mlle ••• avec quelques-uns de mes bons amis, j’assistai au spectacle le plus bizarre et le plus réjouissant qu’on puisse voir.
Un personnage épileptique, au crâne dévasté, à la crinière léonine et vivante comme celle des furies, se leva de son siège situé dans l’angle le plus obscur du salon, fit un bond de jaguar blessé, vint tomber aux pieds de notre charmante amphitryonne et, sans lui en demander la permission, l’accabla sous le poids du joli
petit chef-d’œuvre suivant qu’il débita avec des éclats de voix monstrueux et avec force gestes extravagants :