‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 5 sur 16 · CES MESSIEURS DE LA PLUME · texte numérisé non relu

CES MESSIEURS DE LA PLUME

« Et .savez-vous, monsieur , par quels soins, quels ennuis , a Le sacrifice entier de mes jours, de mes nuits,

« Par quels travaux sans fin qu’ici je vous abrège « J’ai payé d’être auteur le fâcheux privilège? >

Casimir Delavigne.

(( C’est égal, je ne vous oublierai pas dans mon FeuiU t leton de lundi. »

( Les Filles de marbre.)

Il y a deux classes d’individus qui ont sur la vie de l’actrice une influence sérieuse et directe : — je veux parler des auteurs et des journalistes.

L’auteur est le familier de l’actrice, son maître, son esclave, son tyran, son famulus ; elle le tutoie, l’appelle mon petit , ou mon bon — quand il a des bottes vernies et qu’il touche 1,500 fr., par mois chez Guyot ou chez Dulong.

L’auteur et le journaliste rentrent dans la catégo-

rie de ceux qui ne paient pas... toujours. On fait des agaceries— selon leur importance,— aux dispensateurs de rôles; un tiers de vaudevilliste passera fort inaperçu dans la coulisse, ainsi que celui qui, à l’instar de Raymond Poisson, a des droits évidents au titre de cinquième d'auteur ; on sait que R. Poisson, le Crispin modèle, s’intitulait ainsi, parce qu’il n’accouchait jamais que de pièces en un acte (1673).

Mais à l’auteur influent, au Jupiter dramatico -tragique, les sourires et les attentions de ces dames; si c’est un homme grave, on se borne à lui demander des nouvelles de sa chère santé; — si c’est un jeune homme naïf et timide, frais arrivé, — on lui offre son amitié ; — si c’est un roué rompu aux ficelles du métier, on lui offre tout ce qu’il veut et parfois on lui donne plus qu’il n’a demandé.

Un sourire d’actrice est une requête ; ces dames ne perdent pas de vue le but proposé ; elles sèment pour ré coïter.

L’auteur, en effet, vous fait jouer une Eve si votre charpente est agréable à l’œil; vous jouerez Daphnis si vous avez la jambe bien moulée et si vous ne craignez pas de pousser l'oubli de la décence jusqu'au point de paraître sous la simple enveloppe d'un taffetas couleur de chair dessinant exactement le nu depuis les pieds jusqu' à la tête, comme dit Mlle Clairon.

Celle qui pleure bien, veut une scène pathétique ; celle qui lance le mot grivois, un couplet égrillard souffletant la pudeur peu farouche de l’orchestre.

On a donc recours à l’auteur, et comme il est déjà assez heureux d’avoir terminé et fait accepter telle qu’elle est,

sa pièce, — on lui procure, à peu de frais, quelques petits dédommagements.

L’auteur, nous l’avons dit, est le familier de ces dames, il a ses entrées dans les coulisses, il coudoie continuellement les prêtresses de Thalie et cueille, en passant , un baiser sur de blanches épaules ou sur des épaules blanchies ce qui est plus exact ; — ce sont là les petits bénéfices du métier.

11 entre dans ce sanctuaire qu’on nomme la loge de l’actrice; — je ne vous en dirai rien : vous ne croiriez pas les choses incroyables que je vous raconterais! — et puis on s’imaginerait, peut-être, que j’ai la fatuité de me croire auteur parce que j’ai lancé quelques méchants vaudevilles à la tête de mes concitoyens; cependant j’ai franchi le sol joyeux de la loge de l’actrice. C’est là que se réunissent les amis de la maison, c’est là qu’on entend dire : a Ne faites pas attention, messieurs, je vais passer ma chemise. » C’est là aussi, il taut bien en convenir, qu’on tient quelquefois les plus spirituelles conversations ainsi que les plus décolletées; la réponse de cette actrice à un de ses camarades qui, après avoir joué un rôle fatigant, disait qu’il prendrait bien quelque chose de chaud, est trop connue et trop crue pour que je la rapporte ici.

L’auteur mérite bien les honoraires de son métier pour toutes les vicissitudes qu’il a subies dans ce labyrinthe de Crète où l’a fourvoyé son mauvais génie, un beau matin que, son examen de droit manqué et ses Pandectes martyrisées, il se demandait, le front dans ses mains, quelle profession lui convenait le mieux.

Comme l’auteur, le journaliste a aussi ses petits pri-

viléges de suzerain. N’est-ce pas lui qui fait et défait les réputations? qui exalte les jolis yeux de Mlle B. et les ronds de jambes de Mlle S.?— L’éloge et le blâme, voilà ses armes ; on le flatte, car on le redoute; on ne l’aime donc pas : Georges Sand a dit avec raison qu’on déteste ce qu’on craint.

Pourtant le journaliste est bon enfant (je ne parle pas de MM. du Lundi) ; il va au bois avec ces dames, comme Desgenais, au risque de leur dire leurs vérités entre deux flacons de champagne, à Madrid ; — celui qui fait du chantage comme M.X. ouM.Z. ne doit pas faire incriminer toute la classe des journalistes.

J’en ai connu qui étaient bien les plus joyeux compagnons du monde ; ils faisaient leurs feuilletons dans un déjeuner de garçon, entre la poire et le fromage ; partant l’article était sans fiel.

Généralement l’actrice tient beaucoup à ces petits entrefilets flatteurs que plus d’un journaliste prodigue avec une étonnante facilité. Je ne parle pas des illustres de la grande presse, mon exiguïté ne m’a pas permis l’intimité de ces MM. du grand format.

Il en est aussi qu’on ne craint pas, — jeunes présomptueux dont je grossissais les rangs au sortir de ma rhétorique, qui, à peine échappés des bancs de l’école, dissertent plaisamment sur les choses les plus sérieuses et citent à leur tribunal les plus beaux génies de la France : inutile de dire que leurs éloges sont médiocrement recherchés.

Quand je songe aux prétentions ambitieuses, à la morgue de certains critiques qui, tenant en main leur

grammaire et leurs cahiers de collège, font le procès, en dernier ressort, aux étoiles de la littérature, je crois voir ce misérable cacique des bords du Mississipi, qui tous les matins sort de sa cabane et trace au soleil le chemin qu’il doit parcourir. Les oracles de ces journalistes-là ressemblent à ceux de la Sibylle de Cumes qu’un sbuf- 11e faisait disparaître, les feuilles des premiers et celles de la seconde ont le même sort : Ludibria ventïs.

Ce n’est pas pour les critiques jeunes et inconnus que l’actrice garde ses sourires ; l’avare ne prodigue pas ainsi ses trésors. C’est déjà beaucoup quand une figurante sentimentale se laisse attendrir juste le temps nécessaire pour qu’on lui fasse un article entre une annonce de dentiste et une maison à vendre, et dans lequel on lui assigne une brillante place parmi les minois agaçants qui ont bravé les jumelles des avant-scènes dans la première féerie venue de la Gaîté , de l’ Ambigu ou de la Porte- Saint-Martin.

Quoi qu’on en ait dit, le journaliste est plus friand de jolies femmes que méchant pour le seul plaisir de l’être, — aussi déniche-t-il de temps en temps quelques bonnes fortunes, qu’il saisit au vol; cela n’est pas surprenant; il est si utile à ces dames! Instrument de vengeance dans leurs mains, elles s’en servent comme d’un stylet napolitain. La jalousie et la vanité étant les deux passions primordiales des organisations théâtrales, elles aiment à faire brûler des pastilles de sérail sur leur autel, tandis qu’on déchire leurs rivales à belles dents ; et dire qu’il se trouve des hommes pour flatter ces misérables caprices !

Certaines gens exagèrent tellement l’influence des

journalistes que la table de rédaction de ces messieurs est, à en croire ces certaines gens, couverte de billets de banque dus à la munificence de ces dames.

Qu’il me suffise, en réponse à cette stupide allégation, de citer ce que le vieux Geoffroy, accusé de vendre ses éloges, répondait à ce sujet :

« Moi recevoir des actrices ! moi mettre à contribu- « tion ces pauvres femmes! inventez donc quelque « calomnie moins absurde : ignorez-vous que de toutes (( les nations du monde, la plus dissipatrice, la plus gas- « pillante et partant la plus gênée, c’est la nation des « actrices. Et vous pouvez croire qu’elles ont de l’argent « de reste pour solder mes éloges! Une actrice, c’est un « gouffre qui engloutit tout, et vous voulez que je re- « cueille quand rien ne surnage sur cet abîme dévorant ! « je remplirais là un rôle plus piteux que celui du pau- « vre Lazare ! du moins il ramassait les miettes de pain a tombées de la table du mauvais riche ; mais avec les « actrices il ne reste pas même de miettes. »

Spirituel Geoffroy, comme tu les connaissais bien !

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