‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 9 sur 16 · ALMA PARENS · texte numérisé non relu

ALMA PARENS

Le hasard m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise , pauvre, libre , faible et bornée, dit Mlle Clairon dans ses mémoires.

Cette bourgeoise, entre autres aménités, disait à sa fille: Allez vous coucher, grosse bête, et lui promettait de lui rouer bras et jambes si elle continuait à nourrir l’espoir d’entrer au théâtre.

Eh bien, cette bourgeoise-là n’a rien de commun avec ce qu’on désigne maintenant sous le nom de mère d'actrice. Mère d’actrice c’est un état., une profession... une entreprise.

Je serais, pour mon compte, tenté de croire que les

actrices n’ont pas de mère, parce qu’elles en ont trop; les actrices ont généralement autant de mères, qu’elles donnent de pères à leurs enfants... !

On ne choisit pas son père, a dit Lamothe; au théâtre on choisit sa mère; voyez cette vieille, face maigre et ridée, chapeau arrondi de chaque côté en forme de large parasol, un ridicule au bras (sans compter tous ceux qui ornent sa physionomie ), qui accompagne cette jeune bayadère : la petite l’appelle sa mère, mère in partibus ; suivez ce couple, collez votre oreille à la porte de la loge où cette vieille maca déshabille l’ingénue, et dites-moi si ce dialogue emprunté à la partie la plus risquée du vocabulaire des halles est bien le langage d’une mère à sa fille, et d’une fille à sa mère?

Non, l’actrice n’a d’ordinaire qu’une mère de louage, une mère de convention , une vieille dame de comptoir, tarifée comme la femme de ménage. La mère d’actrice, — remarquez que je ne dis pas la mère de l’actrice, — la mère d’actrice, c’est la fausse nouvelle qui fait hausser les fonds à la Bourse ; c’est l’hameçon qu’on jette pour attraper le fretin de l’amour.

La mère d’actrice a la propriété d’attirer l’or comme l’aimant a celle d’attirer le fer.

C’est une assurance contre l’incendie que l’actrice affiche sur la porte entre-baillée deson cœur, pour que, si la flamme dévore l’immeuble, — ce qui est rare, — les dégâts soient au moins payés.

La mère d’actrice c’est l’ombre du tableau;

C’est le cri de l’esclave romain qui suit le char du triomphateur pour lui rappeler qu’il est mortel.

La mère d’actrice c’est une tache de graisse ornant

l’endroit le plus sentimental d’un roman de boudoir, imprimé sur beau papier satiné ;

C’est la chenille qui s’attache à la tige d’une jolie fleur;

C’est une espèce de bouclier d’Achille, — passez-moi cette ambitieuse comparaison; — c’est un parapluie qui semble ouvrir ses larges ailes, pour préserver de l’averse des adorateurs, et qui, en fin de compte ne sert... qu’à les rendre plus entreprenants.

En effet, la mère d’actrice semble ' opposer des obstacles aux entreprises galantes de ces messieurs, et la conquête si facile d’ailleurs de ces dames est vendue un prix exorbitant, sous le fallacieux prétexte d’adoucir les rigueurs du Cerbère femelle , — mille fois plus renfrogné que le Cerbère mythologique.

Faites-vous deux doigts de cour à une danseuse de l’Opéra, la pudique enfant se retranche derrière les mœurs... et la colère de sa mère! Cette sainte colère est une porte mal fermée que le dieu Plutus sut toujours ouvrir! Bastion qu’on attaque et qu’on démolit avec une artillerie de pièces . de cent sous.

C’est ainsi que la trop célèbre Henriette d’Entragues arrachait six cent mille francs, bien comptés, au trop confiant Béarnais ( le populaire roi de la poule au pot, selon l’expression naïve d’un chroniqueur contemporain), avant d’accorder ses faveurs au vainqueur d’Ivry.

Il arrive quelquefois... par hasard... qu’une actrice soit escortée d’une mère vigilante, attentive, — d’une mère à principes, enfin, — qui la suive partout pour préserver l’ingénuité ignorante des écueils de cette vie dangereuse, et qui la marie à un trois quarts d’honnête

homme, voire même à un honnête homme ; mais il est rare, très-rare, que la biographie d’une fille de théâtre finisse comme une berquinade, et si Angélique épouse Glitandre, on a toujours soin de faire mettre au contrat une petite dot pour la maman.

Ah! mais! écoutez^donc, elle a fait tant de sacrifices pour le fruit de ses entrailles !

Du reste, l’actrice achète une mère comme on achète un panier pour y jeter ses ordures; la mère achetée ainsi pour ce but louable et utile, est une vestale ( la virginité en moins), qui tient toujours allumée la lampe mystérieuse dans le temple de la Déité ; cette mère-là croit à la justice de paix, mais elle nie l’existence de Dieu et des Rosières.

En général, les mères d’actrices pullulent comme les grenouilles dans le fameux poème de la Batra chomyomachie du vieil Homère. Une mère est un luxe qu’aucune actrice ne se refuse ; considérez, d’ailleurs, que ce n’est pas une dépense bien exorbitante.

Pourvu qu’elle ait le matin un petit verre de cassis, le soir du rhum, quotidiennement du café; assez d’argent pour tirer à la loterie, se faire tirer les cartes et acheter deux serins, mâle et femelle, du plus beau jaune, la vieille consent à couver, sous son aile maternelle, une ingénue quelconque.

Les mères d’actrices sont révocables ; elles perdent leur place quand elles n’en remplissent pas, avec intelligence, les importantes fonctions.

11 est cependant prouvé qu’il y a des mères pour de vrai , comme le disait Eugène Sue.

Celles-là mettent leur fille au Conservatoire. Un jour,

ou plutôt un soir, l’enfant n’est pas rentrée au gîte, la brebis s’absente du bercail, et, peu après, la mère infortunée ( en train d’éplucher des oignons ou des carottes ) reçoit la lettre suivante, dont voici la teneur à peu de variantes près.

« Ma cher maman,

« Pleigné mois, je suis désaunorée pare un accidans c< regraittable ; unbômossieu, avaicque daisganjeaune, « ma ékrasée le peti doi du pié gôche avaicque la rou « de son tilyburi, dont quil a proffitter poure manlevé « dedent ensuitte ; ille ma laicé une bource plaine d’or « sure ma cheminné, que dois-je ferre! Demin je de- « butte à Mon-Pharnace.

« Ta maleureuse file,

« Jullie. »

La mère répond aussitôt à cette fille dénaturée qu’elle la maudit ; qu’elle veut avoir la moitié de la bourse, et qu’elle ne la reverra plus de sa vie ; tout en lui annonçant qu’elle assistera au début important que promet le théâtre Mont-Parnasse, pour le lendemain soir.

Elle est trop rusée pour ne pas s’y trouver.

L’actrice, qui a une mère véritable, une mère pursang, qu’on nous passe l’expression, ne la reçoit que lorsque les adorateurs ont déserté le boudoir, de peur que la mère susdite ne vienne encanailler les réunions aristocratiques que préside la demoiselle.

Inutile de dire qu’à l’occasion de la nouvelle année, la fille donne à la mère cent sous d’étrennes et un cabas

neuf, sous la condition expresse de passer pour femme de ménage quand il y a du monde.

La mère, de cette dernière catégorie, devient ordinairement, au bout de quelque temps, cuisinière de sa fille ; elle se nourrit des miettes de cette table que le plaisir paie, quand il y en a : car on se rappelle que Geoffroy disait qu’avec les actrices, il ne reste pas de miettes.

C’est elle qui porte les bijoux au Mont-de-Piété dans les jours de dèche.

Lies irœ !

Quant au père, les actrices, ordinairement, n’ont pas de père... Les mères d’actrices sont généralement veuves ou douairières.

Un gentilhomme entre chez une danseuse de l’Opéra et lui dit :

— Ma chère amie, vous avez un concierge bien insoent ! Il faudrait vraiment vous débarrasser de ce maroufle !

— J’y ai déjà songé, reprit la belle.

— Eh bien! qui vous empêche de le faire, alors?

— C’est mon père !...

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