‹ Ce que c'est qu'une actriceChapitre 10 sur 16 · LE MARI D’ACTRICE · texte numérisé non relu

LE MARI D’ACTRICE

Marri d’être mari!

(J.-B.-P. de Molière.)

Sganarelle.

Quoi, si vous l’épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que tille on lui voit prendre. Ariste.

Pourquoi non ?

Sganarelle.

Vos désirs lui seront complaisants...

Ariste.

Sans doute.

L’École des maris. Molière.

t Chers lecteurs, de tout point, l’actrice est mariable. »

Une vie joyeuse, livre dont chaque chapitre est quelque chose comme un éclat de rire :

c Se termine parfois par un bon mariage, »

comme dans les comédies de M. Scribe; mais aussi comme dans ces spirituelles comédi , ce n’est ordinai—

rement que lorsque la farce est jouée, et qu’on va baisser le rideau.

Le mariage est un dénouement bien bourgeois pour d’aussi folles et capricieuses existences ; et une actrice coiffée de la chaste couronne d’oranger, cela me parait aussi drôle qu’un roman de Paul de Kock qui serait couronné du prix de vertu.

Une vie d’actrice dont la clôture est le matrimonium , cela ne vous fait-il pas l’effet d’un joli conte macaronique d’Alfred de Musset qu’on traduirait en haut allemand.

L’actrice fait une fin en sacrifiant au conjungo; quelquefois elle fait, ou elle fait faire cette folie pour avoir un nom et on raconte à ce sujet de plaisantes histoires :

c Son bonheur est au comble et n’a rien de mortel,»

comme dit Gilbert, quand elle peut s’échapper avec un jeune et sentimental attaché d’ambassade, et devenir comtesse dans un pays lointain; — aux lies Baléares, par exemple.

Mais cela n’est fâcheux que pour l’attaché d’ambassade.

Hélas ! ce n’est pas toujours à un gentilhomme de vieille souche, que l’actrice donne sa main et son cœur; quelquefois il arrive que, sous le

c Fallacieux espoir d’un nom retentissant, »

elle conduit à l’autel M. le marquis de la Luzerne, gentilhomme de la jeunesse dorée — et qui n’a d’autres droits au beau nom qu’il porte que la possession d’un imperceptible carré de trèfle et de sainfoin qui se pavane

dans un coin du jardin de son auguste père ; cela n’est fâcheux que pour l’actrice cette fois ; elle s’en console assez souvent en fredonnant avec Béranger , — quand de la Luzerne est pourvu d’avantages extérieurs ,

Mais un escroc que je chéris Me vole en parlant mariage.

a Quatre fois, les nœuds sacrés du mariage m’ont été proposés, dit avec un sérieux comique Mlle Clairon, j’ai refusé les trois premiers parce que je n’aimais pas, et le quatrième parce que f aimais véritablement . »

Ce mot caractérise la situation du mari de l’actrice.

Passons à un autre ordre de choses, si vous voulez bien le permettre.

Zapata, du roman-type de Gilblas, disait :

a Si ma femme était moins vertueuse, je ne ferais pas si maigre chère ; et Zapata avait cherché sa femme dans les coulisses.

Il est presque inutile d’ajouter que toutes les femmes de théâtre ne sont pas aussi sévères sur les principes que la femme de Zapata; toutes ne foudroient pas d’un scho king le premier mot lâché, comme dit Armand Barthet* et cela explique surabondamment la moralité de ces êtres qu’on désigne sous le nom générique de maris < V actrices .

Un mari d'actrice a une moitié jeune et dodue, qui a capté le cœur inflammable d’un galant parfumeur; quo-

tidiennement le complaisant époux conduit la belle chez son vieux rival, et il attend patiemment à la porte la fin de l’entrevue ; c’est tout au plus si, après un siècle d’attente, il s’écrie mentalement : « Voilà trois quarts d'heure qu'elle y est ; — je trouve que c'est bien long.

Quelquefois il attend dans la loge du cloporte; assis à la place d’honneur, il murmure, en manière d’d parte : mais qu'est-ce qu'ils font ?.. qu'est-ce qu'ils font ? A quoi le cerbère répond, la bouche tordue par son sourire narquois : » Parbleu , c'est ma chandelle !

Plaisanterie aimable et pleine d’atticisme !

Desgrieux sans amour, le mari ferme les yeux sur les amourettes de sa Manon Lescaut.

IY.

Et ce pauvre ténor de province dont la voix est encore plus usée que les souliers, c’est pour renouveler son antique garde-robe qu’il donne généreusement le nom dont on le nomme à une fauvette de l’opéra-comique ; celui-là, quand il rentre au logis conjugal à une heure indue, peut parfaitement trouver une magnifique paire de bottes devant la porte de la chambre nuptiale, il comprend et sait ce qui lui reste à faire.

L’infortuné, pour tuer le temps, s’en va dévorer trois douzaines d’huîtres à la halle en attendant que l’aurore aux doigts de rose viënne éveiller les mortels, et que Juliette dise à Roméo :

« Entends-tu ce marchand de poisson! — c’est le jour!

< Eloigne-toi, fuis! ... pars — et presto , — mon amour!

Et le ténor rentre, en disant, avec Mme Cornuel, une

femme spirituelle, du temps de Louis XIII : « Les cornes , c'est comme les dents, ça fait du mal quand ça pousse, mais après on mange avec .

Quelquefois le mari de l'actrice joue

Le rôle pointilleux cfu farouche Othello!

Un vieux banquier courtisait la sémillante Z...; ne se souciant pas de répondre à la tendresse de ce voluptueux rejeton de Mercure, l’actrice invente quelque chose de plus original sinon moins lucratif : elle accorde un rendez-vous nocturne à l’audacieux banquier, qui, à l’instar de M. Grevel, des Parents pauvres de Balzac, s’introduit en grande tenue de garde national pour être encore plus séduisant; hélas ! à l’endroit le plus intéressant de la conversation, au moment où il va toucher au bonheur, un coup sec et sonore ébranle la porte.

— Ciel... mon mari, fuyez!

— Oui... loulou... je ne demande... pas mieux... par où?

— Mon époux est brutal, prenez garde. ,.

« Il faut partir et vivre ou rester et mourir !

Ajoute la tremblante Mme Z. en traduisant Sliakesp eare.

— Oh! articule le Céladon épouvanté.

— Il n’est plus temps, s’écrie d’une voix de stentor le

mari redouté en entrant armé jusqu’aux dents, et le pistolet au poing.

Le banquier, pris au traquenard, s’exécute en signant une traite de 10,000 francs pour apaiser l’époux outragé — qui empoche le prix de l’honneur conjugal.

Le mari de l’actrice est quelquefois romain.

Ce qui veut dire qu’il s’associe, le soir, aux chevaliers du lustre et qu’il applaudit avec une frénésie, dont le chel de claque lui sait un gré infini, l’honnête créature qu’il a épousée à la barbe de monsieur le maire.

Enfin vil, rampant, mesquin, qui se rit du mépris du monde en voyant le pot où jamais la poule ne manque, le mari de l’actrice vit ordinairement des débordements de sa femme.

Sa femme le trouve lâche.

Il trouve sa femme vile.

Voilà deux cœurs qui se comprennent à demi-mot.

Les billets doux que reçoit madame, se changent en billets de banque pour monsieur.

Chaque règle a son exception qui la confirme ; ainsi de nos jours, des hommes honorables sous tous les rapports, donnent leur nom à des femmes qui, pour être au théâtre, n’en ont pas moins des droits incontestables au respect de tous.

Si nous voulions étayer ce que nous avançons ici, de preuves ad hominem, ce ne seraient pas les exemples qui

nous manqueraient ; et ces exemples-là consolent d’une époque de perdition comme la nôtre.

Ceci vous montre, chers lecteurs, qu’il ne suftit pas d’épouser une femme de théâtre pour être ce qu’on est convenu d’appeler un mari d'actrice.

Page 1