BIN
Comme le fait observer M. Théry, ces chiffres sont bien inférieurs à la réalité. Ils ne concernent que les prévisions budgétaires, qui sont dépassées en règle générale, le soldé étant couvert par des crédits supplémentaires non portés ici. Puis, il faudrait leur ajouter les fonds d'établissement des chemins de fer stratégiques, confondus dans les autres dépenses pour travaux publics. Sous ces réserves, et en considérant la progression des budgets dont on n'a indiqué que quelques exercices, M. Théry admet que, depuis 1865, c'est-à-dire depuis le début de la fièvre des armements, l'Europe a dépensé de ce chef, en plus de ce qu'elle aurait fait si elle avait conservé ses habitudes antérieures, la somme énorme de 45 • milliards, pour les seules dépenses visibles de la défense nationale !
Mais d'après ce qui a été dit plus haut, M. Théry est encore bien loin de compte : il me suffira d'indiquer à ce propos qu'il n'omet pas moins que la totalité des pensions des armées de terre et de mer. On a vu plus haut qu'il est de plus de 25 p. 100 en dessous de la réalité pour la France, et de 18,4 p. 100 pour l'Allemagne. Sur l'ensemble de l'Europe, on peut donc, sans crainte d'exagération, majorer d'environ 20 p. 100 cette première partie de la dépense, celle que nous appelons la dépense visible, et la porter à quelque 54 milliards. L'excédent annuel par rapport à la somme des budgets militaires officiels de 1865 dépassant aujourd'hui notablement les deux milliards, on peut dire que l'augmentation des dépenses militaires, clairement avouées, pendant les 35 dernières années du siècle, a notablement dépassé 55 milliards.
Mais ce que, dans le public, on est trop porté à négliger, c'est que les dépenses militaires plus ou moins ouvertement portées au budget, loin de représenter le coût réel du militarisme, n'en forment mê^j^e pas la moitié.
Considérons, par exemple, les effectifs entretenus sous les drapeaux en temps de paix. Pour les seules armées de terre, ils se montaient officiellement, d'après M. Théiy, aux nombres suivants :
Tableau IV
Etfectils de paix des armées de terre
PUISSANCE
France
Russie
Allemagne
Autriche-Hongrie
Italie
Grande-Bretagne
Belgique
Pays-Bas
Total (a)....
En 1875
En 1897
ADGMENTATIOV
(a) Par une inadvertance dirttcilemcnt explicable, M. Théry fait entrer eu h'gne de compte les effectifs de la Suisse, qui n*a aucune armée permanente, et convoque simplement ses effectifs de guerre pour des périodes d'instruction.
Nous n'avons ici, comme point de départ, que les effectifs de l'armée 1875. Mais, si Ton remonte à dix ans plus loin, c'est-à-dire au début de la période des armements actuels, M. Théry estime l'augmentation globale des effectifs entretenus, pour ces seules puissances, à 800.000 hommes environ.
Or, ces hommes, pendant qu'ils sont à la caserne, nonseulement la communauté est obligée de les défrayer de tout, mais encore ils ne produisent rien. Et chaque homme ainsi enlevé au commerce, à l'industrie et à l'agriculture constitue, pour la production générale, une perte moyenne que M. Théry évalue, pour l'ensemble de l'Europe, à 6 francs par journée de travail perdue. Cela constituerait une perte annuelle de 1.800 francs par soldat incorporé; soit, pour les trois millions de soldats des huit puissances considérées, un total de 5.400 millions par an ; ou, pour les 800.000 hommes d'augmentation par rapport à 1865, un accroissement de perte de près d'un milliard et demi par an.
M. Théi-y finit ainsi par admettre qu'en outre des 45 mil-
liards de dépenses budgétaires visibles efîectuées depuis 1865 (chiffre que je remplace par celui de plus de 55 milliards), et des 4 milliards que représente annuellement la somme des budgets militaires, la paix armée coûte indirectement à l'Europe, sous diverses formes, plus de 4 milliards par an.
Bien entendu, il ne s'agit ici que des frais de la paix armée, et non des dépenses relatives aux guerres qui ont éclaté pendant ces périodes, sur lesquelles nous reviendrons plus loin.
Comme pour les dépenses budgétaires, il importe d'ailleurs de noter que les effectifs indiqués ci-dessus d'après M. Théry sont notablement au-dessous de la réalité. Il faut leur ajouter, en effet, les équipages de la flotte et troupes de la marine, les armées coloniales, les journées de présence des réservistes et territoriaux (landwehriens et hommes du landsturm) et, suivant les pays, diverses forces ne figurant pas au budget (par exemple, en Allemagne, les volontaires d'un an et la gendarmerie).
A titre d'exemple de la manière dont les effectifs budgétaires doivent être majorés, je résumerai ici la récapitulation des forces militaires de la France, telle que je l'ai établie, par nature de services, pour l'année 1898. Elles comptaient :
Armée métropolitaine Hommes 550.312
Gendarmerie — 25.863
Troupes coloniales (y compris les garnisons de
rAlgérie-Tunisie, ainsi que «les troupes de la
marine ») • — 141 .507
Marine proprement dite (non compris environ
20 000 ouvriers) — 51.889
Plus, efifectii annuel correspondant aux journées de présence des réservistes et territoriaux (c'est-à-dire, la somme de ces journées de présence, divisée par 365) — 28.854
En comptant seulement pour 1.000 francs la valeur du travail productif annuel d'un homme, on voit que la France
seule perd de ce chef une somme de 798 millions par an, et, si Ton adopte le chiffre supérieur qu'un économiste comme M. Théry n'a certes pas avancé à la légère, soit 6 francs par Journée de travail, ou 1.800 francs par année de 300 jours, la perte annuelle ne monterait pas à moins de 1 milliard et 436 millions I
Pour l'Europe entière, l'effectif du temps de paix est de 4 millions d'hommes : ci, en nous en tenant au chiffre le plus modeste, soit à 1.000 francs par homme, une perte annuelle en richesses non produites, montant à 4 milliards.
Quant aux réservistes et aux territoriaux, il est impossible de savoir combien les divers États en convoquent chaque année. On peut raisonner en admettant que le nombre en est proportionnel à celui des appels de l'armée française ; on sera certainement ainsi au-dessous de la vérité, car l'armée suisse se compose exclusivement d'hommes de cette catégorie et ne figure donc pas dans le total donné ci-dessus pour l'effectif du temps de paix ; et d'autres armées, à durée de service très réduite (Suède, Norvège, etc.), ou à faible effectif permanent (Angleterre) comptent une plus forte proportion de réservistes. La proportion correspondant à celle de l'armée française donne un nombre de journées de présence équivalant à un effectif de 150.000 hommes entretenus pendant l'année entière. D'où, une nouvelle perte de 150 millions.
Mais qui peut dire quelle est la valeur des propriétés immobilières (terrains; casernie^vfortifîcatîôiis, fabriques, etc.) affectées aux armées, ainsi que du matériel qu'elles renferment? En 1869, M. Laroque (1) l'évaluait à 19 milliards. En 1883, M. Novicow (2) la portait à 30 milliards, et on peut supposer qu'il était plutôt au-dessous de la réalité. Cette valeur n'a d'ailleurs cessé de croître, tant parce que les États continuent, sans trêve ni repos, à agrandir leur domaine militaire et à le couvrir de constructions, qu'en raison de la plus-value
(1) La Guerre et les Armées permanentes. Paris, Michel Lévy, 1870.
(2) Les Luttes entre Sociétés humaines et leurs phases successipes, Pari^, Alcan, 1896.
continuelle des immeubles. C'est donc une évaluation certainement très modeste, que celle qui porte aujourd'hui la valeur de ce domaine à 35 milliards. Soit au taux de 4 0/0, un gaspillage annuel de 1.400 millions.
Cet énorme capital . improductif constitue ce qu'on pourrait appeler un sacrifice indirect, mais visible : on conçoit qu'il serait possible en effet de recenser toutes ces propriétés, et d'en déterminer exactement la valeur, Mais ce devant quoi la statistique est impuissante, ce sont les mille répercussions par lesquelles l'état de paix armée soutire indirectement une partie des ressources du contribuable, ou, ce qui revient au même, l'empêche de s'en créer de nouvelles.
Je viens de mentionner, par exemple, la valeur des terrains militaires, et en particulier des fortifications. Comment évaluer le dommage causé à tant de cités par l'enceinte fortifiée qui les enserre et en entrave le développement, causant le renchérissement et le surpeuplement des habitations, empêchant la création de boulevards et de jardins si nécessaires à l'hygiène publique ? Et il faut noter que, sauf certaines villes frontières occupant des positions stratégiques importantes, les places qu'on juge utile de fortifier sont généralement les cités populeuses et industrielles, ou les grands ports de commerce, c'est-à-dire les villes, qui auraient le plus grand besoin d'être laissées libres de se développer naturellement. Le maintien de l'enceinte fortifiée de Paris représente, par exemple, pour les trois millions et demi d'habitants agglomérés dans le département de la Seine, un ensemble de gênes et de privations cfe bien-être qui, s'il était évaluable, se chifiFrerait par des sommes énormes.
- Nous sommes ici en présence d'éléments très vagues et dont il est seulement possible de constater en passant l'existence ; mais encore cette constatation est-elle nécessaire, à titre d'indication générale de l'étendue du mal*
Voici un dernier exemple de ces sacrifices indirects, qui m'a été fourni par une « note du traducteur » de l'édition allemande de mon Armée dune Démocratie (1). M. Fried y faisait
(1) Die Armée der Démocratie Stuttgard, Dietz, 1900.
observer qu'il convient d'ajouter à toutes les charges rnili-» a ires du pays les sommes que les soldats, ne gagnant rien, sont obligés de se faire adresser par leur famille, comme argent de poche. Assurément, c'est bien peu que d'évaluer ce prélèvement, comme le fait M. Fried, à 5 marcs (ou 6 fr. 25) par homme et par mois, en moyenne ; en France, au moins, je crois que ce serait là un chiffre trop faible. En l'adoptant néanmoins, on trouve qu'il représente une somme de 75 francs par homme et par an, c'est-à-dire, pour 4 millions de soldats européens, un total de 300 millions de francs!
Peut-être sera-t-on tenté de sourire à l'idée de faire entrer ici en ligne de compte l'argent de poche du troupier ; mais on devra bien admettre que la plaisanterie devient sérieuse quand elle se solde par une semblable contribution annuelle. Au reste, ce menu détail a eu, au moins une fois, les honneurs d'une déclaration ministérielle en plein Parlement. On sait en effet que le soldat allemand ne reçoit en nature que le repas de midi, mais que, en représentation de celui du soir, il touche une indemnité de 25 à 30 pfennigs qu'il gaspille généralement en bière ou en eau-de-vie. Il y a quelques années,' la Commission du budget avait adopté un crédit de 11 millions de marcs, destiné à donner aux troupes le repas du soir, et ne constituant d'ailleurs qu'un virement, puisqu'il entraînait la suppression de l'indemnité journalière. Le ministre, gêné-» pal Bronsart von Schellendorff, obtint le maintien du statu quo, en déclarant : « La question du repas du soir, pour le soldat, ne se pose pas; dans toutes les villes de garnison,, la cuisinière allemande y a toujojtu's pourvu I »
Toute question de dignité de l'armée mise à part, le contribuable allemand n'a-t-il pas le droit de s'étonner de voir ainsi l'armée « vivre sur le pays », et demander à l'anse du panier de fournir aux fcroupes un repas en nature dont il a déiàpayé l'équivalent sous forme d'impôts ?
lie <^ llaritiiiilsiiie '' et la Coloniflatioii eaniiuéraiite
Depuis quelque temps, les amateurs d'armements, jugeant sans doute que le militarisme ne suffit pas à ruiner TEurope, ont entrepris de lui superposer ce qu'on a appelé le « maritimisme, »
Ce n'est pas ici le lieu de considérer cette nouvelle calamité sous ses aspects politique et militaire. Nous n'avons à nous occuper que de son point de vue économique, à constater l'importance des sacrifices consentis et l'inanité des prétextes' qui les motivent.
Sur le premier point, il suffit d'énoncer un chiffre. D'après les budgets officiels (c'est-à-dire d'après une élévation qui, avons-nous vu, est trop faible d'au moins 20 0/0 et ne porte d'ailleurs que sur les dépenses directes des Etats), la somme des dépenses militaires de l'Europe se montait en 1897 à 5 milliards 225 millions. Là dessus, les flottes de guerre absorbaient 1.392 millions, soit 26,6 0/0 du total. Or, depuis 1897, non sfeulement les budgets ont continué de s'enfler, par une progression qui leur est coutumière (1), mais encore de formidables projets de constructions maritimes ont vu le jour en divers pays ; si bien que le jour n'est pas éloigné où l'Europe sacrifiera 2 milliards par an au maritimisme. On voit que le mal est profond.
Or, c'est toujours au nom des intérêts du commerce que les contribuables se voient soutirer ces sommes : dans tous les pays maritimes ils sont habitués à s'entendre répéter.
(1) En 1899 : armées, 4.150 millions; flottes, 1.450; total, 5 milliards 600 millions.
comme un article de foi, et ils en sont, naturellement, venus à croire que « le commerce suit le pavillon ». 11 vaut donc la peine d'examiner cette assertion, et de montrer qu'elle n'est qu'une contre-vérité économique.
A cet effet, je relèverai dans l'ouvrage précité de M. Kdmond Théry, le commerce extérieur total ainsi que les dépenses maritimes des divers États de l'Europe, ces deux données étant rapportées aux populations respectives des États. Puis, je diviserai ces deux données l'une par l'autre, de manière à calculer un troisième coefficient, représentant la contribution militaire-maritime que paie chaque européen par 1.000 francs de commerce extérieur, ou, en quelque sorte, la prime d'assurance qu'il paie à la marine. Par exemple, étant donné que chaque Français fait en moyenne 196 francs de commerce extérieur par an, et qu'il paie 6 fr. 69 au budget
de la marine, on peut dire qu'il dépense ainsi -r^ francs par
Jl«fO
franc de commerce extérieur, c'est-à-dire 34 fr. 08 de dépense militaire par 1.000 francs de commerce extérieur (1).
On obtient ainsi le tableau de la page ci-contre, dans lequel les puissances sont rangées suivant l'ordre décroissant de leur commerce extérieur par an et par habitant.
(1) On remarquera *que ce nombre est précisément égal au quotient du
budget maritime par le commerce extérieur. Soient en effet b le budget
maritime, c le commerce extérieur, et p la population ; on aura identique
ment - . - = -
Tableau V
GSommerce Bztérieur et Marine de Oaerre
PUISSANCE
Pays-Bas
Suisse.
Belgique
Grande-Bretagne . . .
Danemark
Norvège
France
Suède
Allemagne
Turquie ,
Finlande
Roumanie
Espagne
Italie
Autriche-Hongrie. . .
Portugal
Bulgarie
Serbie
Grèce
Russie