LES COURSES LOINTAINES
Ne croyez pas que les Normands, descendants des fameux rois de la mer, aient borné là leurs courses et leurs conquêtes. Dès le haut moyen âge , leurs navires fréquentaient les mers espagnoles et portugaises. Franchissant le détroit de Gibraltar, ils suivirent les côtes de l'Afrique, reconnurent les Açores, les Canaries, le cap Vert. On est assuré qu'ils fondèrent des comptoirs sur la Côte d'Or et sur la Côte d'Ivoire, là précisément où notre époque a développé de magnifiques colonies françaises; et, — pour en appeler à un souvenir personnel, — quand j'ai eu à négocier les traités qui ont assuré nos droits sur ces régions, j'ai pu invoquer les titres y établissant l'existence, au xv« siècle, des ports normands du Petit Dieppe, du Grand Sestre et du Petit Paris.
LA DÉCOUVERTE Ces navigations lointaines DE L'AMERIQUE. s'étendirent-elles plus loin encore et les Normands ont- ils découvert l'Amérique avant Christophe Colomb ? La chose n est nullement impossible et elle présente même une grande vraisemblance. Les baleiniers normands ont rencontré des terres en naviguant vers l'Occident. En Acadie, on a retrouvé des restes d'une ancienne occupation chrétienne et, ce qui est plus significatif encore, le pilote Vincent Pinçon qui commandait la caravelle la Piiila dans l'expédition de Christophe Colomb appartenait, paraît-il, à une célèbre famille de navigateurs normands où s'était conservée probablement la tradition affirmant l'existence d'une terre de l'autre côté de l'Atlantique.
Ce qu'on ne peut nier, c'est la belle expédition de Jean de Béthcncourt qui, en 1402, c'est-à-dire sous Charles VI, occupa les îles
Canaries au nom du roi de France et fut, quelque temps, vice-roi de cet archipel. Si la guerre de Cent ans interrompit le cours de ces exploits maritimes, ils ne cessèrent jamais complètement et, quand la découverte du cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama, celle de l'Amérique par le Génois Christophe Colomb, eurent ouvertes toutes grandes les nouvelles voies du monde, la France était prête à s'y engager.
Remarquez ce qui se produisit alors : jusqu'à cette date, la civilisation était, pour ainsi dire, confinée dans l'étroite enceinte de la Méditerranée. Toute l'antiquité avait vécu et s'était développée sur ses bords. Le moyen âge avait toujours son centre intellectuel et moral à Rome. Les ports de la Méditerranée, Barcelone, Marseille, Gènes, Pise, Venise, étaient les intermédiaires du commerce avec les pays de l'Orient. A l'époque de la Renaissance, l'éclosion de la civilisation moderne a encore pour foyer la péninsule italienne, héritière directe de la tradition byzantine.
LA CIVILISATION Tout à coup, on apprend SUR L'OCÉAN l'existence de terres im-
ATLANTIQUE. menses à l'opposé de cet
Orient et de ces Indes tant convoitées. On apprend qu'au delà des mers il existe des archipels fabuleusement riches, des populations douces, occupant des territoires où l'exubérance des forces naturelles est telle que rien ne les épuisera ; on entend raconter, par les premiers voyageurs, les splendeurs de ces contrées dorées, leur immensité, la profondeur des forêts vierges, la grandeur des fleuves dormant sous les ombrages inexplorés, l'abondance et la richesse des mines, la facilité de vivre dans le plus étrange et le plus magnifique des spectacles.
Vous étonnerez-vous que ce monde d'aventuriers, ces fils des croisés et des chevaliers errants se précipitent vers la mer et mettent le cap sur ces terres mystérieuses et bénies du ciel?
De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.
Chaque soir, espérant des lendemains épiques. L'azur phosphorescent de la mer des tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;
Ou penchés à l'avant des blanches caravelles. Ils regardaient monter, en un ciel ignoré, Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
J.-M. DE Heredia.
Ainsi l'océan Atlantique, « la mer occidentale, » vit courir sur ses eaux les flottes qui avaient jusqu'alors borné leurs courses aux étroits espaces méditerranéens. Le monde s'ou-
vrit avec des avenues plus larges, des risques plus étendus, des envolées plus prolongées et plus téméraires.
A ces fortunes nouvelles, il fallait des hommes nouveaux.
LES PEUPLES Or, sur les bords de
MODERNES. l'Océan, en face, préci-
sément, de ce continent surgi du fond de l'inconnu, s'étaient créés et développés par de longues luttes, épreuves des fortes énergies, des peuples tenaces, résistants, entreprenants : c'étaient, d'abord, les Espagnols et les Portugais, puis les Français, les Anglais, et, en arrièreplan, les Hollandais, les Allemands, tous riverains de l'océan Atlantique et des mers du Nord. Ils étaient prêts. L'Océan était leur domaine; ils l'avaient fréquenté au cours de leurs expéditions vagabondes. Ils se lancèrent, tour à tour, dans la lice. Bientôt, ils occupèrent la terre de Christophe Colomb, ils y fondèrent de nouvelles nations, y créèrent des civilisations, filles de leur propre culture, et ainsi, ils prirent, à leur tour, la direction des grandes affaires humaines.
La Méditerranée fut délaissée. Les populations riveraines s'affaissèrent dans le dégoût et dans l'inertie. Peu s'en fallut qu'elles ne désertassent la lutte. Seul, un autre événement « mondial », dû au génie d'un Français, le percement du canal de Suez, sut, plus tard, les ramener à la vie.
Cependant, les populations atlantiques avaient pris leur essor; le monde s'était, pour ainsi dire, retourné.
Dans ce changement de front, la France se trouvait encore présente, à son rang; car, si elle était méditerranéenne par son passé, elle devenait « atlantique » pour son avenir. Constituée en une nation unifiée et riche, sortie victorieuse et plus énergique que jamais de la cruelle guerre de^ Cent ans, elle abordait, le cœur joyeux, les nouvelles tâches qui s'off'raient à elle. Malheureusement la funeste coïncidence des guerres de religion la détournèrent, au moment où elle avait besoin de toutes ses forces pour entrer en concurrence, sur les mers, avec ses nombreux et entreprenants rivaux. Une sorte de fatalité veut que le démon des passions intérieures déchire trop souvent la France à l'heure où les circonstances et son propre génie l'appellent au dehors. Il en fut ainsi au xvF siècle.
LES NAVIGATIONS Voyez plutôt les dates.
FRANÇAISES. En 1503, le marin nor-
mand Binot Paulmier de Gonneville pénètre dans l'océan Atlantique et découvre le Brésil. En 1506, un autre Normand, Jean Denis, de Honfleur, atteint à Terre-Neuve. En 1529, Jean Parmentier débarque à Sumatra. Toute la côte africaine est explorée par ces hardis navigateurs. Le célèbre armateur Ango participe à presque toutes ces initiatives ; on colonise les Antilles
L'Expansion français^