‹ Ce que disent les aïeuxChapitre 86 sur 107 · COURBET · texte numérisé non relu

COURBET

Alfred de Vigny brise son épée ; il se vante d'avoir mis, «au cimier hérddique, une plume de fer».

CHATEAUBRIAND. Chateaubriand est le maître du nouveau siècle. Fils de la vieille race bretonne, émigré, voyageur, diplomate, homme d'Etat, apte à tout, mêlé à tout, il lui plait d'enfermer sa vie littéraire dans la désespérance et l'irrésolution d'un René. A ce peuple français, d'esprit si droit, si clair et si sobre, il apporte la magniloquence, l'emphase, la prodigalité fastueuse de l'imagination et du verbe; sa grâce même a quelque chose de voulu, d'appuyé et d'excessif. Comme ces fleuves de l'Amérique dont il a dit la puissance, il déborde en nappes immenses, magnifiques et troubles. Contre Voltaire et contre les philosophes du xviiie siècle, il écrit le Génie du Christianisme et ce livre, où se cache une pensée politique, est l'évangile d'une esthétique nouvelle : cloches tintant dans l'air doré des crépuscules, processions parmi les blés jaunissant, femmes en prières au bord de la mer quand la tempête souffle, premières communions blanches aux porches obscurs des vieilles cathédrales, grandeur de la parole humaine quand elle se fait l'écho de la parole de Dieu, cette source abondante de beautés inobservées avant lui, surgit au coup de baguette qu'a frappé l'enchanteur. Promenant à travers le monde sa mélancolie livresque, en Espagne, en Italie, à Carthage, en Grèce, en Orient, à Jérusalem, il ne se fatigue jamais de regarder, de noter, de composer... et de gémir sur lui-même ; il est le protot}'pe de l'homme de lettres voyageur, « le descriptif » ; sa phrase, sa langue, sa fécondité ne sont inépies ni à la variété ni à la splendeur des spectacles qu'il a recherchés. Cette vie tour-

me, juste au , ^ milieu du siè-

cle. Quand Lamartine chanta le Lac et le Crucifix, toutes les âmes furent touchées ; quand il écrivit l'Histoire des Girondins, toutes les imaginations furent ébranlées; quand il salua le drapeau tricolore et sauva la France de l'anarchie, ce geste héroïque lui donna rang dans 1 histoire. Ainsi, au cours rapide de cette vie unique, toutes les grandeurs avaient été atteintes, mais elles n'avaient pas été saisies, dominées. Dans l'aisance prodigieuse de cet homme beau, noble, généreux, fait pour l'amour et pour la gloire, il y a une sorte de négligence et d'abandon. Ces magnificences continues se répètent et finissent par fatiguer l'admiration elle-même. A tout, il est une mesure, même au sublime. Le poète du Lac n'aimait pas La Fontaine et cela ne lui a pas été pardonné.

VICTOR HUGO. Le romantisme, c'est Vie-

tor Hugo : le Victor Hugo poète, le Victor Hugo auteur dramatique, le Victor Hugo léc^endaire, le Victor Hugo exilé, le Victor H'ugo au képi de garde national, le Victor Hugo de l'enterrement de Victor Hugo. Du début à la fin, toujours pareil à lui-même, toujours tendu, toujours gonflé, toujours éloquent, contrasté, infatigable, varié, impeccable, sublime, — un peu long. Victor Hugo est, plus encore que Chateaubriand, un descriptif; plus que Lamartine, un lyrique; plus que tous, un émotif verbal.

Bientôt sa maturité a dépassé la période du désenchantement. La tristesse d'Olympio ne peut pas toujours durer. Le poète, comme l'homme, affirme une volonté, une méthode, une doctrine, 11 écrit alors Hernani, les Contemplations, les Misérables, la Légende des Siècles, quatre créations qui apportent au siècle et au pays tout

ce que la littérature leur peut donner. Victor Hugo, fils d'un général, eût été, trente ans plus tôt, un officier solide, brave et fort. La destinée fait de lui le chantre des gloires et des grandeurs où il n'a pas participé. Mais, par la parole, il domine les temps nouveaux. De Victor Hugo, aussi, on peut dire : Lui, toujours lui... Exilé par l'autre Napoléon, il fait, du rocher de son exil, un piédestal; il étend, jusqu'aux limites de la puissance du verbe, l'autorité des lettres françaises. Après Chateaubriand, Lamartine et Hugo, il faut que les Lettres régnent ou qu'elles descendent de l'échafaud du lyrisme pour reprendre un contact plus immédiat avec la vie.

La révolution de 1830 a marcjué cette première évolution; le sol se raffermit. On s'aperçoit soudain qu'il fait bon vivre. Elle est passée, l'heure du désenchantement.

L'instauration du philippisme semble, il est vrai, plutôt favorable, par réaction, à une suprême explosion du lyrisme. L' « artiste » et r « homme de lettres » ne veulent pas être confondus avec le « bourgeois ». Si Olympio, pair de France, si Joseph Delorme, futur sénateur de l'Empire, se rallient, ils n'adhèrent à ces réparations confortables qu'en maugréant.

ALFRED DE Mais voici Alfred de

MUSSET. Musset : il est le der-

nier fils du romantisme et son irrévérencieux croque-mort. Esprit étincelant et fantasque, il retrouve, en sa verve piquante, le sens des fines nuances et des tendresses délicates que ses aînés eussent déclarées trop fades. Son ironie alerte fait la nique à ces solennités moroses ; elle les achève d'une chiquenaude et elle guide le retour, au bercail classique, du génie français retrouvé.

L'art avait donné, avec plus d'autorité encore, la même leçon. M. Ingres fut, pendant toute l'époque, le véritable mainteneur de la tradition classique; son dessin loyal et pur, sa fidélité têtue aux sincérités et aux franchises de la ligne n'avaient pas laissé l'école plastique s'égarer tout à fait. Le grand romantique Delacroix, âme troublée, avait trouvé, dans son génie de coloriste, les intuitions nécessaires pour le guider. Bientôt l'école reprend le contact direct avec la nature; elle ne veut plus connaître d'autres grandeurs et d'autres émotions que celles de la vérité.

L'ÉCOLE DE 1830. Théodore Rousseau raconte la puissance des chênes et la profondeur des crépuscules ensanglantés ; Corot décrit la délicatesse des saussaies où les nymphes dansent au bord de l'eau; Millet laboure la terre dure et s'incline, avec le paysan, à l'heure où l' Angélus tinte; sous les ciels aux nuages rapides, Daubigny se tient à la simplicité rustique des champs de France ; Troyon conduit les troupeaux à l'abreuvoir; Courbet,

enfin, vagabond brutal et dru, surprend la fontaine murmurant aux sous-bois, la vague qui déferle aux rivages de la mer et rassemble, autour d'une fosse, les hommes terreux comme la terre qui s'entr' ouvre pour recevoir un homme.

Le romantisme se heurte au réalisme qui naît. Le romantisme avait eu une forme politique : le saint-simonisme et les écoles qui s'inspirèrent des doctrines « humanitaires » ; il avait eu une expression plastique : le g.oût moyenâgeux, le gothique surmoulé, le genre troubadour; il avait eu des « mœurs » particulières : le byronisme, la désespérance, le sentimentalisme pleurnicheur et la morbidesse suspecte. Comme cette défroque paraît prétentieuse et vieillotte !

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