PROFESSION
évidemment, que chacun s'emploie selon ses aptitudes; toutefois, en tenant compte de ses goûts personnels, un homme qui choisit un métier doit considérer aussi les traditions, les besoins de sa famille, les chances de succès ou d'échec. Il y a, naturellement, un grand encombrement vers les métiers qu'on croit Ûe» plus agréables.
En ce moment, dans le peuple, on préfère les fonctions publiques, parce qu'elles donnent la sécurité du traitement et qu'elles assurent les droits à la retraite; dans la bourgeoisie, on se porte vers les nouvelles inventions : l'automobilisme, l'électricité, demain l'aviation. Fort bien. Mais une grande nation, les familles de cette nation, ont d'autres besoins. Quand un jeune homme cherche à se diriger dans la vie, qu'il réfléchisse bien et qu'il se dise que l'agrément d'aujourd'hui est, peut-être, le désagrément de demain. C'est très beau de se sentir, au début, allégé de tout souci; mais, plus tard, on s'aperçoit, qu'en entrant dans des professions considérées comme plus agréables ou mieux garanties, on a fait fausse route et les déboires viennent où la nonchalance du début ne comptait trouver que des satisfactions. Autant que possible, il convient qu'un homme reste libre de son corps, de sa pensée, et qu'il se réserve pour ceux qu'il aime. La meilleure des carrières sera toujours celle qui, même au prix d'un effort plus grand, vous laissera le plus d'indépendance et de dignité
LES MÉTIERS L'avantage incomparable
FRANÇAIS. de la France, c'est, qu'en
raison de la variété de son sol et de ses produits, en raison de sa situation à la fois continentale et maritime, elle offre des débouchés et des emplois aux aptitudes les plus diverses. La France est, avant tout, un pays de culture ; mais quelle diversité dans ces cultures ellesmêmes !
LE CULTIVATEUR. \'oici le cultivateur: dans le Nord, il laboure profondément un sol plantureux; il y fait pousser le blé, l'avoine, l'orbe, la betterave; il y développe les prairies artificielles; dans la Brie et la Beauce, les assolements sont réglés, surtout, pour la culture des céréales. Ailleurs, le terrain, plus pauvre, ne tolère guère que le seigle, le sarrasin; puis, ce sont les pays d'élevage, les boeufs dans le .Nlorvan, les chevaux dans le Perche ; la Normandie laisse les vaches à l'air, sous l'abri des pommiers ; la Bretagne les entoure de fossés et de
Ce
que
disent les Aïeux
haies; au versant des montagnes, les troupeaux de moutons gravissent ou descendent, selon les règles de l'hivernage. Voici la cueillette des châtaignes dans le Limousin, celle des olives, des oranges et des citrons dans le Midi. Autour des grandes villes, les maraîchers, les jardiniers, font produire à la terre, admirablement entretenue, savamment traitée, l'abondance des légumes, des fruits et des fleurs.
LE VIGNERON. Enfin, sur le flanc des co-
teaux exposés au soleil se développe la splendide tenture de la vigne. Que de variétés encore dans les crus et dans les « châteaux » ! Champagne, Bourgogne, Bordeaux, ce sont les grands noms; mais, que de vignobles moins vantés apportent leur appoint plus modeste à la difiusion universelle du claret français !
Chacun de ces producteurs, chacun de ces créateurs a son type, son langage, son costume, sa tradition, qui font, par l'accoutumance, le réconfort et l'orgueil de chaque profession. L'éleveur porte le long sarrau, la casquette de soie; son œil futé et son teint coloré disent l'habitué des foires, coutumier du marchandage, le verre en main; le vigneron vieilli marche le dos courbé pour avoir approché la terre trop longtemps et de trop près ; le cultivateur a les bras forts et les jambes grêles; car, s'il fauche le pré et lève la gerbe quand vient l'août, à l'automne, il suit, lentement, l'eflbrt des attelages tendus sur le sillon; le jardinier a les manières douces et tranquilles : c'est qu'il n'obtient rien de la nature qu'à force de la flatter, de la caresser, en la surveillant silencieusement pour surprendre, en catimini, son secret. Le laitier qui fait sonner, sur le pavé des grandes routes, la sonnaille de ses pots de fer, est volontiers bruyant et loquace comme eux. Quel défilé curieux, si on voyait, un jour, passer, comme dans un cinématographe, toutes les professions de la terre, avec leurs allures et leurs traits caractéristiques !
LA PETITE Le paysan, dit-on, aban-
PROPRIÉTÉ. donne le sol; il vend le
champ paternel pour aller, dans les villes, chercher un gain aléatoire. Laissez faire : il y reviendra. Quel est le Français qui ne garde, au fond du cœur, une attache pour le coin de terre où il est né? « Cultiver son jardin », « planter ses choux », ce sera toujours le premier et le dernier mot de la philosophie française. Voltaire l'a dit et il s'y entendait.
Le Français aspire à posséder la terre. S'il était nécessaire de le prouver, il suflirait de rappeler le nombre proportionnellement énorme de ce que la loi de finances appelle les « petites cotes »; il suffirait de rappeler, encore, le système du partage égal entre les enfants, tel qu'il a été consacré par le code civil. Cette législation n'est pas, croyez-le bien, l'œuvre d'un homme ou d'une journée; elle est
le fruit de l'expérience et de la volonté des siècles. Le Français ne veut pas lâcher son bien, le bien de ses aïeux ; il entend garder sa maison, à SOI, et le lopin qui la borde ; même s'il s'est éloigné, il compte bien y revenir un jour. Cet lamour de la terre, ancré au cœur de tous les Français, cette répartition de la propriété française en « petites propriétés », telle est la cause la plus réelle et la plus stable de la richesse et de la prospérité du pays. Tant que ce goût, cette ambition énergique, même un peu âpre et jalouse, ne se seront pas modifiés, la France restera un pays avant tout agricole et, par conséquent, elle gardera la première de toutes ses richesses, la richesse foncière .
LES ARTISANS. Mais les facultés de la race
n'auraient pas, toutes, leur emploi, si elle s'en tenait, exclusivement, aux divers métiers de la terre. Précisément par ce qu'ils ont de naturel et de traditionnel, ils restent subordonnés aux lois de la nature et soumis à une régularité fatale qui ne va pas sans quelque monotonie. Nombre de Français naissent hardis, prompts, adroits ; ceux-là sont prêts à jouer leur vie sur une carte ; ils partent et se décantonnent. Changeant de costume, changeant de mœurs et changeant de visage, ils laissent le sarrau, la casquette et le hâle; les voilà devenus des urbains : artisans, ouvriers des villes, commerçants, bourgeois.
L'ingéniosité, tel est le trait caractéristique de ces natures qui ont quelque chose de particulièrement souple et habile dans les doigts et dans le cerveau. Le peuple dit : « Il a de l'engin. » La langue nomme ces techniciens, quand ils s'élèvent à un degré supérieur, des a ingénieurs » ; et quand ils vont plus haut encore, on dit qu'ils ont du « génie ». Engin, ingénieux, ingénieur, génie, toutes ces expressions désignent la même aptitude, l'esprif d'adresse, de mécanique, de découverte.
Tel est le rôle, dans la nation, de cette quantité immense de bons serviteurs qu'on appelle les artisans; ils se consacrent aux arts mécaniques; le mol ouvriers, qu'on emploie pour les qualifier, n'est pas assez précis. L'ouvrier, c'est l'homme qui travaille, qui fait a œuvre », tandis que 1 artisan a une destination spéciale. Son savoir-faire suppose un certam apprentissage, un entraînement et, par conséquent, une supériorité relative, un « art », que le mot « ouvrier » n'exprime pas. Cette distinction a son importance. Si l'ouvrier était' mis, par la langue et par les mœurs, à son véritable rang, on aurait et il. aurait, de son rôle, une appréciation plus équitable, qui écarterait,' peut-êtrebien des malentendus.
ATTRACTION L'agglomération des ou-
DE LA VILLE. vriers ou artisans dans les
grandes villes apporte, à une partie de la population française, un certain adoucissement d£ son sort, des satisfactions plus immédiates et
La Richesse française
souvent, plus vives, mais parfois aussi, bien des misères et des déceptions. Cette partie de la population a des gains plus réguliers et plus élevés que le cultivateur, mais elle n'a pas le bon air des champs et le repos des nuits paisibles, avec les matinées sereines devant les splendeurs de la nature. Combien de citadins regrettent, plus tard, la décision, prise à la légère, de quitter le « patelin » originaire! Plus tard, il est trop tard ! On ne refait pas sa vie : « où la chèvre est attachée, elle broute. » C'est pourquoi, regardez-y à deux fois avant de prendre le chemin de la ville. Elle accueille tous ceux oui se laissent tenter à ses séductions ; elle les accueille ; mais bientôt, elle les broie à son caprice, elle les plie à ses volontés, elle les dompte, elle les asservit.
Si la ville est trop souvent une dure marâtre, elle est aussi, il faut le reconnaître, une aide, une conseillère, une institutrice, une éducalrice.
Qjaand les hommes agissent en troupe, chaque force particulière se décuple. La régularité et Tordre traditionnels apportés au travail urbain font qu'il y a peu de forces perdues : tous, à la ville, même les plus faibles, les plus disgraciés, trouvent leur emploi. La femme, notamment, s'y sent mieux abritée, plus entourée par la protection des choses et des hommes : aussi la ville attire la femme ; c'est celle-ci, souvent, qui donne l'exemple, cherchant, naturellement, la société, le luxe, les joies de la vie, où elle est actrice indispensable et où elle triomphe.
Parmi les hommes, les tempéraments les plus fiers, les plus attentifs, les plus avisés, trouvent aussi, à la ville, des satisfactions et des ouvertures qu'ils ne rencontreraient pas ailleurs. L'artisan habile devient contremaître, puis patron. Si on recherchait les origines de la classe patronale, on s'apercevrait qu'elle se rattache, presque immédiatement, aux familles des ouvriers et des artisans. Il ne faut ni beaucoup de temps, ni beaucoup d'avatars, dans notre société démocratique, pour que l'étoffe de la blouse, du sarrau, du bourgeron, se transforme et s'amplifie pour devenir redingote.
LE PATRON. Qu'est-ce que le « pa-
tron » ? C'est un homme qui sait trouver du travail et qui l'offre et le distribue, sous sa garantie, à ceux qui en cherchent. Six terrassiers remuent la terre sur un chantier : si l'un d'entre eux, plus itigéfiieiix que les autres, sait inspirer confiance pour l'entreprise d'un jardin, par exemple, et qu'il embauche ses cinq camarades en leur assurant ainsi de l'ouvrage, il est, naturellement le chef responsable de l'équipe; il est en train de devenir patron.
On voit que le patron ne fait pas classe à part : c'est un ouvrier à l'entreprise, un artisan plus avisé, ayant plus d'initiative et plus d'audace. Comme ces qualités sont rares, elles se font payer cher. Tout le débat social
repose sur ce conflit d'intérêts : que vaut l'inter\'ention de l'embaucheur, c'est-à-dire du patron? Conflit accidentel et non pas fondamental. Si la classe des artisans se divisait contre elle-même et si elle en arrivait, pour une question de marchandage, à des haines inexpiables, elle se détruirait de ses propres mains et c'est sa propre force qu'elle annulerait, au grand détriment de la société.
LINDUSTRIE. Quand les métiers ou les arts
mécaniques agissent sur des quantités considérables ou sur des équipes nombreuses, ils se transforment encore et deviennent « l'industrie ». Les industries ne se contentent pas, d'ordinaire, des horizons étroits du marché intérieur ; elles visent les marchés internationaux, les débouchés extérieurs. Il ne peut être question d'énumérer, ici, la complexité infinie des industries françaises. Une seule remarque : il est des industries considérables dont la France ne se trouve pas favorisée. L'extraction de la houille, avec toutes les productions connexes — et on sait si elles sont nombreuses, — n'emploie qu'une partie proportionnellement restreinte de l'activité nationale. En Angleterre, en Allemagne, en Belgique, aux Etats-Unis, la houille est le a pain noir» des peuples, tandis que la France récolte son bon pain blanc à la surface du sol cultivé. De même, pour l'industrie du fer et des métaux, en général; de même pour les industries, comme le coton, dont la matière première est exotique et où la force mécanique et le combustible jouent un rôle prédominant. Les industries françaises sont des industries de luxe. Plus vous vous élevez vers un travail raffiné, plus vous vous approchez de la production française. Ainsi, la laine, la soie, les peaux; ainsi, encore, la papeterie, les savons, les huiles, les meubles, et, peu à peu, en raffinant toujours, l'article de Paris, la parfumerie, la bijouterie; enfin, au-dessus de tout, comme un privilège et un monopole incontesté, cette reine des industries, celle qui exige le plus d'adresse, de goût et d'élégance — la nouveauté, la Mode.
LA MODE. La Mode règne à Paris ;
de là, elle jette, sur le monde, un flot de rubans, de plumes, de galons, de blondes, de froufrous et de chichis, en un mot, des riens harmonieux qui, arrangés, ajustés, montés par le goût français, forment l'indispensable auréole de la Beauté. Mode, reine de Paris et petite reine de la France, tant que tu n'auras pas, dans une minute de caprice ou de néç^ligence, brisé ton sceptre, la France restera âebout, sur sa bonne terre fertile, ayant mis cette aigrette fragile et pimpante à son bonnet !
LE COMMERCE. Que serait l'industrie si elle n'était aidée par son camarade d'atelier, le commerce? L'industriel groupe le travail; le commerçant en débite le produit et le répand sur
l'univers. Tandis que l'artisan est penché sur l'établi et sur le métier, peut-il courir le monde et racoler la clientèle? C'est le commerçant qui la lui amène. On maudit les intermédiaires, mais on ne peut se passer d'eux. Ils le savent ; aussi ils se font, eux aussi, payer chèrement ; il est vrai que leurs peines et leurs risques son. grands. La marchandise moisirait ou sécherait dans la cave ou dans le grenier, si le commerçant ne venait constamment puiser au tas, provoquai! le perpétuel roulement et mouvement qui es:, pour un pays comme pour un individu, la pre mière condition de l'activité et de la santé. LES MÉTIERS Voici, enfin, les professions
BOURGEOIS. exclusivement bourgeoise»
que le peuple apprécie plus mal encore et qui lui sont, pourtant, non moins indispensables que les autres : le soldat, le robin, le médecin, le prêtre, le peintre, le sculpteur, l'artiste, l'écrivain, le professeur, le penseur. Que nous font ces gens moroses, à mine cadavérique et aux mains blanches qui, toujours enfermés dans leurs bureaux, n'en sortent que pour nous dire des paroles tristes et nous ramener à la discipline, aux convenances, aux usages et aux lois ? — Attendez ! Sans eux vous retomberiez, rapidement, dans l'anarchie originaire, et vous retourneriez au temps où l'homme ramassait, pour s'en nourrir, des glands dans les bois. La légende antique raconte qu'Orphée éleva les murailles de la première ville au son de sa lyre. Cela veut dire qu'il n'y a pas de société humaine sans l'ordre et l'harmonie des efforts. Le soldat défend la patrie et meurt pour elle ; le robin discute et applique les lois ; par lui se garde la justice, reine des sociétés civilisées; le médecin défend la santé particulière et la santé publique; le prêtre entretient l'idéal divin et répète aux enfants les commandements éternels ; l'artiste ne laisse jamais périr le culte de la beauté, nécessaire à toute technique, à toute élégance et à toute grandeur; le professeur élève les générations futures et leur transmet l'acquis des générations passées ; l'écrivain et le philosophe, eufin, s'adressent à l'âme, nourrissent le feu sacré de l'idée et s'épuisent à chercher, dans les ombres de l'avenir, le phare vers lequel l'humanité doit diriger sa route. Tous travaillent, tous produisent. Il ne pourrait y avoir de désaccord plus funeste chez un peuple que celui qui se créerait entre le labeur des mains calleuses et celui des mains blanches. Ainsi, dans ce pays ancien et heureusement équilibré qu'est la France, tous s'emploient à la production constante, à la sauvegarde des biens acquis, à l'invention et à la découverte des biens futurs. Telles sont les sources diverses de la richesse française. Aucune ne tarirait sans que le niveau physique, intellectuel et moral du pays n'en fût abaissé.
L'ÉPARGNE. Mais cette richesse, sans
cesse accrue, ne se dépense pas inconsidéré-
ment. Certes, il est juste, il est bon que le travailleur jouisse de son travail, qu'il répande l'aisance, le confortable et la joie autour de lui. Un bien-être proportionné aux besoins et aux satisfactions du corps et de l'esprit est la juste récompense de l'effort. La Bible ne dit-elle pas que Dieu lui-même se reposa le septième jour ? Une dépense justifiée préside à l'échange constant des richesses au dedans et au dehors, elle alimente le commerce, l'industrie, entretient le luxe, le goût des arts ; par les impôts dont elle est légitimement frappée, elle subvient aux besoins généraux de la nation. Mais la France a ce mérite, parmi les autres nations, de ne pas laisser le produit du travail se perdre et se gaspiller dans l'exagération des prodigalités personnelles. La France, tout le monde le sait, a le génie de l'épargne. Cela veut dire que le Français ne pense pas seulement à lui-même, mais qu'il respecte la chaîne continue qui relie le travail des pères au travail des enfants. Quand un homme amasse, sou par sou, une fortune, que fait-il? Il opère, sur ses plaisirs, et parfois sur ses besoins, un prélèvement journalier dans la pensée d'améliorer le sort de ceux qui viendront après lui et que, le plus souvent, il ne connaîtra pas. Il fait comme le vieillard qui plante, alors qu'il n'espère nullement récolter les fruits. Donc, l'épargne est, chez un peuple, la preuve d'un esprit d'abnégation et de solidarité tenace en vue de la continuité familiale et nationale. L'épargne est une grande vertu; mais elle serait un geste bien grossièrement machinal si elle ne procurait que la propre satisfaction de celui qui s'y adonne. Est-il vice plus vilain que l'avarice?