Ce que disent les livres
Troie est assiégée par les Grecs. Hector, fils du roi des Troyens, Priam, se rend au combat avec de grandes chances d'y périr. Il rencontre sur le rempart sa femme Andromaque qui l'attendait au passage, son petit enfant, Ast}^anax, dans ses bras. Andromaque dit à Hector :
Cruel, ton courage te perdra, tu es sans pitié pour ton enfant au berceau et pour moi, malheureuse, qui serai bientôt veuve. Il vaudrait mieux pour moi, quand je t'aurai perdu, descendre sous la terre. Car je n'ai plus ni père ni mère. Le divin Achille a tué mon père, Eétion, dans sa ville de Thèbes en Cilicie. Il a tué mes sept frères qui gardaient les troupeaux dans les campagnes. Diane, depuis, a tué ma mère. Tu es donc pour moi, Hector, mon père, ma mère, mon frère et mon époux dans toute la fleur de la jeunesse. Prends pitié d'Andromaque, ne descends pas dans la plaine, défends la ville du haut des tours, ne rends pas orphelin ton enfant et veuve ta femme. Range l'armée près du figuier sauvage ; c'est le point faible de nos murailles. Trois fois les Grecs en ont tenté l'assaut...
Andromaque est une jeune femme qui aime son mari et son fils et qui craint de devenir veuve et cela n'a pas besoin d'être expliqué. Elle raconte à son mari toute la malheureuse histoire de sa famille et cela peut paraître inutile puisqu'il la sait ; mais il est naturel qu'elle se la rappelle à elle-même au moment ou elle réfléchit sur son malheur présent et sur le malheur qu'elle craint, et il est naturel qu'elle la rappelle à son mari pour arriver à cette conclusion : « Tu vois bien, je n'ai que toi, tu es tout pour moi, père, mère et frère ; ne m'abandonne pas ! » Cependant elle est femme de soldat ; elle connaît le devoir du citoyen dans la patrie en danger et elle ne songe pas à donner à Hector le conseil de s'abstenir. Elle voudrait seulement qu'il défendît la ville avec le moins de dangers possible, près des murs txprès d'elle. C'est le danger cherché au loin qui épouvante davantage. Hector répond :
Femme, tes soucis sont les miens; mais je rougirais devant les Troyens et les Troyennes aux longs voiles si, comme un lâche, j'évitais les batailles. Mon âme, d'ailleurs, s'y refuse. N'ai-je point appris à me conduire en brave, à combattre au premier rang pour conserver la gloire de mon père et la mienne ? Cependant mon cœur me le dit, le jour viendra où périront la sainte Troie, et Priam et son peuple habile à manier la lance. Mais la douleur qu'auront alors les Troyens, celle d'Hécube, ma mère ellemême, et du roi mon père ; celle de mes frères qui, si braves et si nombreux tomberont dans la poussière sous les coups de l'ennemi ne me sont pas à cœur autant que la tienne, lorsque l'un des Grecs t'emmènera tout en larmes, esclave. Alors, dans une ville des Grecs tu tisseras de la toile pour autrui ; le cœur amer tu puiseras de l'eau à la fontaine Messeis où à la fontaine d'Hypérie et la dure nécessité pèsera sur toi. Alors le passant, te voyant pleurer s'écriera : « Voilà la femme d'Hector qui était si bon combattant autour de Troie, lorsque se livraient ces grandes batailles. » Il dira cela et cela renouvellera ta douleur; car tu n'auras plus de mari pour empêcher que tu sois esclave. Puissé-je être mort et couché sous la terre plutôt que d'entendre tes cris lorsque tu seras emmenée !
Hector ne cherche pas à consoler Andromaque. Les sombres pressentiments qui le remplissent, il les exprime naïvement. La résignation à la fatalité fait partie du courage que l'on doit avoir dans les circonstances terribles. Andromaque est la femme d'un soldat ; elle doit s'attendre à la mort de son mari et à toutes les conséquences possibles de la défaite : exil, solitude, servitude. Préférerait-elle avoir un mari ' lâche et qui ne défendît point son pays, ce qui du reste n'amènerait que plus sûrement et plus tôt exil, servitude et esclavage ? Faisons notre devoir et laissons faire aux dieux ! Andromaque comprend d'autant mieux ce langage qu'elle n'en attendait pas un autre. Elle ne répond rien. Elle se résigne. Mais Hector veut embrasser son fils que peut-être il ne verra plus.
L'illustre Hector étend ses bras pour prendre son fils ; mais l'enfant se détourne et se cache, en criant, dans le sein de sa nourrice à la belle ceinture ; car il est effrayé par l'aspect de son père, par l'airain du casque et la terrible crinière qui flotte au-dessus. Le père et la mère sourient et Hector enlève le casque de sa tête et le pose, resplendissant, par terre, il embrasse son fils chéri, le berce entre ses bras...
La scène gracieuse et presque gaie, la scène de famille, la terreur enfantine qui fait sourire succèdent aux sombres peintures de la défaite et de la misère prévues. Ils en effacent
Eour un moment l'impression, ils en consolent. a vie est faite ainsi, de tristesses et de gaietés qui se chassent pour ainsi dire les unes les autres et qui alternent, comme dans ces journées douteuses et ambiguës où, de moments en moments, les nuages passent sur le soleil et les grandes clartés succèdent aux ombres. Hector, berçant son enfant dans ses bras, adresse une prière aux dieux :
Jupiter et vous Divinités, accordez-moi que cet enfant, que mon fils, se signale comme moi parmi les Troyeris, qu'il soit comme moi fort et qu'il rogne puissamment sur cette ville ; que l'on dise un jour à son retour des combats : « Il est bien plus brave que son père », qu'il rapporte en sa ville les dépouilles de l'ennemi et que sa mère se réjouisse en son âme.
L'espérance est invincible dans le cœur de l'homme. Hector tout à l'heure ne songeait qu'à la défaite probable, presque certaine, qu'à lui mort, qu'à sa femrae esclave ; à voir son fils, à le contempler avec la fierté paternelle, à le bercer dans ses bras sous le grand ciel pur où sont les dieux, il prend confiance ; il voit la patrie subsistant, puissante et glorieuse, lui mort peut-être, mais son fils grand, fort, brave, gouvernant Troie, la défendant victorieusement contre les ennemis qu'elle aura encore; et sa femme qui aura survécu, qui sera grandement honorée dans la ville heureuse et glorieuse de la prospérité de son fils comme elle l'aura été de celle de son mari. Andromaque est à demi consolée, à demi rassurée, à demi affermie. Son âme est effleurée au moins par le beau rêve qui vient de s'échapper de l'àme de son héroïque époux. Elle pleure encore et sourit déjà.
Cette prière faite, il remet l'enfant entre les mains de son épouse chérie. Celle-ci attire l'enfant sur son sein parfumé et sourit au travers de ses larmes. Hector, tout ému de pitié, la caresse de la main. Ce tableau, cent fois reproduit par le dessin et par la peinture, est tracé en quelques traits, comme sont f;iites toujours les plus belles œuvres. Hector, profondément ému, mais ferme et qui ne craint pas, remarquez-le bien, que son attendrissement, qu'il n'abrège point et que même il prolonge, puisse rien hai ôter de sa vaillance et de sa vigueur morale , l'enfant, qui a oublié sa terreur enfantine, mais qui s'en ressent encore confusément et qui cherche une douce retraite
dans le sein où sa mère l'attire tendrement ; Andromaque, toujours en proie aux alarmes, mais reconfortée par la vision de gloire maternelle que son mari lui fait entrevoir, plus encore par les sentiments tendrement et héroïquement paternels que vient d'exprimer son mari, heureuse mère parce qu'elle a un mari qui aime son fils plus que lui-même et qui le désire plus grand que lui, heureuse mère et par conséquent heureuse, un instant du moins, malgré toutes les menaces du sort et au milieu des plus grandes misères : ce tableau renferme en lui les plus grandes beautés morales de l'humanité : l'amour conjuguai, l'amour paternel, l'amour maternel, l'amour de la patrie ; il est, dans une extrême simplicité, le résumé magnifique des plus hautes vertus et des plus heureuses vertus humaines.
Hector, caressant Andromaque de la main, parle ainsi :
Amie, ne t'afflige pas tant à cause de moi ; nu! avant le terme fatal ne me précipitera dans l'empire des ombres. Je pense que personne, parmi les humains, lâche ou vaillant, dès qu'il a vu le jour, ne peut échapper au destin. Retourne donc dans mon palais, prends soin de tes travaux, du fuseau, de la toile ; distribue à tes femmes leur tâche. Aux hommes nés dans la ville de Troie et surtout à moi sont réservés les périls de la guerre.
Hector, après avoir donné quelque temps aux tendresses conjugales et paternelles redevient soldat et chet de soldats, et c'est sous ce dernier aspect qu'il tient, on le sent bien, à rester gravé dans l'esprit de celle qu'il aime. Il se montre falalisle, ce qui est comme une nécessité morale pour tous ceux qui sont exposés aux dangers. Il dit : « Notre heure est marquée; nul et rien ne peut ni l'avancer ni la retarder, et nous ne pouvons savoir quand elle viendra. Que nous rcste-t-il donc à faire? A mettre dans cet espace de temps, court ou long, qui nous est départi jusqu'à notre fin, le plus de belles actions et de boniics actions possibles pour la satisfaction de notre conscience et de notre fierté. Car seules les belles et bonnes actions comptent et, par conséquent, notre plus profond désir étant d avoir une vie longue, notre seul moyen de l'allonger c'est de la remplir de ce qui compte; c'est de multiplier les moments pleins et solides dont elle peut se composer; nous ne pouvons ni l'allonger ni l'accourcir; remplissons-là; comblons-là. >> C'est la morale du soldat. J'ajoute que c'est la morale de tout honnête homme et de tout homme sensé.
D'autres part, Hector se montre dans ses dernières paroles, soldat, chef de soldats et chef de famille par les derniers ordres qu'il donne à sa femme. Elle a attendu son mari aux portes de la ville pour lui dire adieu et pour lui faire embrasser son fils; c'est bien; mais qu'elle ne s'attarde point davantage. Il ne convient vm qu'une femme et particulièrement la femmt d'un fils de roi soit vue dans ler rues de la ville.
Les adieux d'Hector et d'Andromaque dans l'Iliade 7
Qu'elle reprenne ses fonctions et les offices de son sexe et de son rang; qu'elle se confine dans son palais et qu'elle se livre à ses travaux de femme. Elle aussi, comme lui, doit donner l'exemple. Aux hommes la guerre et ses périls; aux femmes les emplois domestiques, plus obscurs, aussi honorables; car ce sont les maisons ordonnées et laborieuses qui font les familles saines et fortes, les enfants bien dressés et qui préparent ainsi la patrie future.
Hector parla ainsi, et il reprend son casque à la crinière flottante et il s'éloigne. Son épouse chérie regardant en arrière et fondant en larmes, retourne au palais de l'homicide Hector. Bientôt elle en franchit les portes superbes, rejoint dans les appartements intérieurs ses nombreuses sei-vantes et, à apparaître devant elles, les fait pleurer. Ainsi dans la maison d'Hector, encore plein de vie, elles le pleurent amèrement, car elles n'espèrent pas qu il revienne de cette terrible guerre, échappant à la fureur et aux bras des terribles Grecs.
Andromaque se sépare de son mari comme la femme du marin se sépare du sien, sans oser espérer qu'elle le reverra jamais; pendant qu'il s'éloigne elle se retourne pour le revoir encore et les larmes que maintenant elle ne contient plus ruissellent de ses yeux. Elle retourne à son palais. Il n'est pas indifférent de dire que ce palais a des portes magnifiques et somptueuses; parce que, s il est possible qu'Andromaque, tout entière à sa douleur, n y ait fait aucune attention, il est possible aussi qu'elle les ait regardées et qu'elle se soit dit : « Les voilà ces portes orgueilleuses, trop orgueilleuses, que bientôt sans doute l'ennemi brisera et dont il fera des brasiers fumants. » C'est en proie à ces pensées qu'elle franchit le seuil, qu'elle gagne les appartements intérieurs et qu'elle paraît, le visage défait devant ses femmes. Elles pleurent de la voir pleurer et de cette idée qu'elle vient de quitter son mari qui court peut-être à la mort. Ainsi Hector est pleuré vivant comme si le sort l'avait déjà frappé pour jamais; car l'inquiétude et le désespoir sont naturels aux femmes et ne se comprennent que trop bien dans ces circonstances tragiques. Un grand voile funèbre semble descendre et s'étendre sur Troie destinée à la ruine.
Mais Homère n'a pas voulu que ce chant (c'est leVI^de V Iliade) se terminât sur cette impression de deuil sinistre. Que les femmes pleurent, cela leur est permis; mais le soldat qui va au combat doit être allègre et bien plutôt entretenir l'espérance que la chasser de son coeur. Pendant qu'Andromaque et ses servantes gémissent dans le palais sombre, Hector descend vers la plame. Il est rejoint, non loin du lieu où il s entretenait avec Andromaque, par Paris, celui-là même qui par ses imprudences est cause de cette guerre fatale, brave du reste, mais inconsidéré et nonchalant.
Frère, dit Paris à Hector, sans doute j'entrave ton ardeur par mes retards et je n'arrive point aussi promptement que tu l'avais ordonné. — Ami, répond le brillant Hector, nul, s'il est juste, ne dépréciera tes travaux guerriers ; tu es brave, mon frère, mais tu te négliges, tu manques de volonté, et mon cœur est chagrin quand j entends les Troyens t'insulter, qui à cause de toi supportent les fardeaux de la guerre. Mais marchons, nous reprendrons cet entretien, s'il plaît à Jupiter de nous permettre, dans nos palais, de dresser nos grandes urnes, en hommes libres, et d'offrir des libations aux dieux immortels, lorsque nous aurons repoussé loin de Troie les Grecs aux belles cnémides.
Hector est redevenu tout entier soldat et chef de guerre. Il adresse des remontrances à ses subordonnés, fussent-ils ses frères, en tempérant les sévérités par justice rendue aux mérites réels ; il leur donne caofiance, il leur inspire l'espoir ; il fait briller devant leurs yeux la vision joyeuse des réjouissances au lendemain de la victoire ; surtout, il espère lui-même. L'espérance est une vertu parce que la désespérance est une lâcheté. « Espérer contre toute espérance » est un devoir, parce que l'espérance est le sentiment que l'on fera tout pour s'acquitter de sa mission et de son emploi et que, dans ces conditions, il est impossible qu'il ne reste pas une chance et plus d'une chance de succès. Ainsi se terminent les adieux d'Hector et d'Andromaque, par Andromaque pleurant et par Hector marchant fermement et allègrement au combat : Andromaque versant des larmes, mais travaillant avec ses femmes ; Hector cherchant l'ennemi et voulant vaincre et espérant vaincre ; entre eux, la ville en péril, immense et sombre, sur laquelle l'une pleure déjà, pour laquelle l'autre va combattre en la voyant, dans son rêve héroïque, affranchie de l'ennemi et se dressant libre et joyeuse sous le soleil.
Notre Racine s'est inspiré de ce beau récit plus que de tout autre chose quand il a écrit sa merveilleuse tragédie à! Andromaque. Hector est mort, tué par Achille^ le plus redoutable des chefs grecs ; Andromaque a été emmenée en captivité chez Pyrrhus, qui est précisément le fils d'Achille, et le jeune Astyanax a été laissé auprès de sa mère. Or, Pyrrhus, admirant profondément les grâces et les vertus d'.\ndromaque, veut l'épouser. Andromaque est picme du souvenir d'Hector et ne peut consentir à s\mu' au fils de celui qui l'a tué. Pyrrhus, plus barbare, du moins s'il va jusqu'au bout de ses desseins et de ses menaces, que ne l'a jamais été son père, fait entendre à Anaromaque que si elle ne consent pas à l'épouser, il tuera son fils ou, ce qui est la même chose, le laissera tuer. Il le peut, et même il peut à peine faire autrement, car les Grecs exigent que le fils d'Hector leur soit livré, craignant qu'il ne relève Troie et l'empire troyen. Pyrrhus, en abandonnant Astyanax à la mort, ne ferait donc que l'acte d'un bon Grec, respectueux de ce que la Grèce a cru
devoir résoudre. Donc il met Andromaque dans cette alternative : ou l'épouser et espérer qu'un jour peut-être il rétablira Ast}'anax sur le trône des Troyens ; ou voir son fils saisi par les Grecs et livré par eux à une mort certaine. On voit .assez quelle est la situation terrible d'Andromaque. Il faut voir aussi en quoi, pourquoi, pour quelle raison extrêmement honorable et parfaitement belle elle rend elle-même cette situation plus terrible qu'elle ne l'est réellement. Si elle n'aimait que son fils — elle l'aime profondément, mais je dis si elle n'aimait que son fils, — sa situation serait périlleuse, aléatoire, aventureuse, plutôt que tragique. Elle épouserait Pyrrhus. Les Grecs feraient la guerre à Pyrrhus ; dans cetteguerre, Pyrrhus serait peut-être vaincu; mais alors seulement, et dans ce cas seulement, ce qui menace Andromaque, à savoir la mort de son fils, se produirait. Et Pyrrhus serait peutêtre vainqueur, et, dans ce cas, c'est Astyanax roi et d'un peuple de Pyrrhus et de Troie restaurée. Donc, si elle n'aimait que son fils, Andromaque n'aurait pas à hésiter et n'hésiterait pas ; elle épouserait Pyrrhus pour, dans tous les cas, retarder la mort de son fils, pour, en cas de guerre heureuse, le sauver pour toujours et le faire roi. Donc si elle n'aimait qu'Astyanax, elle épouserait Pyrrhus.
Mais c'est ce qu'elle ne peut se résoudre à faire, parce qu'elle n'aime pas seulement Astyanax; elle aime Hector. Elle l'aime comme s'il était vivant ; elle l'aime comme si en épouser un autre était proprement une infidélité et une trahison ; elle l'aime avec Vl-w sorte de superstition et, pour mieux dire, de religion. Elle ne voit que lui, elle ne nomme que lui.
Cent fois le nom d'Hector est soni de sa bouche.
Jamais la veuve d'Hector ne sera la femme du fils du meurtrier d'Hector, même pour sauver le fils d'Hector. Cependant, si elle persiste dans cette farouche résistance, Astyanax est sacrifié. Que fera-t-elle?
C'est alors, après avoir supplié Pyrrhus, après avoir supplié ceux qui peuvent avoir sur Pyrrhus quelque influence, qu'elle s'avise d'un moyen très aventureux, d'un expédient bien peu sûr, mais qui est bien le seul par quoi elle puisse concilier son amour maternel et son amour conjugal, ses devoirs envers son fils et ses devoirs envers son époux, ses tendresses de mère et ses tendresses et ses pudeurs de femme. Elle épousera Pyrrhus ; mais elle ne se'a pas sa femme. Elle l'épousera, solennellement, devant les autels, après lui avoir fait jurer de considérer toujours Astyanax comme son fils ; et puis, aussitôt après la cérémonie, elle se donnera la mort pour n'être pas effectivement la femme de Pyrrhus. Elle espère que Pyrrhus, dur, mais loyal, tiendra son serment
et protégera Astyanax, quoique frustré d'Andromaque ; elle espère surtout, je crois, et peutêtre a-t-elle raison, que frappé, ému et profondément pénétré de la grandeur du sacrifice d'Andromaque, Pyrrhus voudra s'en montrer digne et se montrer digne d'elle et n'osera jamais descendre à cette basse vengeance d'immoler le fils d'une telle mère et de la femme qui aura porté un instant son nom.
Un événement qu'elle n'a pas prévu la fait réussir beaucoup plus qu'elle ne pensait. Les Grecs, indignés et furieux de voir Pyrrhus, non seulement leur refuser Astyanax, mais l'adopter en prenant sa mère pour femme, exaspérés de voir Pyrrhus ouvertement infidèle à la Grèce et en rébellion contre ses ordres, le massacrent sur les marches mêmes de l'autel où se célèbre la cérémonie nuptiale et le peuple de Pyrrhus proclame reine Andromaque et roi Astyanax.
Andromaque aura probablement à soutenir une guerre contre la Grèce, mais elle est la veuve d'Hector et elle a autour d'elle les amis et les soldats d'Achille.
Mais ceci est le dénouement et je ne voulais attirer votre attention que sur le caractère d'Andromaque. Ce caractère est tout entier homérique, ce caractère a été tout entier inspiré à Racine par les Adieux d'Hector et d'Andromaque. Andromaque a, dans la pièce de Racine, le caractère de l'Andromaque homérique et le caractère de l'Hector homérique, qu'elle a en quelque sorte pris de lui et hérité de lui, comme il est assez naturel à une femme qui aime. Elle a le caractère de l'Andromaque homérique ; elle est douce, tendre, mère passionnée et charmante, et, pleine de piété domestique, elle aime vivre avec les morts. Dans Homère, elle disait : « J'ai perdu mon père, ma mère, mes sept frères. Ils dorment là-bas dans une tombe que, pieuses, les nymphes Orestiades, filles de Jupiter, ont entourée d'ormeaux verts. Il ne me reste que toi ; tu es mon père, ma mère, mon frère et mon époux. » Dans Racine, elle dit à son fils : « Je n'ai plus que toi et tu es mon Hector qui était tout ce qui me restait. »
C'est Hector, c'est Hector que j'embrasse
et elle vit avec le souvenir d'Hector comme avec un être que la mort n'a pas pu atteindre puisqu'il est encore dans son cœur. Elle dit en vers de Racine ce qu'elle avait dit dans la lanmie d'Homère sur le rempart de Troie : « Il vaudrait mieux pour moi, t'ayant perdu, descendre sous la terre. » C'est précisément la conclusion ferme et la détermination oîi elle en arrive. Amour des morts, amour de son mari, amour de son fils, c'est l'Andromaque d'Homère et c'est l'Andromaque de Racine.
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