VIRGILE
DEUX AMJS : NISUS & EURYALE dans lÉMÉlDE
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"Les Troycns échappés à la destruction de Troie avaient, sous la conduite d'Enée, gao;né l'Italie pour y fonder une ville. Ils luttaient contre les possesseurs du sol qui se refusaient à les accueillir. A un moment, enfermés dans une ville forte, séparés de leur chef Enée, assiégés, une partie vTDr-iic <i^s Troyens cher-
VIRGILE 1-1 j
fD-aprUun i.auusrrii du Vatican) ChaiCnt le mOyCU de
faire savoir à Enée leur position critique et de l'appeler à leur secours. Deux jeunes gens, l'un déjcà soldat aguerri, l'autre presque enfant, unis d'une tendre amitié, s'offrirent pour être messagers, pour traverser l'armée assiégeante à leurs^ risques et périls et pour pai-venir jusqu'à Enée. C'étaient Nisus et Eurvale.
L'unedes portes était gardée par le fiis d'Hvmcus, Nisus, plein do courage et d'audace. Sorti des forêts de i'Ida giboyeux, habile à lancer le javelot et la flèche rapide, il avait suivi fidèlement la fortune d'Enée. .*rès de lui était Eurvale, son compagnon, le plus beau parmi les guerriers de l'armée troyenne, dont les joues laissaient à peine apparaître le premier duvet de la jeunesse. Unis de l'amitié la plus tendre, ils couraient toujours l'un à côté de l'autre tous les hasards de la guerre ; à ce moment un commun devoir les retenait tous deux k la garde d'une des portes.
Après avoir ainsi posé ses personnages avec un certain détail, pour marquer qu'ils vont être importants dans le récit et qu'il va être
question d'eu.x. assez longuement, Virgile les met en scène et les fait parler.
Sont-ce les dieux, mon cher Eurvale, dit Nisus à son ami, qui m'enflamment de cette ardeur que je sens, ou chacun se fait-il un dieu de sa passion ? Depuis longtemps déjà je roule dans ma tête de combattre ou de tenter quelque grande entreprise; mon âme est impatiente du repos et delà tranquillité... »
Nisus, nous le savons tout de suite, est un aventureux, un inquiet, plein d£ hardiesse et de courage et de décision et capable de concevoir un grand dessein, mais qui pourra manquer de prudence et de complet sang-froid. Il continue de parler :
Tu vois dans quelle aveugle sécurité semblent enfoncés les Italiens qui nous assiègent. Leurs feux de camp ne brillent plus que de loin en loin ; ils sont ensevelis dans le sommeil et dans l'ivresse et partout dans la plaine règne le silence. Apprends donc ce que je médite et quelle pensée vient de se dresser dans mon esprit. Nous tous, chefs et hommes du peuple, nous demandons qu'Enée soit rappelé auprès de nous et que des messagers soient envoyés vers lui qui rapportent des nouvelles certaines de l'ensemble des affaires. Si l'on me promet ce que je demanderai pour toi (car pour moi la gloire d'un tel exploit me suffit), je crois pouvoir tiouver au pied de cette colline nii chemin qui me conduira aux murs dp Pallantée.
On voir pourquoi Virgile a placé la scène ainsi qu'il l'a placée. D'abord le dessein de Nisus s'est formé définitivement ici, sur ce rempart, pendant cette nuit de garde, en songeant à la situation, en rêvant de gloire et en regardant la plaine, .\vant le blocus, Nisus a parcouru les environs, il a chassé dans ces bois qu'il voit, là-bas, sur la droite ; il connaît un chemin qui mène sûrement à Pallantée pourvu que l'on puisse franchir les lignes ennemies et il a observé que les Italiens, cette nuit, ont tait festin et que leur camp n'est pas gardé. Ensuite
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.out cela nous est dit d'une taçon très vive, et déjà dramatique parce qu'il nous est dit par Nisus le disant à Euryale en même temps qu'il lui montre les choses qui sont sous ses yeux : « Tu vois ces bois à 1 horizon à droite; il y a là un chemin qui mène à Pallantée ; tu vois le camp des Italiens ; à peine quelques lumières ; ils sont mal gardés. » Tout est mis sous le regard, sous le nôtre comme sous celui d'Euryale, ce qui permet, du reste, au poète de décrire brièvement et sobrement, mais de décrire en même temps qu'il nous renseigne. Ce premier acte du drame est composé d'une manière excellente.
Euryale est frappé ; un immense désir de gloire s'élève dans son cœur, Nisus lui parle d'un projet à accomplir, glorieux et utile, et il ne lui parle point de l'y associer ! Cela l'étonné, l'humilie et presque le révolte. Il est possible que Nisus ait parfaitement songé à mettre Eu- Tyz\t de moitié dans re:;pédition projetée, mais ait voulu que la proposition en vînt d'Eurj'ale lui-même, pour que la chose fût spontanée, de la part de son ami. Je ne sais. Il est très probable. Quoi qu'il en soit, Eur\'ale, un peu irrité, car il ne commence pas par louer son ami de sa belle idée, mais tout de suite par se plaindre d'être laissé à l'écart, dit :
Donc, Nisus, tu dédaignes d'associer Euryale à de si grands projets ? Te laisserai-je courir seul à de tels dangers? Sont-ce là les leçons que j'ai reçues de mon père pendant le siège de Troie ? Est-ce air.si que tu m'as vu agir depuis que j'ai suivi avec toi le magnanime Enèe et son destin? Ce cœur, oui, certes, ce cœur sait mépriser la vie et je ne croirais iamais acheter trop cher l'honneur où tu cours, en le payant de mon sang.
11 est à remarquer qu'Euryale dit qu'il veut être de l'expédition par amitié pour Nisus : « Te laisserai-je courir seul à de tels dangers ? » mais surtout par amour de la gloire et par fierté de jeune soldat : « ce cœur, oui, certes ce cœur sait mépriser la vie... » Je m'excuse de dire que c'est dosé. L'amitié pour Nisus est un des mgtifs d'Euryale et c'est d'elle qu'il parle d'abord ; mais ce n'est pas son motif le plus fort; il a aussi l'amour de la patrie et de la gloire : « Je ne croirais pas payer trop cher, en le payant de ma vie. l'honneur où tu cours; » et il y a enfin et surtout peut-être l'amour-propre du jeune homme, de l'adolescent qui se sent assez grand pour courir tous les dangers que courent les autres. On le laisse ! Le prend-on pour un enfant ? Lui aussi sait mépriser la vi.e et il a été élevé pour cela. Il y a la la fierté un peu cliatouilleuse du jeune gentilhomme du temps de Louis XIII ou de Louis XIV, a cornette » dans un régiment, et qui ne veut pas qu'on l'exempte de l'assaut. Croit-on qu'il tienne à la vie quand il s'agit d'honneur ? La valeur n'attend pas le nombre des années.
Nisus hésite. Au fond je crois qu'il veut seulement éprouver si la résolution d'Euryale
est très ferme et qu'il ne veut le prendre avec lui que s'il le sent absolument décidé à le suivre et persistant dans sa détermination qui sera alors une véritable détermination virile et non une boutade généreuse d'enfant. Enfin il hésite ou semble hésiter.
Je n'ai jamais douté de ton courage et cela ne m'était pas permis. Puissent Jupiter et les dieux, favorables à mon entreprise, me ramener triomphant près de toi ! Mais si la Fortune, si quelque dieu ennemi me poussent à ma perte, — et tu vois combien de hasards j'ai à courir, — je veux que tu me survives. Ton âge a plus de droits à la vie que le mien ; je veux qu'il y ait quelqu'un pour dérober mon corps au vainqueur ou pour le racheter et lui donner la j sépulture ; ou si la fortune s'y oppose, pour consoler ' mes mânes absents en les honorant d'un tombeau. Me préservent les dieux de causer une telle douleur à ta malheureuse mère ; elle qui seule de toutes les mères a osé suivre son fils jusqu'ici.
Nisus, soit pour éprouver Euryale, comme j'ai dit, soit exprimant la pensée qu'il a réellement, et il y a sans doute des deux, donne toutes les raisons qu'Euryale pourrait avoir de ne pas venir. Il se doit à sa mère, si dévouée pour lui, et c'est-à-dire qu'il ne doit pas s'abstenir de combattre, mais qu'il ne doit courir que les dangers que courent tous les autres et non pas s'engager dans des expéditions particulières, dans les coups d'audace individuelle. Il est bien jeune et l'adolescence a comme des droits particuliers à la vie (Nisus dit cela très brièvement, sentant qu'Euryale peut en être blessé). Enfin, et c'est sur quoi Nisus insiste le plus, l'amitié même d'Euryale pour Nisus fait à Euryale un devoir de ne pas le suivre. Si Nisus est tué, Euryale pourra — toutes les hypothèses sont prévues en peu de mots — ou dérober le corps de Nisus à l'ennemi, chose peu probable mais possible encore ; ou le racheter de concert avec les autres Troyens, et dans les deux cas lui donner | une sépulture honorable ; ou enfin, si le malheur ' veut que le corps reste en possession des Italiens, lui dresser un tombeau vide. Les anciens croyaient que, quand on ne pouvait pas mettre dans un tombeau le corps (ou les cendres) d'un mort, c'était quelque chose et quelque chose de favorable, dans une certaine mesure, au repos de son ombre que de lui dresser un tombeau et d'accomplir sur ce tombeau les cérémonies rituelles. C'était le tombeau à l'absent et les honneurs funèbres à l'absent.
Euryale ne répond point, ce qui est la vraie manière de marquer qu'une résolution est inébranlable. Il dit deux mots : « Raisons sans valeur; je suis décidé; hâtons-nous. »
Nisus, secrètement heureux sans doute d'être accompagné par son ami, n'insiste pas. i Euryale éveille les soldats que leur tour de garde I appelait à remplacer Euryale et Nisus et ils se | rendent tous deux auprès des chefs qui précisément cette nuit-là, debout, appuyés sur leurs longues lances et le bouclier au bras, crainte de