DE L'UNIVERS
[Reproduction d'une gravure de F. A. David, dans Bossuet, Histoire Universelle.)
' Bihliolliè<-jue î\'ationale.]
Ce
que
disent les Livres
Ajoutons Qu'il l'était. — Tout cela menait naturellement a faire des soldats admirables, puisque le fond du soldat est plus encore la patience, a l'endurance » comme nous disons, que le courage. Il y a dans l'histoire de l'humanité des sofdats aussi courageux que les soldats romains ; il n'y en a pas eu d'aussi patients, d'aussi endurants, d'aussi constants, d'aussi tenaces.
Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires, La victoire était périlleuse et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. Il y allait de la vie, non seulement à fuir, à quitter les armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer pour ainsi dire et à branler tant soit peu sous le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie était jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la République. Par ces maximes les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité et, comme le remarque Salluste, il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir reçu l'ordre que pour avoir lâché pied et quitté son poste, de sorte que le courage avait plus besoin d'être réprimé que la lâcheté n'avait besoin d'être excitée.
Quand un peuple a un pareil ensemble de vertus militaires il y a un danger : c'est que, sûr de lui, confiant en lui, exalté par tout un passé de succès, de victoires, de triomphes et de gloire, il ne soit routinier, attaché, non seulement à ses institutions militaires, ce qui est excellent, mais à tous ses usages et coutumes et ne se laisse un jour devancer, non par le courage et la patience, mais par la science militaire d'une autre nation. Les Romains ne se laissent jamais tomber dans ce défaut; au contraire :
Ils joignirent à' la valeur l'esprit et l'invention. Outre qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués et ingénieux, ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyaient, dans les autres peuples, de commode pour les campements, pour les ordres de bataille, pour le genre même des armes, en un mot pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu dans Salluste et dans les autres auteurs ce que les Romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères par lesquelles ils les ont battus, et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues, de quoi les surmonter toutes ?
Cette admirable armée était leur gloire. Il faut remarquer, ce que Bossuet, s'il y a songé, n'a pas osé dire, que cette armée était une armée nationale, qu'elle n'a jamais compté ni un mercenaire étranger, ni même un citoyen soldé pour être soldat; elle était composée de tous les citoyens romains, de vingt à quarante ans, sans exception. L'armée romaine était la nation armée. 11 est arrivé, dans les terribles extrémités, que Rome a armé ses esclaves; mais en les armant elle les faisait citoyens; car on ne
saurait pas être soldat romain sans être citoyen romain.
Aussi n'ont-ils rien eu dans tout leur gouvernement dont ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur Etat et la dernière qui s'y est perdue tant elle était attachée à 1? constitution de leur république.
Comme dernier trait, Bossuet fait remarquer combien l'esprit militaire des Romains était sérieux, grave, éloigné de la forfanterie, de l'ostentation, de la timidité, de la brillante « imprudence et de l'inutile audace. Les Romains faisaient la guerre en hommes braves, mais aussi en calculateurs.
Une des plus belles parties de la milice romaine était qu'on n'y prisait point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur qui ont fait périr tant de monde parmi nous n'étaient pas seulement connues dans une nation si avide de gloire.
Bossuet ne parle pas précisément ici (quoique peut-être il ne laisse pas d'y songer^ des préjugés du point d'honneur qui ont si extraordinairement multiplié les duels du temps de Louis XIII. Il parle, d'une façon plus générale, de tout le courage d'ostentation, de toute la bravoure inutile qui, à la guerre même, a fait commettre au Français des actes héroïquesi superflus et par conséquent, quand ils entraîJ naicnt mort d'hommes, contraires à l'intérê^ généraL |
On remarque de Scipion et de César, les deu» premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains, qu'ils ne se sont jamais exposés qu'avec précaution et lorsqu'un grand besoin le demandait. On n'attendait rien de bon d'un génér;d qui ne connaissait pas le soin qu'il devait avoir de conserver sa personne, et on réservait pour le \rai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. I Romains ne voulaient pas de batailles hasardées ■ à propos ni de victoires qui coûtassent trop de saii:^; de sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi ni tout ensemble de plus ménagé qu'étaient les armées romaines. i
Si l'esprit militaire était admirable chea les Romains, l'esprit public ne l'était pas moins L'esprit public se compose de quelques granded idées et grands sentiments répandus dans le cœur de tous les citoyens, ou au moins de l'immense majorité des citoyens, et qui forment comnîc l'àmc de la nation. Ces idées et sentiments peuvent être mauvais ou faux et erronés A Rome, il étaient excellents et même sublimes Ils étaient l'amour de la gloire, l'esprit de persévérance, l'amour de la grandeur de la natior le patriotisme. Cela formait, remarquez le me de Bossuet qui est merveilleusement trouva une comlilution ; oui, c'est bien dit, une cons tution morale, bien plus importante enco que la constitution politique, si excellente q toit celle-ci.
Les Romains
Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'Etat la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont sentiments forts et de nobles impressions qui se . ndent dans tous les esprits et passent insensiblement .'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse ère dans les combats et si hardie dans les entreprises? C'est l'opinion, reçu», dés l'enfance et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même et n'est plus digne de voir le jour. Tous les Ro)iiains étaient nourris dans ces sentiments et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même était exercée par les travaux ; on n'y entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il Hdlait aller à la guerre quand la République lordonnait et là travailler sans cesse, camper hiver et été, obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces ' maximes et comme il fallait pour les rendre capables de servir l'Etat étaient appelés en justice par les magistrats et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres ; et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard ; mais c'est que l'Etat romain, constitué de la manière que nous avons vue, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.
11 est pourtant tombé ce grand empire qui avait fini par s'étendre depuis l'Euphrate jusqu'à l'Océan et depuis les déserts de l'Afrique jusqu'à l'extrémité de ce que nous appelons maintenant la Grande-Bretagne. Il est tombé pour des causes de ruine qu'il contenait en luimême comme les corps les plus vigoureux contiennent quelque semence des maladies dont ils doivent mourir. La première cause, la plus lointaine, pour ainsi parler de la décadence de Rome, fut la jalousie entre les patriciens et les plébéiens. Les patriciens étaient ce que nous appelons les nobles ; les plébéiens ce que nous appelons le peuple. Ce fut entre ces deux ordres, comme on disait à Rome, que se mit la jalousie. Elle se réveillait et elle s'apaisait pour un temps selon les circonstances. Dans les grands périls, comme du temps des guerres contre les Carthaginois, on peut dire qu'elle n'existait plus, dominée par cet esprit de patriotisme que nous avons vu qui était si fort. Quand Rome n'eut plus rien à craindre, ou crut n'avoir plus rien à craindre, car un peuple, si grand qu'il soit, a toujours quelque chose à redouter; cette jalousie se ranimait d'une manière terrible et c'étaient alors les épouvantables guerres civiles comme celles de Sylla, chef des patriciens, et de Marius, chef des plébéiens. Or, ces guerres civiles finirent par donner aux Romains un esprit tout nouveau. Las de tant de déchirements affreux, ils
renoncèrent à l'amour de la liberté, si fort jadis chez eux et désirèrent la monarchie. De la passion de la liberté naquirent les guerres civiles et des guerres civiles et de l'horreur qu'elles finirent par inspirer naquit enfin le despotisme.
Ainsi Rome, si jalouse de sa liberté, par cet amour même de la liberté qui était le fondement de son état, a vu la division se jeter entre les ordres dont elle était composée. De là ces jalousies furieuses entre le Sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens, les uns alléguant toujours que la liberté excessive se détruit enfin elle-même, les autres craignant au contraire que l'autorité qui, de sa nature, croît toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie. Entre ces deux extrémités un peuple d'ailleurs si sage ne put trouver de milieu. L'intérêt particulier, qui fait que de part et d'autre on pousse plus loin qu'il ne faut même ce qu'on a commencé pour le bien public, ne permettait pas qu'on demeurât dans des conseils modérés. Les esprits ambitieux et remuants excitaient les jalousies pour s'en prévaloir; et ces jalousies, tantôt plus couvertes et tantôt plus déclarées selon les temps, mais toujours vivantes dans le fond des coeurs, ont enfin formé ce grand changement qui arriva du temps de César.
Une autre cause de la décadence de Rome fut le ffoût des richesses et du luxe. De même que 1 esprit de pauvreté avait été, comme nous l'avons vu, l'essentiel principe de sa grandeur, de même l'abandon de l'esprit de la pauvreté fut une des causes essentielles de sa ruine. Ce goût des richesses et du luxe vint aux Romains de leur contact avec l'Orient.
Pour comble de malheur les gens d'Asie apprennent le luxe aux Romains et augmentent l'avarice [l'avidité] . Nous ne sommes plus au temps où un général romain qui n'avait que de la vaisselle de terre répondait aux messagers d'un peuple étranger qui lui en montraient d"or et d'argent pour le tenter que son plaisir n'était pas d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Le luxe en haut augmentait la misère en bas, comme il arrive toujours [quoique cette conséquence ait été contestée ; mais elle ne l'est pas parBossuet], et ainsi se formait le plus mauvais état national, celui où le peuple est misérable et la haute classe exagérément riche, comme le meilleur état est celui où il n'y a que de légères différences entre les riches et les pauvres.
Cependant le nombre des pauvres s'augmentait sans fin par le luxe, par les débauches et par la fainéantise qui s'introduisait. Ceux qui se voyaient ruinés n avaient de ressource que dans les séditions, et en tous cas se souciaient peu que tout pérît après eux. On sait que c'est ce qui fit la conjuration de Catilina. Les grands ambitieux et les misérables qui n'ont rien à perdre aiment toujours le changement. Ainsi finit la République romaine, qui est un grand enseignement, tant par ce qui a fait sa grandeur et qu'il convient qu on imite, que par ce qui l'a ruinée et qu'il faut qu'on évite de toute énergie et de toute constance.
LA BRUYERE