BOSSUET
Fortrait peint par Riynud
i Musée dus Offices, à Florence-)
(Photo Alinari.;
Bossuet a écrit {'Histoire universelle pour l'instruction du Dauphin, fils de Louis XIV, dont il était le précepteur. Son discours a pour but de montrer à son élève que l'histoire des hommes est gouvernée par la Providence qui a ses desseins sur l'humanité et qui la mène, toutefois en laissant aux hommes une certaine latitude de liberté pour qu'ils soient responsables de leurs actes et pour qu'elle les juge. Dans cet esprit, Bossuet raconte sommairement, à grands traits, l'histoire des Juifs, l'histoire ae l'établissement du christianisme, puis l'histoire des Scythes, des Ethiopiens, des Hg}'ptiens, des Assyriens, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains. L'utilité de suivre attentivement cette longue histoire et aussi de l'embrasser tout entière d'un seul coup d'œil est celle-ci :
Dieu nous montre par ces exemples lameux ce qu'il fait dans tous les autres et il apprend aux rois ces deux vérités fondamentales : premièrement que c'est lui qui forme les royaumes pour les donner à qui il lui plaît ; secondement qu'il sait les faire servir dans les temps et dans l'ordre qu'il a résolu, aux desseins qu'il a sur son peuple .
L'utilité de bien considérer pour la bien comprendre, cette histoire, est encore celle-ci :
Cette suite des Empires, même à la considérer plus humainement, a de grandes utilités, principalement pour les princes, puisque l'arrogance, compagne ordinaire d'une condition si éminente, est fortement rabattue par ce speaacle. Car, si les hommes apprennent à se modérer en voyant mourir les rois, combien plus seront-ils frappés en vovant mourir les royaumes mêmes? Et où peut-on recevoir une plus bv-Ue leçon de la vanité des grandeurs humaines?
J^es Romains n'ont vécu que pouj la pairie et la liberté.
Ainsi quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'univers. Quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes, les Perses, les Grecs et les Romains se présenter devant vous successivement et tomber pour ainsi dire les uns sur les autres, ce fracas effro\-able vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hommes et que l'inconstance et l'agi tation est le propre partage des choses humaines.
Mais il ne faudrait pas tirer de cette considération un tour d'esprit fataliste et se dire, ou : les choses suivront leur cours jusqu'au cataclysme qui attend tous les établissements humains; ou bien : Dieu est le maître et il règle tout, laissons-le agir. Non, il ne faut point penser ainsi, parce que Dieu ne règle pas tout, ne voulant pas tout régler. Ea effet :
Ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'Univers et qui, tout-puissant par lui-même [quoiqu'il soit tout-puissantj, a voulu que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres, ce même Dieu a voulu aussi que le cours des choses humaines eut sa suite; que les hommes et les nations eussent des qualités proportionnées à l'éducation à laquelle ils étaient destinés; et, à la réserve de certains coups extraordinaires où Dieu voulait que sa main parût toute seule, il n'est point arrivé de grand changement qui n'ait eu ses causes dans les siècles précédents. ^
On voit bien la théorie de Bossuet : De même que l'univers, l'ensemble des choses créées marche tout seul, va de lui-même et que Dieu ne se réserve que les miracles pour interrompre le cours des lois qu'il a établies ; de même l'humanité marche toute seule, chaque événement ayant derrière lui sa cause et devant lui ses effets et Dieu ne se réservant que de rares interventions personnelles, que de rares miracles historiques. Donc, d'une part, on peut
étudier l'histoire humainement, en ne tenant compte que de la succession et de l'enchainement des causes et des effets; d'autre part, il faut se persuader qu'une des causes de l'histoire et la principale, est la liberté humaine, ifue nous faisons l'histoire, par nos vertus et par nos vices, par nos bonnes actions et par nos fautes; et que, par conséquent, il faut éviter les fautes et bien agir. Et comme dans toutes les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver... Le devoir de celui qui lit l'histoire est de « rechercher les effets dans leurs causes les plus éloignées ». Et celui qui prend cette habitude découvrira ceci, qui est la leçon de l'histoire, de toute l'histoire :
Encore qu'à ne regarde^ que les rencontres particulières, la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre il en arrive à peu prés comme dans le jeu. où le plus habile l'emporte à la longue. Dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de Tempire et de la puissance, qui a prévu de plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager selon la rencontre, à la fin a eu l'avantage et a fait servir la fortune même à ses desseins. Ainsi ne vous lassez point d'examiner les causes des grands changements, puisque rien ne servira jamai- tant à votre instruction; mais recherchez-les surtout dans la suite des grands empires où la grandeur des événements les rend plus palpables.
Gînsidérons donc, par exemple, le caractère des Romains qui a été une des causes et la principale de leur incroyable succès et de leur surprenante grandeur.
De tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemblr le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dan^ ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux et enfin le plus patient a été le peuple romain. De tout cela s'est formé la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais. Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de son pays . Une de ces choses lui faisait aimer l'autre ; car, parce qu'il aimait sa liberté, il aimait aussi sa patrie, comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres. Sous ce nom de liberté les Romains se figuraient, avec les Grecs, un Etat où personne ne fût sujet que de la loi et où la loi fût plus puissante que tous les hommes.
Cette précieuse et admirable définition de la liberté et du gouvernement républicain a été inspirée à Bossuet par le De legihus de Cicéron, et du reste par sa pénétrante intelligence des institutions politiques. Bossuet est monarchiste, sans aucun doute, mais il sait ce que c'est que la République; c'est le gouvernement de la loi seule, les citoyens n'étant sujets de personne et étant sujets de la loi, et n'obéissant aux chefs qu'autant qu'ils commandent des choses com-
mandées par la loi elle-même dont ils ne son» que les représentants et les ministres; et les plus grands, même le chefde l'État n'étant pas audessus de la loi, mais ses premiers serviteurs.
La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avezvous vu que dans leur commencement et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour eux...
Pourquoi en est-il ainsi et quel rapport y a-t-il entre la pauvreté et la liberté? Bossuet le dit tout de suite :
La pauvreté n'était pas un mal pour eux; au contraire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur liberté pius entière, n'y ayant rien de plus libre quun homme qui sait vivre de peu et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.
Ceci est comme une seconde définition de 1.1 liberté. C'est qu'il y a la liberté politique, qui consiste à n'être sujet que de la loi, et il y a la liberté personnelle, la liberté dont on jouit, non en tant que citoyen, mais en tant qu'homme, ce qui consiste à ne dépendre de personne. Or cette liberté on ne la saisit que dans l'amour de la pauvreté. En effet, si l'on a beaucoup de besoins on dépend de tout le monde ou tout au moins de beaucoup de gens. Si l'on se contente de très peu, pourvu qu'on travaille, même modérément, on ne dépenu de personne. On comprend très bien que, même dans un pays très libre, un homme qui ne sera, en tant que citoyen, sujet que de la loi, s'il a beaucoup de besoins sera, en tant qu'homme, subordonné aux protecteurs qui lui feront obtenir des places ou aux bienfaiteurs dont il sera forcé d'être le complaisant; et par conséquent, quoique citoyen d'un pays libre, ne sera pas libre du tout. Voilà les rapports qui existent et par tout pays, entre le culte de la pauvreté et la liberté.
C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tput ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle était leur vie ; c'est de quoi ils soutenaient leur famille qu'ils accoutumaient à de semblables travaux. Tite-Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de peuple où la frugalité, où l'épargne, où la pauvreté aient été si longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu des paysans et n'avaient d'éclat ni de majesté qu'en public et dans le Sénat. Du reste, on les trouvait occupés de labourage et des autres soins de la vie rustique quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans l'histoire romaine... Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien
Eour la grandeur et pour la beauté de leur ville... 'épargne régnait seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui était le plus économe et qui prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et le pius heureux.