LE RICHE ET LE PAUVRE
Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche pleine et délibérée. Il
f tarie avec confiance [confiance en lui, assurance], il ait répéter celui qui l'entretient et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déplie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin et il éternue fort haut . . .
En un mot il est avantageux, impoli et insolent, le tout avec naturel. Il n'afTecte point, c'est sans effort. Giton est insolent comme il respire; on sent qu'il a été ainsi depuis ses premiers ans et qu'il a été élevé dans ces principes plutôt que dans ce qui aurait pu le détourner de ces habitudes.
Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et il étemue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. II occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre : il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête et l'on s'arrête; il continue de marcher et l'on marche; tous se règlent sur lui .
Ceci est un nouveau trait : non seulement Giton est insolent, mais on souffre ses inso-
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lences; tout le monde les souffre et en les supportant semble y condescendre et en y condescendant, les encourager. Qu'est-ce à dire ? D'où vient cela? Nous le saurons sans doute à la fin.
Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas ; on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on croit les nouvelles qu il débite.
Cette condescendance va plus loin que tout à l'heure. C'est comme une prosternation et un aplatissement devant Giton. Qu'est-ce à dire ? Serait-il roi ? Nous le saurons sans doute tout à l'heure.
S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser ses jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne ou le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin [irréligieux], politique [aimanta discourir sur la politique], mystérieux sur les affaires du temps [affectant d'avoir de grands secrets concernant le gouvernement], il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.
Il est riche, voilà le dernier mot, qui explique tout et qui est réponse à tout. Au riche il est permis d'être impertinent, insolent et grossier, et tout le monde, par espoir d'en tirer quelque chose, ou par crainte d'avoir besoin de lui, l'y encourage. Et ceci est la satire du riche sot mais encore plus de ceux qui le flattent.
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre; il dort peu et d'un sommeil fort léger...
Car la crainte, le souci, les alarmes empêchent le sommeil d'être profond et de Phédon comme du lièvre de La Fontaine, on peut dire: «f Cet animal est triste et la crainte le ronge. »
... et il a, avec de l'esprit, l'air d'un smpide ; il oublie de dire ce qu'il sait et de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal ; il croit peser à ceux i qui il parle ; il
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conte brièvement, mais froidement; il ne se tait pas écouter, il ne fait point rire .
En un mot il est timide, profondément timide, et par conséquent ne peut tirer parti de ses qualités et ne peut que les déprécier. Et pourquoi il est timide, vous vous en doutez assez déjà puisqu'il est présenté comme l'opposé de Giton.
Il applaudit, il sourit à ce que les autres disent; il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services ; il est complaisant, fktteur, empressé .
Il n'est pas seulement timide, il est plat; il est au premier rang, certainement, de ceux qui sont toujours de l'avis de Giton et qui croient les nouvelles qu'il débite. Il se fait le serviteur empressé de tout le monde, du reste; car le pauvre homme n'a guère à distinguer ceux qui sont au-dessus de lui et ceux qui sont au-dessous, tout le monde, à bien peu près, lui étant supérieur.
Il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craiiidre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés et n'ose les lever sur ceux qui passent... Il n'occupe pas de lieu, il ne tient pas de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau .
La Bruyère revient à la timidité, comme étant le principal trait et comme le tout du caractère de Phédon; il la caractérise par des exagérations de style, des hyperboles amusantes: » il n'occupe pas de lieu... » qui marque fortement le vœu perpétuel de Phédon de passer inaperçu, d'être, s il se peut, invisible.
Si on le prie de s'asseoir [si : on ne l'en prie pas très souvent], il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas dans la conversation et il articule mal; libre néanmoins avec ses amis sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres [peu favorable aux ministres] et du ministère.
Timide et aigri, c'est ce que marque ce paragraphe. Quand Phédon secoue sa timidité et sa crainte de tout, ce qui lui arrive rarement et seulement avec quelques intimes, il révèle son mécontentement et déverse, un temps, sa bile. Il est de l'opposition. Il ne peut pas être « content de la cour » et du gouvernement. Il y faudrait une philosophie stoïcienne ou optimiste qu'il n'a pas.
Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque stir soi. . .
Mot révélateur de la rusticité du temps. A cette époque tout le monde crachait par terre et l'impolitesse était de cracher a fort loin », comme Giton; Fhédon crache si près de lui qu'il crache presque sur soi et cela est de la timidité.
... et il attend qu'il soit seul pour éternuei, ou si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie, il n'en coûte à personne ni salut, ni compliment.
a 11 attend qu'il soit seul pour éternuer>jest encore une exagération de st}'le et assez divertissante car rien n'étant irrésistible comme l'éternuement, attendre d'être seul pour éternuer est difficile.
« C'est à l'insu de la compagnie et il n'en coûte à personne... » Il éternue d'une façon si étouffée que personne ne l'entend et il n'en coûte à personne ni salut ni compliment parce que, selon les habitudes du temps, si on avait entendu il aurait fallu lui dire « Dieu vous bénisse! » ou au moins le saluer; mais de la façon dont il l'a fait, on en est dispensé, personne ne s'en étant aperçu ou chacun pouvant feindre de ne point s'en apercevoir. La Bruyère termine parle mot: « Il est pauvre » que tout le monde attendait et qu'on peut dire même qui n'était pas assez inattendu.