‹ Ce que disent les livresChapitre 16 sur 38 · SUR LES FEMMES INSTRUITES · texte numérisé non relu

SUR LES FEMMES INSTRUITES

La Bruyère a dit son mot sur cette question qui passionnait alors les esprits autant au moins qu'à présent : les femmes doivent-elles être instruites? Et nous verrons dans ce passage un exemple de sa manière de raisonner:

Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes?

En effet la Philaminte des Femmes savantes de Molière « s'en prenait aux hommes » de cela. Elle disait : « Je veux nous venger de cette indigne classe où nous rangent les hommes de borner nos talents à des futilités et nous fermer la porte aux sublimes clartés. »

Par quelles lois, continue La Bruyère, par quels édits, par quelles ordonnances leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire et de retenir ce qu'elles ont lu et d'en rendre compte? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une espèce de légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique [d'une maison à tenir] ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute difiérente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire?

La Bruyère a donné ici sans aucun ordre, je ne sais pas pourquoi, d'une part toutes les raisons qui seraient, si elles existaient, pour empêcher réellement les femmes d'être instruites, à savoir les impuissances naturelles, constitutionnelles — d'autre part les raisons accidentelles et qu'il dépendrait des femmes de supprimer :

1° Raisons qui, s'il est vrai qu'elles existent, interdisent le savoir aux femmes : faiblesse

de leu .omplexion intellectuelle; elles ne sont pas, ai on, assez intelligentes — légèreté qui leur interdit une longue étude; elles ne sont pas inintelligentes, mais elles ont, dit-on, l'esprit trop léger pour poursuivre longtemps un travail intellectuel — éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses;

2° Raisons qu'il dépendrait des femmes de supprimer, parce que ce sont des défauts qu'elles pourraient corriger : soin de leur beauté, coquetterie; talent pour les ouvrages de la main auxquels elles sacrifient des talents plus élevés qu'elles pourraient cultiver; soin de leur train de maison, ce qui n'est pas un défaut, mais ce qui est occupation où elles s'absorbent peutêtre trop ; curiosité des petites nouvelles et bruits de la ville, comméragç; nonchalance qui les porte à ne pas exercer leur mémoire. — Or les défauts constitutionnels qui s'opposeraient réellement à ce que les femmes fussent instruites, il est très possible qu'elles ne les aient pas, et les défauts qu'elles se sont donnés par habitude, elles peuvent les corriger. Et nous voici revenus au point de départ : Qu'est-ce qui empêche les femmes de se rendre instruites ? Rien.

Cependant La Bruyère reconnaît que si les hommes n'empêchent point les femmes d'être instruites, du moins ils sont satisfaits qu'elles ne le soient point :

A quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.

Et cela, car La Bruyère est très impartial, donne partiellement, donne très peu, mais donne un peu raison à Philaminte : les hommes ne « bornent » pas les femmes à des futilités, mais ils les approuvent de s'y borner elles-mêmes. Et quand une femme s'est rendue instruite, qu'en pensent les hommes? Ils l'admirent, mais en affectant de la regarder comme inutile, comme un objet de luxe :

On regarde une femme savante comme on fait une belle arme : elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché ; c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un clieval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

Mais enfin que pense La Bruyère lui-même sur cette question? Le voici, c est sa conclusion :

Si la science et la sagesse se trouvent unies en i n même sujet, je ne m'informe plus du sexe, j'admire. Et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à être savante et qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oub-Iié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de cenains défauts : concluez donc vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seront sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante; ou

qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage.

Cette conclusion est très nette : n'opposez pas la femme sage à la femme savante, car la femme savante n'est que la femme sage et qui l'a été assez pour vaincre les défauts bien connus qui s'opposaient à ce qu'elle fût savante.

Elle est d'autant plus affirmative, cette conclusion, que nous avons vu que plus haut, La Bruyère, parmi les défauts empêchant les femmes de devenir savantes, en énumérait qui étaient des /rai'cr^, corrigibles ; mais en énumérait d'autres, nous l'avons vu, qui étaient, s'ils existaient, défauts naturels, constitutionnels (faiblesse d'esprit, légèreté intellectuelle, etc.). Or de ces défauts naturels, dans sa conclusion // n'en tient plus compte, puisqu'il ne parle que de défauts qui ont pu être corrigés. C'est donc que ces défauts naturels, constitutionnels et incorrigibles, il croit qu'on les a supposés chez la femme plutôt qu'ils n'y existent. Restent les travers, qu'il pen;e que la femme peut corriger et qu'il félicite certaines femmes de corriger en effet. La Bruyère est évidemment pour la femme instruite et, « sans s'informer du sexe, il admire ». Cela se voit très bien dans le portrait qu'il fait d'une femme selon son cœur et ce portrait nous servira à la fois à voir La Bruyère confirmant ses idées sur les femmes et à voir La Bruyère peintre élogieux et non plus peintre satirique.

PORTRAIT D ARTENICE

Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien mis en œuvre, et continuant de parler d'elle : « C'est, ajoutait-il, comme une nuance [un mélange très adroit d'agrément et de raison qui occupe les yeux et le ccxur de ceux qui lui parlent... Trop jeune et trop fleurie (dans sa lleur de jeunesse] pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite et ne croit avoir que des amis...

C'est-à-dire que tout le monde l'aime un peu plus que d'amitié, mais qu'elle ne s'en aperçoit pas ou ne veut pas s'en apercevoir et ne croit avoir que des assidus l'aimant de simple amitié Pleine de vivacité et capable de sentiments [vivacité doit être à peu près synonyme du mot saillies qui vient plus loin], elle surprend et elle intéresse, et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus tin dans les conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui, entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique.

Elle sait toutes les choses ingénieuses qui font qu'une conversation est distinguée et d'un tour gracieux et ces choses sont de l'esprit; de plus elle a dans son humeur propre, dans son caractère de quoi fournir des propos imprévus, originaux, bien personnels, qui jaillissent d'ellemême et qui dispensent de la réplique, parce qu'ils sont décisifs et qu'on ne trouve rien à y ajouter.

Portraits

Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir [à acquérir des idées nettes] et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe .

Et c'est-à-dire qu'elle connaît l'art de rendre les gens intéressants. Elle a cette manière de parler qui est déjà une manière d'écouter ce

3u'on va répondre, tant elle le sollicite avec moestie et désir de savoir. Et elle a cette manière d'écouter qui persuade qu'on est compris, qu'on est apprécié et que rien ne se perdra de ce que vous dites. Bref elle écoute toujours, ou presque toujours. C'est une politesse d'abord et ensuite cela tire des interlocuteurs tout ce qu'ils peuvent rendre, les met en plein rapport. C'est cela qui fait les bons entretiens. Le premier talent du causeur est de savoir écouter. Et quand elle réplique, quelle est sa manière? La voici :

Loin de s'appliquera vous contredire et d'imiter Elvire qui aime mieux passer pour une femme vive que de marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit; vous êtes content de vous, d'avoir pensé si bien et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru.

En d'autres termes, après avoir parlé pour vous faire parler, après avoir écouté de manière à vous persuader que vous êtes inappréciable, elle parle en vous écoutant encore, en prenant pour siennes et en faisant siennes vos idées, en vous faisant cet honneur de penser par vous, en étant votre écho, mais un écho qui agrandit la voix. C'est la plus séduisante des femmes. — Par parenthèse, on ne peut s'empêcher de remarquer que La Bruyère montre ici un peu le bout de 1 oreille. Il aimait à être apprécié et la femme qu'il a trouvé la plus charmante, c'est la femme qui l'appréciait davantage. Sous Louis XIII il y avait un- poète de second ordre, Gomberville, qui était très attentif auprès d'une certaine uame. « Pourquoi, lui demandait-on, aimez-vous tant Mme du ***? Elle n'est pas belle. — Non.

— Elle n'est pas spirituelle. — Non. — Elle n'est pas élégante. — Non. — Alors pourquoi?

— Je vous assure qu'elle écoute bien. »

Dans son portrait d'Arténice, La Bruyère s'est montré un peu Gomberville :

Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive : elle oublie les traits [les traits d'esprit] où il faut des raisons; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente.

Être au-dessus de la vanité je ne dirai pas donne du bon scp.s, mais laisse tout le bon sens qu'on a, et sans aller jusqu'à dire, comme Descartes, que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, du moins si chacun avait à sa disposition tout le bon sens qu'il a, beaucoup en auraient beaucoup et tous en auiaient un peu. C'est la vanité qui fait que

presque tous en montrent si peu. a La simplicité est éloquente; >■ cela veut dire qu'elle persuade et la vraie éloquence n'est que l'art de persuader.

S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans les mêmes intérêts [que ce quelqu'un], laissant à Elvire les jolis discours et les belles-lettres qu'elle met à tous usages, Arténicejî'emploie auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle c est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connaître.

La lecture et la conversation des hommes distingués sont, en effet, la véritable éducation d'une femme du reste bien douée. Si le; hommes distin^és lui font défaut, ce qu; est fréquent, la lecture suffit; car la lecture est, comme l'a dit Descartes, une conversation continue avec les plus honnêtes gens des siècles passés. Remarquez bien : « moins pour en être connu que pour les connaître », Le défaut des femmes et, du reste, de beaucoup d'hommes, est de vouloir connaître les hommes célèbres pour dire qu'ils sont connus d'eux, pour les citer et pour s'en faire gloire. C'est une vanité et une vanité puérile. Il faut connaître, quand on le peut, les hommes de mérite (et il y en a dans toutes les classes de la société) pour les connaître, c'est-à-dire pour les pénétrer et voir et étudier tout ce qu'ils ont de bon. C'est ainsi que le spirituel Fontenelle disait de Malebranche le gra- sphilosophe : « On venait le voir de tous '« points de l'Europe. Il distinguait très bien ceux oui venaient pour h voir et non pas pour 1 avoir vu. »

On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour et de tout le mérite qu'elle se prépare par les années, puisque, avec une bonne conduite, elle a de meilleures intentions.

La Bruyère marque ici îe but d'une bonne éducation et sérieuse, soit par les conversations, soit par les lectures. Il s'agit de se préparer un mérite solide pour l'âge de la maturité et pour la vieillesse. Les agréments de la figure passent et même ceux de l'esprit, car l'esprit tient, en partie, au moins à la gaieté de la jeunesse; ce qui ne passe pas, c'est la solidité, la force des pensées sérieuses et du caractère bien formé. Or, c'est cela que la forte éducation par les bonnes conversations et par les bonnes lecture > nous donne et maintient en nous. J'ai dit mtf ne : le caractère se ressent beaucoup de cette fone éducation qu'on se donne pendant la jeunesse. En effet, le moraliste Joubert a dit : « Ceux qui se sont refusé les pensées graves tombent dans les idées sombres. » Rien de plus vrai. Entretenu de futilités, l'esprit, quand 1 âge des futilités est passé, se trouve dénué, se trouve vide, et les idées noires, la mélancolie, la tristesse ne tanknt pas à le remplir.

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