CABINET DE TRAVAIL DE BALZAC DANS SA MAISON DE PASSY
ciant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Mme Vauquer avait admiré dix-huit chemises de demi-hollande dont la finesse était d'autant plus remarquable que le vermicelier portait sur son jabot dormant deux épingles unies par une chaînette, dont chacune était montée d'un gros diamant. Habituellement vêtu d'un liabit bleu barbeau, il prenait cluque jour un gilet de piqué blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme [en forme de poire] et proéminent qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. Sa tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de cheveux qui le rendait en apparence coupable de quelques bonnes fortunes. Lorsque son hôtesse l'accusa d'être un galantin, il laissa errer sur ses lèvres le gai sourire du bourgeois dont on a flatté la vanité...
Tout le portrait es^" celui du bourgeois
cossu et vulgaire. 11 a aimé, il aime encore le linge très fin, l'habit des hommes de la haute bourgeoisie parisienne , celui qui se porte au boulevard et au bois ; le gilet blanc qui, devant être changé tous les jours, marque un certain état de fortune et l'absence du souci de l'économie : mais
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surtout, ceque s'interdit le vrai élégant, les bijoux, qui sont ostentatoires et qui sont comme l'enseigne à attirer les regards et la considération. 11 lésa tous: la chaîne d'or, et lourde, les breloques, les épingles de cravate en gros diamants, la tabatière d'or avec médaillon. Il porte sur lui cette petite fortune, qui constate, proportionnellement, qu'il en' a une grande. C'est un peu pour qu'on le sache ; c'est beaucoup pour se le rappeler à lui-même. Il regarde ses breloques ou sa tabatière comme il se regarderait dans une glace. Tout dit en lui : Je suis riche et j'ai toujours peur d'oublier de m'en souvenir. Du reste, quoique sobre, dès cette époque, il est gras, « frais comme l'oeil », à joues pleines et fraîches, jeune encore d'allure et de démarche et de prestance.
Quoique le larmier de ses yeux fût retourné, gonflé et pendant, ce qui l'obligeait assez fréquemment à les essuyer, Mme Vauquer lui trouva l'air agréable et comme il faut, et son mollet charnu saillant, autant que son long nez carré, pronostiquaiv des qualités morales que confirmait la face lunaire et naïvement niaise du bonhomme. Tous les matins le
Balzac
coiffeur de l'Ecole polytechnique venait l'accommoder et lui poudrer les cheveux .
C'était le bourgeois de moyenne classe du temps de Louis-Philippe aspirant à la haute bourgeoisie et la copiant.
Le pire Goriot — Trois ans après, « le père Goriot », un jour, apparut sans poudre ; son hôtesse laissa •^chapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux ; ils étaient d'un gris sale et verdâtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus désolée de toutes celles qui garnissaient la table... Quand son trousseau fut usé, il acheta du calicot à quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge Ses diamants, sa tabatière d'or, ses bijoux disparurent un à un. Il avait quitté son habit bleu barbeau, tout son costume cossu, pour porter, été comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un habit de poil de chèvre et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre, ses niollets tombèrent ; sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se rida démesurément, son front se plissa, sa mâchoire se dessina. Il ne se ressemblait plus. Le bon vermicelier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bêtise, dont la tenue égrillarde réjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait être un septuagénaire nébété, vacillant, blafard . Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris de fer; ils avaient pâli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns il faisait horreur, aux autres il faisait pitié. De jeunes étudiants en médecine, ayant remarqué l'abaissement de sa lèvre inférieure, et mesuré le sommet de son angle facial, le déclarèrent atteint de crétinisme, après l'avoir longtemps houspillé sans en rien tirer...
Tous les traits de ce second portrait, en opposition directe avec ceux du premier, visent une misère physiologique en tant qu'elle est l'effet et le signe d'une misère morale. Amaigrissement, plissement du front, des joues, de la chair autour des mâchoires ; face terreuse ; au lieu du mollet charnu et saillant qui suppose une marche ferme, l'allure vacillante. Aucun trait qui dénonce une maladie proprement dite ; aucun qui ne suggère l'idée d'une profonde affection morale, rongeante et lentement dévastatrice.
Le dernier mot n'est que l'exagération d'une observation exacte et qui résume tout le morceau. Les jeunes étudiants déclarent Goriot iitteint de crétinisme, parce qu'il l'est d'une de ces idées fixes qui, sans rendre idiot, vous donnent toutes les apparences de cela.
Remarquez aussi le premier mot : Goriot sans poudre. Ceci avant tout le reste, d'abord
parce que la suppression de la poudre a été un des premiers retranchements, un des premiers sacrifices que Goriot se soit imposés; ensuite et surtout parce que ce changement, le seul qui ait été brusque et soudain, a attiré l'attention des pensionnaires sur tous les autres qu'ils avaient à peine remarqués et a fait qu'ils se sont dit : « C'est vrai, depuis trois ans il a bien changé ; il a maigri, il s'est décoloré, il s'est ratatiné », et tout le reste.
Quant à Veffel produit sur l'entourage — ce qui complète le portrait ; car on est ce qu'on peut être, mais pour le lecteur l'impression qu'un être fait sur ceux qui l'environnent est un renseignement très précieux et comme définitif; — quant à l'effet produit sur l'entourage, le voici :
Il était tombé dans un état méditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sénik. Chacun, dans la pension, avait des idées bien arrêtées sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni femme ni fille L'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe à classer parmi les casquettifcres, disait un employé du Muséum. Poiret était un aigle, un gentleman auprès de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, répondait ; il ne disait rien, à la vérité, en parlant, raisonnant ou répondant ; car il avait l'habitude de répéter en d'autres termes ce que disaient les autres ; mais il contribuait à la conversation ; il était vivant, il paraissait sensible ; tandis que le père Goriot, disait encore l'employé du Muséum était constamment à zéro Réaumur.
En un mot, Goriot, pour employer l'énergique et si juste expression populaire, est absorbé. Quelque chose en lui l'attire à soi et supprime toute expansion, toute sortie, tout mouvement, si petit qu'il soit, vers le dehors. 11 n'est plus « sensible » à ce qui vient du dehors ; et il ne paraît plus vivant. Il est au-dessous d'un imbécile, constaté et avéré tel. Car l'imbécile est passif; on l'atteint, il répercute; on lui parle, il répond comme un écho ; il est passif. Goriot n'est pas même passif; il ne subit plus le contact des objets extérieurs ; toute communication entre le dehors et lui est comme coupée. Pourquoi? Les pensionnaires de la maison Vauquer répondent à leur manière ; le lecteur se le demande avec intérêt et c'est en quoi le portrait, en même temps que curieux en soi, est extrêmement adroit comme introduction au roroman et invitation à le lire.
Balzac est un portraitiste consommé en même temps qu'il est un romancier très habile.