‹ Ce que disent les livresChapitre 37 sur 38 · EN COSTUME DE PAGE · texte numérisé non relu

EN COSTUME DE PAGE

(Par Achiiie Deveria)

musique », ville charmante, du reste, et ensorceleuse...

Qu'il soit rusé, simple ou moqueur, N'est-ce pas qu'il nous laisse au cœur Un charme étrange, Ce peuple ami de la gaieté Qui donnerait gloire et beauté Pour une orange?

La Sicile aussi a son charme, qui est plus oriental qu'européen, et qui, par conséquent, donne à un voyage en Italie le caractère d'un voyage très lointain, chez des peuples qui n'ont presque plus rien de commun avec les nôtres.

Catane et Palerme t'ont plu; le n'en dis rien ; nous t'avons lu ;

Mais on t'accuse D'avoir parlé bien tendrement, Moins en voyageur qu'en amant.

De Syracuse.

Et pour taquiner un peu son frère, et pour lui rappeler sans doute ses confidences, il parle,. par oui-dire, mais dans sa manière coquette et cavalière qui rappelle le -xviiF siècle, des femmes de ce pays-là :

Ils sont beaux quand il fait beau temps Ces yeux presque mahométans

De la Sicile; Leur regard tranquille est ardent Et bien dire en leur répondant

N'est pas facile.

C'est-à-dire, sans doute, en Jeur répondant regard.

C'est ainsi qu'ailleurs, dans son Idylle ^ Alfred de Musset a écrit : « Avec deux ycu.x bavards parfois j'aime à jaser. »

du

Ils sont doux surtout quand le soir Passe dans son domino noir

La toppatcUe'.

(3n peut l'aborder sans danger, Et dire : « Je suis étranger,

Vous êtes belle. »

Mais remontons et traversons les Abruzzes. C'est un pays très barbare, très sauvage, très ignorant.

Quoi qu'il en soit, il est certain Que l'on ne parle pas latin

Dans les Abruzzes; Et que jamais un postillon N'y sera l'enfant d'Apollon

Ni des neut Muses.

V^oici la Campanie, riche, au contraire, fertile et grasse. Il y a là de grands souvenirs historiques. C'est ici que Marius proscrit s'est réfuojié dans les marais de Minturncs et qu'Annibal (d'après une légende que Musset accepte trop facilement) s'est amolli dans les « délices » de Capoue.

Il est bizarre assurément...

(Pourquoi ? Simple fantaisie de causeur, non pas très heureuse.)

Il est bizarre assurément Que Mintumes soit justement

Près de Capoue :

Là tombèrent deux demi-dieux Tout barbouillés, l'un de vin vieux,

L'autre de boue.

Voici les marais pontins, très déserts, où vagabondent des troupeaux de buffles en liberté, à demi sauvages, où circulent et guettent, d'après la légende, tant de brigands craints de tous les voyageurs.

Des brigands t'ont-ils arrêté Sur le chemin tant redouté

De 'l'erracine?

Les as-tu vus dans les roseaux Où le buffle aux larges naseaux

Dort et rumine?

Remarquez la netteté de l'esquisse; notez, de plus, que les buffles ne sont pas non plus hors de propos et hors du sujet dont on traite : le bruit et l'agitation des roseaux froissés par un buffle à moitié endormi sont pris par les voyageurs comme provenant d'un brigand qui était "à l'affût, qui se lève et va sYl-ncer sur eux.

Hélas! Hélas! Tu n'as rien vu.

Oh ! — comme on dit — temps dépourvu

De poésie!

Ces grands chemins sûrs nuit et jour, Sont ennuveux comme un amour Sans jalousie.

Remontons encore en suivant le voyageur

aui, sans doute, a fait son voyage en suivant 'abord toute la côte occidentale, et en visitant la Sicile, puis en regagnant Rome, puis en

I . La grisette de Catane, vêtue d'une sorte de mante ea «oie noire, nommée la tof>pa.

inclinant vers l'est pour se diriger sur \'enise. De quelque façon, du reste, que Paul de Musset ait établi son itinéraire, Alfred veut terminer par Venise, parce que c'est la ville qui tient le plus de place dans ses souvenirs.

Si tu t'es un peu détourné Tu t'es, à coup sur, promené

Près de Ravenne, Dans ce triste et charmant séjour Où Byron noya dans l'amour

Toute sa haine.

Le grand poète anglais Byron, qui avait une grande haine pour sa patrie, laquelle s'était conduite injustement envers lui, parcourait l'Europe. Il séjourna très longtemps dans la triste Ravenne qu'il aimait et où il aimait. Il ne la quitta qu'en 1823 pour aller prendre part à la guerre des Grecs contre les Turcs. Il devait mourir très peu de temps après, de fièvre, à Missolonghi. Musset avait beaucoup aimé Bvron, l'avait beaucoup imité et s'en souvenait souvent. Rappelez-vous le début de la lettre de Lamartine : « Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne... »

C'est un pauvre petit cocher Qui m'a mené sans accrocher

Jusqu'à Ferrare.

V désire qu'il t'ait conduit.

îl n'eut pas peur, bien qu'il fît nuit.

Le cas est rare.

Ferrare semble avoir laissé bien peu de souvenirs dans l'esprit de Musset puisqu'il ne s'en rappelle que le chemin qui y conduit et le cocher qui l'y a mené. Il se garde bien, du reste, de faire de sa causerie un guide en Italie. Les réminiscences toutes personnelles que ses conversations avec son frère ont réveillées en lui, avec une réflexion brève et amusante ou touchante ou pittoresque, c'est tout ce qu'il veut qui entre élégamment dans ses vers.

Padoue est un fort bel endroit

Où de très grands docteurs en droit

Ont fait merveille ; Mais j'aime mieux la polenta Qu'on mange aux bords de la Brenta

Sous une treille.

Padoue est bâtie sur le Bacchiglione et sur un canal qui débouche dans la Brenta. Son université était célèbre du temps delà Renaissance, particulièrement par sa faculté de droit. La

f)olent-a est une sorte de purée de maïs et c'est e mets national du pays.

Sans doute tu l'as vue aussi.,.

Ici commencent les souvenirs précis et les souvenirs multiples et les souvenirs douloureux d'Alfred de Musset...

Sans doute, tu l'as vue aussi Vivante encore, Dieu merci.

Malgré nos armes, La pauvre ville du Lido, Nageant dans une goutte d'eau

Pleine de larmes

MUSSHT A 40 ANS (D'af>7-ès la lithographie de Gavarni.)

\'enise est bâtie, comme on sait, sur un groupe de petites iles séparées par des canaux, la plupart très étroits. Entre elle et la terre ferme, à l'embouchure de la Brenta, sept iles très rapprochées les unes des autres s'appellent Lidi (les bords) ou Lido (le bord) quand on les considère comme ne formant qu'un pays, a Malgré nos armes » veut dire sans doute que les guerres des Français en Italie pendant la Révolution et le traité de Campo-Formio, en 1797, mirent fin à l'existence politique de \'enise, mais qu'elle vit encore de sa vie propre.

Toits superbes! Froids monuraentsl Linceul d'or sur des ossements

Ci-g!t Venise, Là, mon pauvre cœur est resté.

S'il doit m'en être rapporté

Dieu le conduise!

Venise est moins funèbre que cela et précisément Musset vient de le dire, s'embarrassant peu, en tant que poète, des contradictions; mais il songe qu'il y a laissé son cœur, en d'autres termes que son cœur y est mort, et tout de suite, il la voit, naturellement, comme un tombeau. C'est ainsi que, quand il était à Venise, il a fait la chanson très gaie :

A Saint-Biaise, à la Zuecca Vous étiez, vous étiez bien aise...

et que dans sa Nuit de Décembre il écrit :

A Venise, à l'affreux Lido,

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique.

Les objets sont ce que les fait la couleur de notre âme. Revenons à la pièce qui nous occupe depuis le commencement de cet article.

Mon pauvre cœur, l'as-tu trouvé Sur le chemin, sous un pavé,

Au fond d'un verre?

Ou dans ce grand palais Nani, Dont tant de soleils ont jauni

La noble pierre?

Musset avait en effet habité le palais Nani et y avait été très malade, de corps et d'âme, en 1833. Il a raconté tout cela, avec des arrangements romanesques, dans la Confession d'un Enfant du siècle; son frère l'a raconté dans Lui et Elle, et George Sand dans Elle et Lui. Ces trois relations sont aussi éloignées de l'exactitude les unes que les autres; c est encore celle d'Alfred de Musset qui est la plus rapprochée de l'authenticité.

L'as-tu vu sur les fleurs des prés, Ou sur les raisins empourprés

D'une tonnelle?

Ou dans quelque frêle bateau, Glissant à l'ombre et fendant l'eau

A tire-d'aile.

La première partie de cette strophe paraîtra bien étrange a ceux qui ont vu la Venise actuelle. Elle est très exacte se rapportant à la

Venise de 1833. Il y avait à cette époque à la pointe de la Giudecca, faubourg de Venise, une prairie avec une petite église consacrée à San Biagio (Saint-Biaise) et c'est là que Musset allait, comme il le dit dans la chanson citée plus haut, cueillir la verveine.

L'as-tu trouvé tout en lambeaux Sur la rive où sont les tombeaux?

Il y doit être.

Les cimetières de Venise sont précisément au Lido.

Je ne sais qui l'y cherchera, Mais je crois bien qu'on ne pourra L'y reconnaître.

Sans que cela soit absolument vrai (comme aussi bien ces choses du cœur ne sont jamais aussi tranchées que cela), Musset a toujours vu sa vie séparée en deux parts : avant Venise; après le drame d'am.our dont il a souffert à Venise. Donc le cœur qu'il a laissé à Venise serait méconnaissable à ceux qui ne connaissent que celui qu'il a quand il écrit ceci (1844). Qu'était-il donc ce cœur de 1833 ?

Il était gai, jeune et hardi Et se jetait en étourdi

A l'aventure; Librement il respirait l'air Et parfois il se montrait fier

D'une blessure.

Ceci est tout un portrait et presque complet de Musset jeune par Musset lui-même. Jeune et incapable, du reste, de vieillir jamais, et presque de jamais inùrir; gai d'une gaieté pétulante, impertinente, fantasque et tournant facilement au burlesque; hardi, par courage héréditaire d'abord, car il était de famille militaire, et par insouciance absolue de l'avenir; Musset était un étourdi et il a fait dire à un personnage d'une de ses pièces : « Etourdi... moi qui le suis comme le premier coup de matines, » et il était un aventureux, un chasseur de sensations rares et dangereuses, toujours prêt à répondre à l'appel du fantasque maitre qui s'appelle l'Inconnu. Il respirait l'air largement, en riant ou en souriant, selon les heures, à tout le ciel et à toute la vie. Et parfois il se montrait fier d'une blessure; en bon romantique, en bon disciple qu'il était de Chateaubriand et surtout de Byron, il aimait à croire que les grands blessés de la vie sont des privilégiés, qu'ils se distinguent ainsi ou sont distingués ainsi par une sorte de providence du troupeau des humains qui vivent terre à terre. Et c est ce qui lui faisait dire :

Quel que soit le succès que ta jeunesse endure, Laisse-la s'élargir cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur. Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

Et cette fierté de la douleur, c'est d'elle qu'il veut parler et non d'une fierté d'homme à

Une page de mémoires en vers

la mode ou de gentilhomme, quand il dit, iatigué par la vie :

J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Or, ce cœur, en 1833, que lui est-il advenu? Ce qui devait lui advenir étant ce qu'il était.

Il fut crédule étant loyal,

Se défendant de croire au mal

Comme d'un crime; Puis tout à coup il s'est fondu, Ainsi qu'un glacier suspendu

Sur un abîme.

Il est naturel que Musset se donne, dans le drame d'amour de Venise, tout le beau rôle. Il est incontestable qu'il y a eu beaucoup de torts de son côté; mais qu'il ait eu de la loyauté et surtout de la crédulité, c'est ce qu'il est impossible de lui contester ; et qu'il y ait eu ensuite un écroulement de tout son être comme dans un abîme inténeui, c est aussi tout ce que prouvent ses œuvres d'après 1833 et ce que confirment toutes les correspondances qui ont été publiées dans des temps rapprochés de nous.

Mais de quoi vais-je ici parler ? . . .

Ici se dessine bien la ligne générale de la pièce. Elle a commencé comme la causerie d'un homme avec un ami qui vient de visiter ie même pays que celui-là a parcouru jadis : « Astu vu ceci ? As-tu vu cela ? Cest-il encore comme cela? » Elle a continué par une élégie douloureuse quand s'est rencontré dans cet échange de souvenirs le nom de la ville où l'auteur a souffert. Ce souvenir chassé, le ton de la causerie reparaît, mais désormais plus attendri, n'ayant plus la pétulance d'interrogations brèves, gaies et à bâtons rompus du commencement, à voix plus basse et plus intime et plus caressante, l'auteur venant de sentir qu'il a besoin non seulement d'un compagnon, non seulement d'un ami, mais d'un consolateur.

Mais de quoi vais-je ici parler?

Que ferai-je à me désoler.

Quand toi, cher frère, Ces lieux où j'ai failli mourir, Tu t'en viens de les parcourir

Pour te distraire?

Tu rentres tranquille et content, Tu tailles ta plume en chantant

Une romance.

Tu rapportes dans notre nid Cet espoir qui toujours finit

Et recommence.

Vrai ou arrangé et il n'importe, Musse» apporte ici le portrait de son frère et cela donne une singulière vie à toute la pièce et cela était presque nécessaire puisqu'il y a, à vrai dire, deux interlocuteurs, puisque Musset a fait le portrait de l'un des deux, à savoir de lui, et que s'il ne faisait pas celui de l'autre, il y aurait comme une lacune. Et il faut que ce portrait soit suffisamment en opposition avec le premier pour faire contraste et réplique.

Le retour fait aimer l'adieu...

Vers charmant que l'on peut rapprocher du vers immortel d'Edmond Haraucourt :

Partir, c'est mourir un peu.

Si partir c'est mourir un peu, revenir c'est un peu renaître.

Le retour fait aimer l'adieu; Nous nous asseyons près du feu

Et tu nous contes Tout ce que ton esprit a vu, Plaisirs, dangers et l'imprévu

Et les mécomptes.

Et tout cela sans te fâcher.

Sans te plaindre, sans y toucher

Que pour en rire; Tu sais rendre grâce au bonheur, Et tu te railles du malheur

Sans en médire.

Cette philosophie d'Horace, que Musset prête à son frère, cette philosophie qu'Horace a exprimée dans un joli vers : « Et mihi res non me rehiis stibjiiugere conor — je tâche de me mettre au-dessus des choses, non elles au-dessus de moi, » on voit bien que c'est celle-là que Musset eût voulu pratiquer, de quoi, du reste, par son tempérament, il était absolument incapable; et c'est celle qu'il faut souhaiter à tout le monde.

Cependant, Musset ne souhaite point renouveler les joies du retour et aime mieux, tout compte fait, que le pigeon voyageur reste au logis.

Ami, ne t'en va plus si loin, D'un peu d'aide j'ai grand besoin,

Quoi qu'il m'advienne.

Je ne sais où va mon chemin Mais je marche mieux quand ta main

Serre la mienne.

Et il n'y avait rien qui pût mieux terminer cette charmante pièce, qui est comme une suite des Deux Pigeons de La Fontaine.

Honoré de Balzac est un romancier du XIX- siècle qui vaut surtout par ses descriptions et par la vigueur des l\pes d'iiommcs et de femmes qu'il a tracés. Voici quelques portraits physiques d'hommes et de femmes de petite bourgeoisie qu'il a dessinés avec un art minutieux à la fois et puissant :

Mme Vauquer, hôtesse d'une pension bourgeoise. — Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de cheveux mal mis ; elle marche en traînassant ses pantoufles grimacées Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec de perroquet ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rai d'église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blottie la spéculation et dont Mme Vauquer respire l'air, chaudement fétide, sans en être écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l'amer rentrognement de l'escompteur; enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie comme le typhus est la conséquence des exhalaisons d'un hôpital.

En cette demi-page, Balzac explique toute une partie, et très importante, de son art. Il a toujours voulu marquer fortement les rapports qui existent entre l'être humiin et son habitat, le lieu qu'on habite exerçant son influence sur celui qui y demeure, le pétrissant pour ainsi dire et y laissant sa marque; de son côté l'être humain modifiant et aménageant ses entours à sa ressemblance et de tout cela résultant une harmonie, une concordance qui, le temps a''

' BALZAC d'après le portrait de boulanger (Mutée lie l'uursl

dant, devient parfaite. Et c'est pour cela que Balzac a toujours peint les êtres humains dans leur cadre, ce que font tous les écrivains, du reste, mais ce qu'il a fait avec plus de précision et plus d'exactitude pittoresque que personne :

£m vieille demoiselle Michonneau — gardait sur ses yeux fatigués un crasseux abat-jour en tafl"etas vert, cerclé par du fil d'archal qui aurait effarouché l'ange de la pitié. Son cliâle à franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il couvrait étaient anguleuses. Que!

acide avait dépouillé cette créature de ses formes féminines?

Elle devait avoir été jolie et bien faite. Etait-ce le vice, le chagrin ou la cupidité? Avaitelle trop aimé, avait-elle été marchande à la toilette ou seulement courtisane? Son regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie menaçait. Elle avait la voix clairette d'une cigale, criaMt dans son buisson aux approches de l'hiver.

Ce qui fait l'unité de ce portrait, ce qui le rassemble tout entier autour d'une impression, d'une sensation unique, c'est l'idée de froid. Mlle Michonneau est une de ces personnes qui donnent froid ; elle est glaçante. Elle a froid ellemême sous ses vêtements « maigres » comme elle ; elle est pareille à un squelette, elle a été rongée comme par un acide ; son regard blanc est cottime le reflet d'une eau froide ou d'un mica de givre; sa voix est froide, clairette et aiguë comme celle d'une cigale ; mais, comme la cigale rappelle l'été, l'auteur s'empresse d'ajouter : « aux approches de l'hiver » ; Mlle Michonneau laisse derrière elle, dans l'air qu'elle a traversé, un sillage d'onde? glaciales. Mlle Michonneau est maigre, dé-

Balzac

charnée, aigre et froide comme l'hiver. Mlle Michonneau c'est la bise. - — L'impression unique résultant de vingt détails concordants est singulière.

M. Poiret — était une espèce de mécanique. En l'apercevant s'étendre comme une ombre grise le long d'une allée du Jardin des plantes, la tète couverte d'une casquette flasque, tenant à peine sa canne d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flétris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide et des jambes en bas bleus qui flagellaient comme celles d'un homme ivre, montrait son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillée qui s'unissait imparfaitement à sa cravate noire autour de son cou de dindon ; bien des gens se demandaient si cette ombre chinoise appartenait à la race audacieuse des fils de Japet qui papillonnent sur le boulevard des Italiens. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi? Ce qu'il avait été? Mais sans doute employé dans un bureau...

Ceci, c'est le portrait d'un homme qui n'a jamais été qu'un rouage. Le premier mot l'indique : « C'était une espèce de mécanique. » Tous les autres se rapportent et nous ramènent à cette idée. Physiquement il n'est qu'une ombre; il ne tient pas de place; il glisse entre deux couches d'air très rapprochées et qui ne sont pas sensiblement dérangées par son passage. Il existe aussi peu qu'il est possible d'exister, n'ayant jamais été qu'un feuillet à très peu près inutile et aplati entre deux autres feuillets du livre social. Sa mise n'est pas complètement négligée, mais elle est surannée et elle est piteuse ; surannée parce que jamais un changement de position sociale n'a obligé celui qui la porte à la changer; piteuse, parce que la pauvreté du personnage 1 oblige à ne pas la renouveler et que sa misère physiologique apparaît au travers d'elle et l'accuse. Epave sociale restée propre et non sans dignité (il a un jabot), mais pitoyable et surtout ridicule, tel est M. Poiret.

Mlle Victor ine Tailkfer. — Quoique Mlle Victorine Taillefer eût une blancheur maladive semblable à celle des jeunes filles attaquées de chlorose et qu'elle se rattachât à la souff'rance générale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gênée, par un air pauvre et grêle, néanmoins son visage n'était pas vieux, ses mouvements et sa voix étaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait à un arbuste aux feuilles jaunies fraîchement planté dans un terrain contraire. Sa physionomie roussàtre 'mal écrit : ce n'est pas la physionomie qui est roussàtre, c'est le visage], ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette grâce que les poètes modernes trouvent aux statues du moyen âge. Ses yeux gris, mélangés de noir, exprimaient une douceur, une résignation chrétienne. Ses vêtements simples, peu coûteux, trahissaient des formes jeunes. Elle était jolie par juxtaposition. [L'auteur veut dire sans doute que, entourée comme elle l'était et par comparaison avec son entourage, elle paraissait jolie.] Heureuse, elle eût été ravissante; le bonheur est la poésie des femmes... Si la joie d'un bal eût reflété ses teintes

rosées sur ce visage pâli ; si les douceurs d'une vie élégante eussent rempli, eussent vermillonné ces joues déjà creusées; si l'amour eût ranimé ces yeux tristes, Viaorine aurait pu rivaliser avec les plus belles jeunes filles...

Le mot révélateur, pour l'explication de ce texte, c'est la comparaison de Victorine avec un arbuste fraîchement transplanté dans un terrain contraire et dont les feuilles ont jauni. ^'ictorine a une mauvaise santé accidentelle. Rousse aux 3'eux presque noirs, elle a un fond de santé robuste; elle est jolie; elle est bien faite. Mais la pauvreté l'a transportée dans un habitat malsain. Elle se flétrit : mince, elle est trop mince; jolie, elle n'a pas de phvsionomie; gracieuse, elle n'a pas de sourire; elle est belle pour ainsi dire en dedans. Il lui manque l'épanouissement que seul peut favoriser le bonheur ou l'illusion qu'on est heureuse. C'est une fleur à laquelle la terre refuse la sève. Elle est jeune et cela soutient et détend. Avec les années elle deviendra une mademoiselle Michonneau et l'abat-jour aux fils d'archal attend ses veux gris mêlés de noir qui auront beaucoup pleuré. C'était un arbrisseau fraîchement transplanté dans un terrain contraire ; tout est là, toute la description de la jeune fille se ramène à cette explication, charmante du reste, en sa grâce mélancolique.

M. Vautrin. — Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante ans. à favoris peints, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : « Voilà un fameux gaillard. » Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières simples et liantes. Sa voix de basse taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait pas. Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : « Ça me connaît. » Il connaissait tout, d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l'argent à Mme Vauquer et à quelques pensionnaires; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre, tant, malgré son air bonhomme, il imprimait de craintes par certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer [et tel qu'il n'aurait pas reculé] devant un crime pour sortir d'une position équivoque. Comme un juge sévère, son œil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments... Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il eût jeté son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaieté comme une bannière entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'épouvantable profondeur de son caractère.

\'^aiiirin est un bandit et c'est un homme de puissant ceneau. Mais il importe pour la conduite de son roman que l'auteur ne dise pas tout de suite qu'il est un bandit. A cause de cela il le présente seulement, d'abord, comme un homme in^uiélani. Il est fort, physiquement robuste, fait pour l'endurance. Il est « bon garçon», serviable, gai, largement joyeux, réconfortant. On ne peut pas s'empêcher d'avoir de la sympathie pour lui. On lui est reconnaissant de sa bonne santé ; c'est très humain. Mais il est secret ; on ne sait rien de lui ni de ce qu'il fait, et des personnages plus éveillés que les hôtes de la pension Vauquer en concevraient quelque ombrage ; inconsciemment, du reste, ils sont un peu terrorisés, sinon de sentir qu'ils ne savent rien de lui, " '

du moins de sentirqu'ilsait toutou devine tout d'eux. De plus, il a certain regard profond et très pénétrant ei une certaine dureté de phys i o n o m i e , quand il ne rit pas, qui font contraste avec SCS manières accommodantes et qui, à de iKoinsengourdis, révéler.iic-nt qu'elles sont factices .

lit enfin il est bien adroit à

démonter et à remonter les serrures. Tous ces traits constituent le personnage inquiétant, non pour les pensionnaires, mais pour le lecteur, et le mettent sur la voie de soupçonner le bandit, ce qui est ce que veut l'auteur. En attendant, le portrait est acnevé, d'ores et déjà, pour donner l'impression d'un homme énergique et adroit, résolu et habile, maître de lui, autonome, sans préjugés et sans manies et qui ne peut guère être autre chose qu'un brigand ou un policier. Le portrait, fort sobre, tracé, à grandes lignes précises et creusées, est de toute beauté.

Le père Goriot. — Le « père Goriot » est un ancien vermicelier, assez riche, que ses deux filles, qu'il adore, réduisent peu à peu à la misère par les libéralités qu'elles exigent de lui. De là deux portraits : M. Goriot en très bon point quand il arrive à la pension Vauquer ; le père Goriot très ravalé et déprimé trois ans après.

M. Goriot. — Goriot vint, muni d'une garderobe bien fournie, le trousseau magnifique du négo-

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