‹ Ce que disent les livresChapitre 7 sur 38 · RACINE · texte numérisé non relu

RACINE

Ponrail peint par Santem

t Appartenant à 31 . le vicomte

Henri de Galard-Terraube)

M i t h r i d a t e était un roi de Pont, en Asie , qui tint t^te longtemps aux Romains envahisseurs et les fit souvent reculer devant lui. Au moment où Racine le prend, il vient d'être vaincu; mais Mithridate est à l'épreuve des défaites comme des poisons. Je veux dire que d'après la légende, Mithridate, pour ne pas mourir de la main d'un empoisonneur, s'était habitué, par doses progressives, à tous les poisons connus alors et en était arrivé à pouvoir les défier tous. Quoique moins habitué aux défaites, une bataille perdue n'était point pour l'effrayer; elle n'était que pour aiguillonner son courage et pour lui faire concevoir de plus grands desseins. Aussi, revenu de son armée dans son palais, à Nymphis, il convoque devant lui ses deux fils, Pharnace et Xipharès, pour leur révéler un grand dessein. Pendant les premiers propos qu'il leur tient, il leur cache encore cette grande résolution, soit pour provoquer un efFet de surprise dont il n'est pas impossible qu'il veuille se donner le plaisir; soit pour amener assez naturellement cette révélation par la considération des admirables revanches qu'il a prises si souvent sur ses ennemis. Toujours est-il qu'il débute ainsi :

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue : A mes nobles projets je vois tout conspirer...

c'est-à-dire tout concourir,

11 ne me reste plus qu'à vous les déclarer, Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.

Les héros ne cherchent pas ces puériles atténuations auxquelles ont recours les esprits vulgaires. Mithridate dit simplement : je fuis. De même La Bruyère parle ainsi du prince de Condé : « Il disait : « Nous fuyions »

du même ton qu'il disait : « Nous les battîmes, u Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que longtemps, soigneux de nie cacher, J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois retournant sur mes traces,* Tandis que l'ennemi par ma fuite trompé Tenait après son char tout le peuple occupé, Et gravant en airain ses frêles avantages De mes états conquis enchaînait les images...

Les Romains avaient une coutume nationale qu'on appelait le triomphe. Lors du triomphe, le général vainqueur faisait son entrée solennelle dans Rome monté sur un char magnifique. Autour de ce char on traînait les cheis vaincus, on portait les images, gravées sur l'airain et enchaînées, des villes qui avaient été prises, etc. Mithridate fuyant par feinte, il était donc arrivé qu'à Rome un général triomphât avec les villes du royaume de Pont portées, chargées de chaînes, autour de son char, à tn-vers les rues de la ville et le peuple, occupé à les contempler. Or, au même moment, Mithridate reparaissait soudain, troublant cette sécurité et cette joie et du fond de ses marais de Pont mettait de nouveau la terreur dans Rome en jetant les garnisons romaines hors d'Asie.

... Le Bosphore m'a vu, par (4e nouveaux apprêts, Ramener la terreur du fond de ses marais Et chassant les Romains de l'Asie étonnée Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.

Voilà ce que Mithridate a fait autrefois, après avoir été momentanément vaincu. Voilà ce qu'il est capable de faire. Va-t-il le faire encore? Non. La situation en Orient ne lui paraît pas favorable à une opération militaire de ce genre.

Autres temps, autres soins. L'Orient accablé

Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.

Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes

De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.

Des biens des nations ravisseurs altérés

Le bruit de nos trésors les a tous attirés ;

Ils y courent en foule et, jaloux l'un de l'autre,

Désertent leur pays pour inonder le nôtre.

II y a donc trop de Romains en Asie pour qu'on puisse les jeter hors d'Asie. Ils y fourmillent et par leur nombre seul sont un obstacle à un nettovage pareil à ceux que Mithridate a faits à plusieurs reprises. Ils accablent l'Orient de leur foule. D'autre part, en Asie, Mithridate n'a plus d'alliés, plus d'amis. Ils sont efFfayés par le grand nom de Pompée, le nouveau général romain qui opère en Asie. Quant aux Romains

Moi seul je leur résiste ; ou lassés ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis.

Mes anciens amis et qui devraient l'être encore, redoutent la responsabilité que mon amitié fait peser sur eux.

Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.

Le grand nom de Pompée assure sa conquête;

C'est l'effroi de l'Asie, et...

Ici Mithridate s'arrête un instant pour attirer toute l'attention de ses auditeurs sur ce qu'il va dire et pour donner d'avance à ce qu'il va dire une grande importance ; et posément, nettement, en appuyant sur les mots qu'il prononce, il dit

... loin de l'y chercher, C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.

V'oilà le grand dessein, le suprême dessein de Mithridate. Je n'ai pas besoin de dire que ce dessein lui a été inspiré par l'expédition, en définitive, malheureuse, mais victorieuse si longtemps et qui reste mer\'eillcuse aux yeux de tous les stratégistes, d'Annibal. Tous les peuples que Rome a attaqués et conquis ont songé a renouveler l'essai prodigieux aAnnibal, avec l'espérance qu'ils y réussiraient mieux. Ce que Mithridate projette ici, c'est ce que Nicomède projette dans la tragédie de Corneille qui porte le nom de Nicomède. 11 n'y a donc rien de plus vraisemblable que ceci : qu'un dessein si audacieux mais si naturel après le grand exemple du Carthaginois soit né dans une âme aussi grande que celle de Mithridate, mais de plus il paraît bien que Mithridate a eu réellement ce dessein et que « c'est historique », de quoi nous nous passerions, à la vérité, mais ce qui ne laisse pas de nous être agréable. Racine écrit, en effet, dans la préface de Mithridate : « Tous les historiens ont dit tout ce que je fais dire ici à Mithridate. Florus, Plutarque et Dion Cassius nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail et, après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharttace se servit pour faire révolter toute l'armée et que les soldats, effrayés de Feutreprise, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat. Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie. » Donc ce projet audacieux est très vraisemblable et, qui plus est, vrai. Je devrais

plutôt dire : il est vrai et, qui plus est, il est vrai' semblable; car dans les pièces de théâtre et dans les romans, c'est au vraisemblable qu'il fau^ viser, et ce qui est vrai sans être vraisemblable nous choque, quelque vrai qu'on nous dise qu'il soit ; et ce qui est vraisemblable sans être vrai est accepté par nous, quelque faux qu'oi nous crie qu'il soit; mais ici il n'y a rien à dire ni dans un sens ni dans un autre ; le dessein d< Mithridate est à la fois vrai et vraisemblable.

A la révélation du grand dessein, les deuj fils de Mithridate restent interdits, sans rienT dire cependant; mais Mithridate lit leur étonne-: ment sur leur figure.

Ce dessein vous surprend et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.

Remarquons en passant que, très rarement, mais quelquefois, chez les plus grands poètes, la nécessité de faire le vers les amène à dire une chose qui n'est pas tout à fait juste. En déclarant : « Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naitre, » Mithridate semble faire entendre et reconnaître qu'il y a bien du désespoir dans son cas, mais qu il n'y a pas seulement du désespoir. Or, il n'y a pas du tout de désespoir et surtout il ne convient nullement qu'il y en ait. Donc ce qu'il fallait c'est : « que le désespoir le fait naitre » et c'est ce que, en prose, l'auteur aurait certainement mis.

J'excuse votre erreur et pour être approuvés De semblables projets veulent être achevés.

C'est-à-dire: des projets si hardis, on ne les approuve, je le sais bien, que quand ils ont réussi.

Mais cependant... L'auteur n'a pas mis mais ; mais il doit être suppléé ici par la clarté de la suite des idées. Mais cependant

Ne vous figurez point que de cette contrée, Par d'étemels remparts Rome soit séparée.

Il s'agit de remparts naturels et c'est pour cela qu'ils sont appelés éternels : montagnes ou mers infranchissables.

Je sais tous les chemins par où je dois passer; Et si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole, Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.

Mithridate, dans sa belle confiance, qu'il a et que surtout il veut faire partager, plein, ne l'oublions jamais, de la vision d Annibal, se voit arrivé à Rome aussitôt qu'il y pourrait être sans rencontrer d'obstacle, ou à très peu près. Il faut reconnaître que même il admet quelques obstacles; car il faudrait moins de trois mois pour aller à pied du royaume de Pont à Rome. « Et si la mort bientôt ne me vient traverser » veut dire : si la mort ne vient se mettre en travers de ma route et m'arrêter. « Je vous rends au pied du Capitole «veut dire: je vous mets au pied du Capitole. Cette acception ancienne du mot (« Je vous prends à Poi-

RACINE : MITHRIDATK (\'« ACTE) (.Estampe de la Bibliothèque NalionaleS

tiers et je vous rends à Bordeaux ») excuse l'emploi populaire du mot retidu dans le sens de arrivé. Si vous me rendes à Bordeaux, j'y suis rendu. Mais, parce que rendu a, en bonne langue, un autre sens, celui de très fatigue, il faut é\Hter rendu dans le sens de arrivé.

Après ce mot foudroyant : dans trois mois au Capitole, Mithridate développe, déroule le poème épique de l'expédition qu il rêve:

Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y voit finir son cours?

C'est-à-dire : il ne me faut que deux jours pour aller de Nymphis, par le Pont-Euxin (mer Noire), à l'embouchure du Danube.

Que du Scythe avec moi l'alliance jurée

De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée.

Là, je suis chez les Scythes; ils sont mes alliés, ils favorisent mon entrée en Europe par la vallée du Danube.

Recueillis dans leurs ports, accrus de leurs soldats, Nous verrons notre camp accroitre à chaque pas. Daces, Pannoniens, la fiére Germaine, Tous n'attendant qu'un chef contre la tyrannie.

Voilà le fond du grand dessein : réunir, attirer à soi et entraîner contre Rome en passant sur leur territoire tous les peuples qui ont à se plaindre de Rome ou qui ont à la redouter ; et à la prendre ainsi, plus le chemin est long, plus le succès est probable, puisque plus le trajet est long, plus il V a de peuples à entraîner pour en faire une armée formidable.

Le dessein se présente comme réalisable. L'objection est celle-ci: « Mais tous ces peupkt vous suivront-ils aussi aisément que vous le supposez?» Oui, répond Mithridate, car

Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne et surtout les Gaulois, Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois. .

C'est-à-dire contreRome que les Gaulois ont pris jadis, dans les premiers temps de la République romaine, sous la conduite de Brennus.

Exciter ma vengeance et jusque dans la Grèce Par des ambassadeurs stimuler ma paresse. Ils savent que sur eux prêt à se déborder Ce torrent Jes Romains] s'il m'entraîne ira tout

[inonder.

Et vous les verrez tous, prévenant son ravage. Guider dans l'Italie et suivre mon passage.

« Tous » c'est-à-dire tous en effet, excepté les Espagnols; car Mithridate doit rencontrer sur son passage les Scvthes. les Daces, quelques populations germaines, les Pannoniens et enfin les Gaulois mêmes, ceux de la Gaule Cisalpine (maintenant Vénétie, Lombardie, Piémont) qui sont en guerre continuelle avec les Romains. Sur tous Mithridate peut raisonnablement compter. — Mais arrivés en Italit ? C'est là que les difficultés, sans doute, seront les plus grandes ? — Non pas, c'est là que seront plus grandes les facilités. Il ne faut pas oublier que

les Italiens ne sont pas Romains, que ce soni des peuples qui ont été soumis à Rome par 1 force et qui sans cesse se révoltent et qui viennent de se révolter. Spartacus les a soulevés encore, tout récemment, et Spartacus n'était qu'un gladiateur, un homme de la plus basse condition, et à la tête des Italiens soulevés, il i tenu tête pendant deux années aux légion: romaines. Cest donc dans l'Italie même qui Mithridate compte trouver le plus de partisan! et d'auxiliaires.

C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom romain, Et la triste Italie encore toute fumante Des feux qu'à rallumés sa liberté mourante Non. princes, ce n'est pas au bout de l'Univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers Et, de près inspirant les haines les plus fortes. Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes

Mithridate pouvait le croire au lendemain de la tt guerre servile », c'est-à-dire de la guerre des esclaves commandés par Spartacus, qui avait bien été en effet une guerre d'une partie des Italiens contre les Romains; mais il ne songeait pas ou ne voulait pas songer à ceci : que les Italiens, quels que fussent leurs griefs contre les Romains, étaient généralement avec eux contre l'étranger, avaient un patriotisme italien, avaient contre le non-Italien une certaine répulsion dont Rome s'était souvent très habilement servie. L'Italie, depuis la fondation de Rome, n'a été envahie que deux fois, une pretuière parles Gaulois, une seconde par Annibal. L'invasion des Gaulois se place à une époque de l'histoire de Rome trop légendaire pour qu'on sache exactement ce qui s'y est passé. Quant à Annibal, on ne voit point qu'il ait trouvé d'auxiliaires bien actifs pamii les Italiens. Mithridate se trompe probaolement sur les dispositions qu'il trouverait en Italie s'il y entrait. Son raisonnement du reste est spécieux. En effet, dit-il :

Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur. S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent. De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux?

Du reste Rome en ce moment est vide de troupes. Elle i'est dégarnie de défenseurs en envoyant des armées de conquête à toutes les extrémités du monde. ^Ue s'est désarmée par ses victoires.

Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre. Tandis que tout s'occupe à me persécuter [ici] Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter?

Mithridate laissv comme en suspens une objection très grave. On peut lui répondre : a Tout cela serait très juste si l'armée romaine qui est ici devait v rester, ne devait pas vous suivre et aller aussi vite que vous. Mais elle vous

" Mithridate "

suivra, vous poursuivra, et c'est poursuivi par elle et ayant contre elle à combattre, que vous arriverez en Italie si elle vous laisse y arriver. » A cette objection il répondra, un peu plus loin, et, pour la suite du drame, cette réponse, contenant un projet de mariage de Pharnace qui fera discussion, est parfaitement en son lieu à la place où Racine Tamise. Cependant, ici où nous sommes, l'objection se dresse dans l'esprit du lecteur ou du spectateur ; elle y reste sans être réfutée pendant quelque temps et cela est mauvais. Il faudrait que Mithridate, par quelque mot, indiquât déjà ici qu'il a réponse à cela.

Marchons et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers, Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers. Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme ; Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu, Brûlons ce Capitole où j'étais attendu...

Les Romains, quand ils avaient vaincu un roi et l'avaient fait prisonnier, l'emprisonnaient et le laissaient mourir aux prisons creusées dans les soubassements du Capitole...

Détruisons ses honneurs et faisons disparaître La honte de cent rois et la mienne peut-être.

Mithridate veut dire qu'il y a « peut-être », qu'il doit y avoir dans le Capitole quelque monument des défaites qu'il a lui-même subies. Ce sont ces monuments qui sont les honneurs du Capitole et la honte des rois vaincus et c'est ce qu'il veut faire disparaître.

Et la flamme à la main effaçons tous ces noms Que Rome y consacrait à d'étemels affronts.

Il s'agit d'effacer les noms des rois et des peuples vaincus qui étaient inscrits sur les murailles du Capitole et qui étaient comme proposés ainsi aux railleries et aux insultes du peuple.

Mithridate arrive enfin à l'objection qu'on peut lui faire et à la question de savoir comment il pourra éviter d'être poursuivi.

Ne croyez pas pourtant qu'éloigné de l'Asie J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs. Je sais où je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que d'ennemis partout enveloppée, Rome rappelle en vain le secours de Pompée. "Le Parthe, des Romains comme moi la terreur...

Les Parthes en effet étaient les ennemis implacables et l'on peut dire invincibles des Romains. Bien longtemps après que toute l'Asie Mineure fut conquise, ils restèrent indépendants, et jamais, tant que l'Empire ronîain dura, ils ne furent complètement soumis. Par le Parthe, Mithridate entend le roi des Parthes.

Le Parthe, des Romains comme moi la terreur. Content de succéder à ma juste fureur; Près d'unir avec moi sa haine et sa famille,

\"oulant unir sa haine à la mienne et sa famille à la mienne...

11 me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde et j'ai fait choix de vous, Pharnace. Allez, soyez ce bienheureux époux. Demain, sans différer, je prétends que l'aurore Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore Vous, que rien n'y retient, partez dés ce moment Et méritez mon choix par cet empressement. Achevez cet hymen et repassant l'Euphrate, Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. Que iK)s tyrans communs...

Les Romains, qui sont les communs tyrans et des Pontins et des Parthes...

Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.

Ce dernier mot est magnifique de confiance héroïque. Mithridate vaincu et se relevant dans un dernier effort, se voit déjà à Rome victorieux et triomphateur. Cette grande scène est celle où l'on peut dire de Mithridate ce que Bossuet a dit du prince de Condé : « Sa grande âme se déclara tout entière. «Après cette scène, Mithridate, pour se frayer un passage à travers les Romains auxquels s'est joint son fils rebelle, Pharnace, livre une dernière bataille : il y fait des miracles de vaillance, il y est blessé mortellement ; mais au dernier moment, Xipharès met les Romains en fuite.

Dégagé ainsi par celui de ses deux fils qui lui est resté fidèle, Mithridate peut au moins mourir en paix et en honneur. Il est apporté au milieu de son palais, suivi de son fils Xipharès, auprès de Monime, jeune Grecque qu'il avait songé à épouser et que maintenant il ne songe plus qu'à unir à son fils Xipharès. Il leur dicte, pour ainsi parler, ses dernières volontés.

Mithridate est la tragédie la plus cornélienne de Racine. C'est la peinture d'une grande volonté, inébranlable aux coups du sort et qui, au contraire, des coups du sort ne reçoit qu'une excitation à lutter davantage et à s'obstiner davantage en son dessein. C'est à Nicomède et à Sertorius, tragédies de Corneille, qu'il faudrait comparer Mithridate, et non à Béré)iice ou à Phèdre, tragédies de Racine. Racine a deux tragédies cornéliennes : c'est Audromaque dont nous avons parlé à propos des Adieux d'Hector et d' Andromaque dans Homère et c'est Mithridate. Le succès de Mithridate fut très grand. Racine constate dans sa préface le succès tout particulier de la scène que nous avons mise, particulièrement aussi, sous les yeux de nos lecteurs.

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