‹ Ce que disent les livresChapitre 6 sur 38 · CORNEILLE · texte numérisé non relu

CORNEILLE

(Portrait peint par Lebrun.

— Comédie-Franraise)

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Folyeucte est une tragcdie qui a pour sujet le martyre de Polyeucte, au iii^ siècle après Jésus-Christ, sous le règne de l'empereur Décius, à l'époque où les chrétiens, déjà très nombreux et très influents, étaient encore persécutés par le gouvernement qui imposait l'adoration des anciens dieux. L'histoire que Corneille a mise en drame se passe en Arménie. Polyeucte est un seigneur du pays qui vient d'épouser Pauline, fille du gouverneur d'Arménie, Félix. Polyeucte est chrétien de cœur, depuis longtemps ; mais, de plus, sous l'influence de Néarque, son ami, il vient, depuis son mariage, de recevoir le baptême et, tout enflammé par cet acte solennel, il va, au milieu d'une cérémonie religieuse des païens, briser les statues des dieux, les idoles que les païens adoraient. C'est un crime capital. Félix, gouverneur de la province, représentant de l'empereur, va être forcé de sévir contre son gendre.

D'autre part, Pauline, autrefois, quand elle était à Rome, a été aimée par Sévère, jeune officier, qui lui plaisait du reste, mais que Félix n'a pas permis qu'elle épousât parce qu'il n'avait pas de fortune et qu'il semblait n'avoir pas d'avenir. Or, précisément au moment où Polyeucte brise les idoles. Sévère est annoncé comme venant en Arménie et comme y venant couvert de gloire, illustré de victoires et favori de l'empereur. Raison de plus pour Félix de sévir contre Polyeucte; car il se représente Sévère, d'abord comme irrité contre Pauline et contre lui parce que Pauline a épousé Polyeucte; ensuite comme irrité contre Polveucte chrétien et rebelle et mari de celle qu'il aimait; enfin comme strict observateur des lois et dé-

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crets de l'empereur. La perte de Polyeucre est assurée.

Pauline essaye, de toutes les taçons, de la conjurer. Elle supplie Félix d'être indulgent; mais nous avons vu quels motifs et combien de motifs Félix a de ne le point être. Elle supplie Polyeucte de se désavouer et de faire amende honorable; mais Polyeucte est trop croyant, trop exalté et trop transporté par « la folie de la croix » pour céder à ses instances et ce qu'il veut, ce n'est pas revenir au paganisme, c'est que Pauline se fasse chrétienne.

C'est pour aller au ciel; je veux vous y conduire.

Enfin, Pauline supplie Sévère de se montrer généreux, magnanime, capable de sacrifice en usant de son influence sur Félix pour que Polyeucte soit épargné. Félix s'était trompé sur le caractère de Sévère et c'est Pauline qui ne se trompe pas sur le caractère de Sévère. Sévère est up généreux ; c'est un magnanime, c'est un homme capable de sacrifice. Quoiqu'il ait aimé Pauline, quoiqu'il l'aime encore, il s'emploie pour « sauver ce malheureux ». De plus, il n'est nullement païen fanatique ni aveugle observateur des lois et décrets de l'empereur. Il représente dans la pièce les idées de tolérance et de liberté de conscience. C'est la scène où il explique tous ces sentiments et toutes ces idées à son ami Fabian que nous allons lire ensemble (acte IV, scène vi).

Pauline vient de conjurer Sévère d'intercéder auprès de Félix en faveur de Polyeucte qu'on est sur le point de supplicier. Sévère s écrie, aussitôt qu il se retrouve avec Fabian :

Qu'est ceci, Fabian? Quel nouveau coup de foudre Tombe sur mon bonheur et le réduit en poudre? Plus je l'estime près, plus il est éloigné; Je trouve tout perdu, quand je crois tout gagné, Et toujours la fortune à me nuire obstinée Tranche mon «espérance aussitôt qu'elle est née.

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SCEXK DE "PULYHUCTE"

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{Reproduction d'une gravure de Le)iipereiir.\ (Bibliothèque Nationale. J

Avant qu'offrir des vœux je reçois des refus, Toujours triste, toujours et honteux et confus De voir que lâchement elle ait osé renaître, Qu'encor plus lâchement elle ait osé paraître Et qu'une femme enfin dans la calamité Me fasse des leçons de générosité.

Sévère est modeste. Il s'accuse et se fait des reproches plus que de raison. Il n'a pas pu s'empêcher de dire à Pauline qu'il l'aimait encore, et cela est bien naturel et très excusable. Pauline lui a répondu en très honnête femme et en femme malheureuse. Elle lui a dit : « Sauvez Polyeucte, c'est digne de vous; plus l'effort est grand, plus grande en est la gloire. Souvenezvous que vous êtes Sévère. » Ils sont tous deux dans leur rôle, dans leur bon et noble rôle, et il dépend de Sévère d'être précisément à la hauteur où Pauline s'est placée. Sévère n'a donc pas à se gourmander ni à se mépriser luimême ; mais précisément parce qu'il est noble, il se reproche d avoir laissé voir une faiblesse, de l'avoir eue et d'avoir été un instant au-dessous de Pauline et d'en avoir reçu une leçon de grandeur d'âme. Il continue :

Votre belle âme est haute autant que malheureuse ; Mais elle est inhumaine autant que généreuse, Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur D'un amant tout à vous tyrannisent le cœur. C'est donc peu de vous perdre ; il faut que je vous

[donne ;

C'est-à-dire il faut, non seulement que je renonce à vous, mais que j'assure votre union avec un autre, avec Polyeucte.

Que je sauve un rival quand il vous abandonne

Et que, par un cruel et généreux effort.

Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort;

On sent bien qu'il n'hésite pas, à proprement parler, mais qu'il recule devant le fait de prendre conscience de sa résolution, déjà arrêtée au fond de son cœur, et de l'exprimer en paroles définitives. Il est bien décidé au fond à sauver Polyeucte ; mais il en est encore à penser : « Il est dur de s'y décider et de se dire qu'on y est résolu. » Fabian, en combattant cette résolution naissante, l'excite à naître pour ainsi dire et du moins à s'affirmer. Il dit à Sévère :

Laissez à son destin cette ingrate famille. Qii'il accorde s'il veut le père avec la fille, Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux. D'un si cruel effort quel prix espérez- vous?

Quel prix? Mais la gloire même du bel effort et du sacrifice. C'est comme si, en vile prose, Fabian demandait : « A quoi cela vous servira-t-il ? » et que Sévère répondit : « Cela me servira à m'estimer moi-même et à me dire que je suis capable de volonté, de désintéressement et de sacrifice. » Et en effet, il répond : « Ce que j'espère? »

La gloire de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu'il est digne d'elle, Qu'elle m'était bien duc et que l'ordre des cieux En me 1a refusant, m'est trop injurieux.

Trop injurieux, c'est-à-dire trop injuste. Le fond permanent, pour ainsi parler, de Corneille est dans ces quatre vers. Les héros de Corneille ont pour faculté maîtresse de vouloir s'estimer; et comme on ne peut s'estimer légitimeinent que pour ses actes de volonté, de puissance sur soi-même, de détachement de soimême et de victoire sur son égoïsme, les héros de Corneille sont les héros de la volonté et du désintéressement. D'autre part encore, quand ils aiment, ils aiment les qualités morales de la personne qu'ils aiment, par-dessus tout et presque uniquement, et ils savent que la personne qu'ils aiment ne les aime elle-même que pour cela. 11 s'établit donc, souvent, entre les amants dans Corneille une rivalité de générosité, chacun prenant l'autre pour sa conscience et pour une conscience très sévère et rigoureuse ; et, chacun voulant être digne de l'autre, ils s'élèvent ainsi l'un l'autre et l'un par l'autre à une hauteur de conscience extraordinaire. — Enfin, si les deux amants étaient chrétiens, ni l'un ni l'autre ne parleraient comme parle Sévère dans les deux derniers vers que nous venons de citer; mais Sévère étant païen, et Pauline aussi du reste, Sévère peut accuser les dieux, leur faire leur procès et leur prouver par sa conduite qu'ils lui ont été injustes en arrangeant les choses de manière que Pauline ne l'épousât pas.

Fabian, qui n'est ni un héros ni un stoïcien, mais un homme pratique, un bon fonctionnaire tout à fait dans le genre de Félix, essaye de ramener Sévère à la considération des dangers qu'il peut courir et de la prudence bourgeoise.

Sans accuser le sort et le ciel d'injustice, Prenez garde au péril qui suit un tel service. Vous hasardez beaucoup, seigneur, pensez-v biçn. Quoi ! Vous entreprenez de sauver un chrétien ? Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie Quelle est et fut toujours la liaine de Décie? C'est un crime envers lui si grand, si capital... Qu'à votre faveur même il peut être fatal.

Et cela veut dire en prose : <.< Vous risquez d'être disgracié. » Cela est terrible. Sévère répond à très peu près : « Ce sont là de ces choses que l'on dit à un pleutre. »

Cet avis serait bon pour quelque âme commune. S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,

ie suis encor Sévère et tout ce grand pouvoir le peut rien sur ma gloire et rien sur mon devoir.

C'est-à-dire ne peut rien sur mon honneur et sur mon devoir. Rien ne pique plus les héros de Corneille comme de paraître ne pas tenir compte de l'honneur et, comme ils mettent leur honneur à ne pas tenir compte de leur intérêt, rien ne les offense plus que de faire intervenir une question d'intérêt dans les considérations qu'on leur présente. C'est ce qu'on appelle le

f)oint d'honneur. Elevés à l'école de l'Espagne, es héros de Corneille ont l'honneur et le point d'honneur. Sévère dirait les mêmes choses qu'il va dire, certainement, mais les dirait avec moins

Le caractère de Sévère dans Polyeucte

de force et peut-être se contenterait de les penser si Fabian ne lui avait pas donné un conseil qui sent l'homme vulgaire et qui le suppose en celui à qui il est adressé. Sévère continue :

Ici l'honneur m'oblige et j'y veux satisfaire. Qu'a près, le sort se montre ou propice ou contraire. Comme son naturel est toujours inconstant, Périssant glorieux, je périrai content.

Il faut comprendre, car sur le troisième vers il peut y avoir hésitation : « Que le sort, malgré mes imprudences, se montre favorable à moi ou qu'il s'y montre contraire, me disant que cela ne sert à rien de prévoir parce que le sort est fantasque et qu'avec lui on joue unjeudehasard, je n'en ferai qu'à ma tête sans tenir compte de lui et, si je dois périr, périssant avec gloire, je mourrai satisfait. » Je mourrai satisfait est le mot cornélien par excellence. Tous les héros cornéliens songent surtout à faire une belle mort, et eux-mêmes ils disent sans cesse ce que Bcrangcr fera dire par un vieux soldat à ses enfants :

Ce n'est pas tout, ce n'est pas tout de vivre, Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!

Quelques philosophes anciens et tous les philosophes chrétiens ont dit que la vie doit être une préparation à la mort. C'est d'une certaine façon, à la leur, l'avis de tous les héros cornéliens; ils voient dans la vie surtout une occasion de se préparer une mort glorieuse ou, tout au moins, une mort de grand honnête homme. Remarquez que c'est dans ce dernier sens que l'entend ici Sévère, car il y aurait beaucoup plus de gloire mondaine, en conservant la faveur de Décius, à mourir, vainqueur ou vaincu, dans une bataille, qu'à mourir d'un supplice, obscurément, pour avoir, obscurément, sauvé un chrétien en Arménie ; mais par mourir glorieux. Sévère entend mourir avec honneur.

Sévère continue, en abordant un tout autre ordre d'idées :

Je te dirai bien plus, mais avec confidence : La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense. On les hait. La raison je ne la connais point. Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. Par curiosité, j'ai voulu les connaître : On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître Et sur cette croyance on punit du trépas Des mystères secrets que nous n'entendons pas. Mais Cérès Eleusine et la Bonne Déesse Ont leurs secrets comme eux dans Rome et dans la

[Grèce.

Encore impunément nous souffrons en tous lieux, Leurs dieux seuls exceptés, toutes sortes de dieux; Tous les monstres d'Egypte ont leurs temples dans

^Rome.

Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs. Mais à parler sans fard de tam d'apothéoses, L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.

Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout;

Mais, si j'ose entre nous dire ce qu'il m'en semble, Les nôtres, bien souvent, s'accordent mal ensemble, Et, me dût leur colère écraser à tes yeux, Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux.

Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes, Les vices détestés, les vertus florissantes; Ils tont des vœux pour nous qui les persécutons ; Et depuis tant de temps que nous les tourmentons. Les a-t-on vus mutins, les a-t-on vus rebelles ? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux Et, lions au combat, ils meurent en agneaux.

J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix; commençons par son gendre, Et contentons ainsi, d'une seule action. Et Pauline et ma gloire et ma compassion.

J'ai transcrit de suite tout ce passage, parce que c'est un discours complet et qui, sans que Sévère y ait tâché et par le seul effet de la suite logique des idées, est composé et fort bien composé. C'est comme le sommaire précis d'une grande dissertation sur le christianisme et le paganisme au 111= siècle. Il se compose de trois parties et d'une conclusion.

Première partie, depuis : fe te dirai bien plus, jusqu'à les chrétiens n'ont qu'un Dieu : comparaison du christianisme et du paganisme au point de vue de ce qu'on peut leur reprocher.

DeuNième partie, depuis : les chrétiens n'ont qu'un Dieu, jusqu'à Enfin che^ les chrétiens : seconde comparaison du christianisme et du paganisme, plus théologique et où le monothéisme est opposé au polythéisme comme plus raisonnable que celui-ci.

Troisième partie, depuis : Enfin chei les chrétiens les mœurs sont innocentes, jusqu'à fat trop de pitié d'eux.

Conclusion : Donc je vais faire ceci.

Reprenons maintenant en nous attachant à tout le détail des idées.

I. La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense. Il y a un préjugé sur les chrétiens. Sévère n'a pas de préjugés. On les hait, la raison je ne la connais point, et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. Il y a, non seulement un préjugé, mais une haine aveugle et à laquelle je ne comprends rien contre eux. L'empereur la partage. Je le respecte trop pour ne pas dire que c'est la seule affaire où je le trouve injuste ; mais il est injuste en cela. Par curiosité, j'ai voulu les connaître. Mais sans préjugés et très curieux d'histoire philosophique, un peu philosophe de la secte académique, qui croit qu'il y a du bon dans tous les systèmes philosophiques, j'ai étudié les chrétiens et voici ce que j'ai rapporté de cette étude : On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, et sur cette croyance on punit du trépas des mystères sacrés qu nous n'entendons pas. Ce qui fait qu'on les hait, c'est qu'ils ont des mystères, des dogmes et des cérémonies qu'ils tiennent secrets, qu'ils ne communiquent qu'aux initiés et qui restent

impénétrables aux profanes. On en conclut qu ils adorent quelque divinité infernale et qu'ils sont des sorciers. J'aimerais peut-être mieux qu'ils fussent moins secrets ; mais des mystères réservés à un petit nombre d'initiés et refusés aux profanes, nous, païens, nous en avons! Nous avons, par exemple, les mystères d'Eleusis. Pourquoi leur reprochons-nous ce que l'on pourrait nous reprocher, pourquoi les traitons-nous de sorciers, nous qui le sommes ou qui paraissons l'être? Notez que nous avons d'autres coutumes que l'habitude fait paraître raisonnables, mais qui sont étranges et peutêtre ridicules. Nous acceptons tous les dieux de tous les peuples du monde, excepté le leur, ce quis par parenthèse, est déjà bizarre. Nous acceptons des dieux répugnants et immondes, comme les dieux animaux de l'Egypte, dont Virgile et Horace déjà se moquaient. Ce que nous en faisons, c'est par esprit de tolérance; soit, mais cette tolérance, pourquoi ne la point appliquer aux chrétiens eux-mêmes, qui, au moins, n ont pas pour dieu un homme-chien ? Autre ridicule de nos païens. Quand un homme leur avait rendu des services ou leur avait plu, ils en faisaient un dieu. Nous avons conservé cette habitude. Nos aïeux, à leur point de vue, n'avaient pas tort : ils divinisaient les bienfaiteurs de l'humanité ou les beaux représentants de l'humanité, puisque dans leurs idées les dieux n'étaient que des hommes plus grands, plus forts, plus beaux que les hommes et éternels. Mais nous, ce sont nos empereurs que nous divinisons. 11 y en a qui ne sont ni des bienfaiteurs ni de beaux représentants du genre humain. 11 v en a qui sont très analogues aux monstres d'Ég\pte. Si tu veux tout mon sentiment sur ces divinisations, je doute un peu, entre nous, qu'un Commode ou un Caligula soit devenu un dieu par ce seul fait qu'vl est mort. Le changement est un peu brusque.

II. Elevons-nous un peu plus haut et faisons un peu de théologie. D'un côté, je vois un seul dieu; de l'autre, une multitude de dieux. Les chrétiens n'ont qu'un dieu maître absolu de tout, de qui te seul pouvoir fait tout ce qu'il résout; c'est-à-dire qui décide tout sans discuter avec un conseil et sans rencontrer aucune opposition et qui, tout-puissant, fait tout ce qu'il a décidé. Eh bien! mais... est-ce une idée absurde? C'est l'empire romain! C'est pour l'universalité des choses ce que l'empire romain est pour la terre. Dieu est pour tout ce qui est créé ce que l'empereur est pour tous les peuples. Ce n'est pas une imagination si ridicule !

Nous, au contraire, nous avons mille dieux. Mais si fose entre nous dire ce qu'il m'en semble, les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble, et me dût leur colère écraser à tes yeux, nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux. Nous avons mille dieux; ils ne doivent pas facilement s'entendre entre eux et, s'ils ne s'entendent pas, qu'est-ce qu'ils peuvent faire et

comment gouvernent-ils? N'cst-il pas étrange que nous ayons établi le pouvoir absolu sur la terre et l'anarchie dans le ciel? Allons! Pour qu'il y ait un dieu puissant, il faut qu'il soit unique. S'il y a mille dieux, ils se querellent ; ils se neutralisent les uns les autres et n'ont aucun pouvoir; s'ils n'ont aucun pouvoir, ils ne sont pas « vrais dieux ». Je sais oien que je dis des blasphèmes. J'encours le risque que les dieux me foudroient s'ils jugent qui les insulte. Mot très fort dans son ironie froide et qui prouve que Sévère ne croit point du tout au paganisme.

III. Enfin che\ les chrétiens les mœurs sont Innocentes. Sévère abandonne la discussion théologique et examine les chrétiens au point de vue de leur conduite. La façon dont vivent les partisans d'une doctrine ne prouve point du tout que cette doctrine soit vraie; mais d'abord c'est du moins une présomption en sa faveur; ensuite cela prouve que ces gens-là ne sont pas des ennemis publics, et c'est à ce point de vue que se place surtout Sévère, qui est un politique, un homme d'Etat. Les chrétiens sont innocents, vertueux et très ennemis de tous les vices. Ils sont même tolérants et charitables. Ils font des vœux pour nous qui les persécutons. Cela est de fait et cela est en conformité avec la parole de leur maître : « Aimez vos ennemis, » et il faut avouer que le paganisme n'a jamais connu ni inspiré une parole pareille, ni une pareille conduite. Sévère, sans doute, ne connaît pas l'Evangile, mais il en voit les effets et ils le frappent. Comment ces gens-là peuventils prier pour leurs persécuteurs? Il y a là comme une révolution morale très profonde qui s'est produite et que Sévère, sans la connaître avec précision, mesure déjà et qui fait sur lui une très grande impression. Ce qui le frappe peut-être plus encore, lui politique, lui homme d'Etat, c'est que le gouvernement considère les chrétiens comme des rebelles, fait tout ce qu'il est possible de faire pour au ils le deviennent, et qu'ils ne le sont pas. Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, les a-t-on vus mutins, les a-t-on vus rebelles?

Ceci, en effet, est bien à considérer. Pourquoi les chrétiens n'ont-ils pas répondu à la persécution par la révolte? Parce que leur maître a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde » et parce qu'il a dit : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Voilà la doctrine, que du reste Sévère ignore. Mais il la devine, et elle lui impose.

IV. Conclusion : Sévère sauvera Polyeucte s'il le peut, en considération des chrétiens d'abord, ensuite en considération de Pauline et de l'honneur.

Voilà ce que Sévère dit à son ami Fabian et Fabian ne lui répond rien, parce qu'il n'y a rien compris.

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