‹ Ce que dit la musiqueChapitre 103 sur 103 · I.OHENGRIN, DE WAGNER · texte numérisé non relu

I.OHENGRIN, DE WAGNER

Toutes les voix qui nous charmeront jusqu’il la fin de l’œuvre essaient leurs premières notes dans le Prélude, comme des câmes, encore enfermées dans les limbes qui ébaucheraient leurs chants à venir : Prière de l'innocence opprimée, invocation vers un secours surnaturel, foi dans la justice, éclairs d’espérance, désespoir mortel, reconnaissance passionnée pour le sauveur, transport d’amour du héros, serment du justicier, triomphe sur le méchant, extase de bonheur, Marche religieuse célébrant la félicité, duo d’amour, puis, hélas! ingratitude ou faiblesse féminine, générosité chevaleresque, supplications du juste qui voit le bonheur immolé !...

Encore une fois le paradis perdu ! L’amour divin survit seul, le Chevalier du Sainl-Graal retourne au ciel. Tout le poème est dans le Prélude.

Ceux qui font de la musique une étude, une science — et je sais que c’est la prétention moderne — se garderont bien de lire ces pages. Elles expriment uniquement un sentiment de bonheur intraduisible, révélé par celte langue des cieux. Tout le secours qu’un chefd œuvre immortel peut apporter aux âmes meurtries de douleur, toutes les impressions bienfaisantes sont notées dans ces pages vécues...

Sans doute, personne ne se soucie de ces rêveries ; moi-même je me demande: A quoi bon? Est-ce utile?

Pourtant une échappée de vue sur le monde des beaux sons est encore chose assez utile.

Ce bien que j’en ai reçu, d’autres que moi l’ont éprouvé. Pendant que le travail leur tenait lieu de bonheur, peut-être la musique remplaçait-elle pour eux de chères amitiés.

Ferons-nous subir à une œuvre lyrique, à une symphonie l’analyse grammaticale? L’essence de la musique, c’est le sentiment. Si des images, des idées s’éveillent par des harmonies, c’est absolument secondaire.

L’analyse des impressions musicales est aussi vague que les pressentiments de la vie bienheureuse après la mort. Ils se ressemblent à bien des égards; surtout quand l’âme transportée au point culminant de l’extase, connaît enfin les joies du ciel, ce mot si souvent employé et que la musique seule justifie. L’œuvre de Beethoven et certains Chœurs de Wagner font penser à la Vision d’Ezéchiel dans le tableau de Raphaël.

Oui, la musique est un amour idéal, une passion qui se suffit à elle-même, une exaltation dans une félicité jamais déçue, à l’abri des misères terrestres, absolument comme ces immortelles idées de Justice et de Vérité qui planent au-dessus des temps.

NOTES

Les Commentaires de la Neuvième Symphonie, de la Symphonie Héroïque , Guillaume Tell , les Huguenots ont paru en 1885 et 1886 dans la Nouvelle Revue.

Je terminerai ces trop longues divagations musicales, comme j ai commencé par la Symphonie avec Chœurs de Beethoven.

J ai voulu comparer les impressions notées pendant chaque audition de cette œuvre maîtresse pour savoir si la musique est une langue précise, ou si elle se prête aux dispositions morales du moment. Je ne cherche pas mes impressions; lorsque je subis une impulsion irrésistible, alors seulement, je trace au crayon quelques signes sténographiques, péniblement déchiffrés le lendemain :

Deuxième audition : La Neuvième Symphonie atteint des sommets qui se perdent dans la nue. L’imagination ne peut concevoir une perfection plus haute, j’allais dire plus de grandeur biblique . C’est en songeant au Moïse de Michel-Ange que ce mot biblique se trouve sous ma plume, car Beethoven est absolument hors de la

tradition de l’Ancien Testament. Il est sorti du dogme, il porte dans son génie la conscience d’un nouvel univers.

En écoutant pour la deuxième fois ce poème colossal je trouve que les deux premières parties éveillent plus d’idées que d’émotions. C’est bien une Création que Beethoven a voulu composer. Vague murmure des éléments, le chaos se débrouille; lutte de la clarté et de l’ombre, la lumière se dégage des brumes; triomphe du soleil, les effluves de vie répandues sur la terre produisent les formes, les couleurs, la beauté. Première journée de la création, première partie de la Symphonie.

Tout ce qui était confus, indéterminé, toute cette sonorité superbe mais vague, toute cette harmonie en travail se coordonne; les voix deviennent distinctes, le mouvement passe aux êtres organiques. Ce n’est plus la lutte des éléments en formation, c’est la vie universelle dans ses mille manifestations : fourmillement des insectes, vol des oiseaux. L’air et l’océan peuplés de myriades d’êtres actifs s’animent, la vie s’annonce par un murmure joyeux.

L’homme apparaît, et avec lui un chant d’amour et de bonheur : cette mélodie d’une expression adorable révèle tout ce qu’une âme heureuse éprouve de ravissement et d’aspirations inconnues.Le bonheur est encore personnel.

La pensée s’élargit dans la quatrième partie. Ce n’est plus seulement un couple heureux, c’est la lraternité humaine, le chœur des hommes libres, en pleine possession de leurs facultés épanouies aux rayons de la liberté. Alors éclate Y Hymne à la joie, chanté à tous les degrés de la vie, depuis l’échelon inférieur jusqu au sommet de l’univers moral. La flore par ses couleurs et ses parfums, la faune par ses roucoulements et ses rugissements, l’homme par la parole, l’univers entier chante YHymne à la joie. Et que de nuances dans cette joie! champêtre, religieuse, guerrière, elle parcourt

NOTES

tous les modes de l'esprit, toutes les tonalités musicales. Le génie de Beethoven atteste cette vérité des sciences naturelles : La variété dans l’unité. Cet Hymne à la joie consiste en quelques mesures, quelques notes très simples. Par un miracle de l’art qui est une loi naturelle, le chant se transforme à l’infini en changeant de rythme, de mouvement et de ton. Quel ensemble plein de grandeur, avec un point de départ si simple!

Troisième audition . Les idées que j'écoutais dans cette musique sont bien les mêmes que la dernière fois, mais plus précises : c’est la naissance de la lumière et de la vie organique. Puis l’àme heureuse s’éveille. Ici, la tendresse humaine, concentrée dans le chant, se déploie en variations ravissantes. Enfin l'Ode à la Liberté vient couronner le final. C’est elle, en effet, qui verse la clarté dans la vie des nations; le chœur des hommes libres célèbre la dignité humaine, la fin des iniquités séculaires et la fraternité, la justice.

Le chœur religieux arrive pour rappeler la source éternelle du Beau et du Bien. Cet appel au sentiment divin au milieu de l’allégresse humaine est si salutaire! Assurément Beethoven nous montre ces vérités sublimes d’une façon inconsciente, mais elles étaient en lui, et il les éveille en notre àme.

Le musicien ne porte pas en lui-même un plan aussi nettement tracé que celui de l'orateur, de l’historien, du romancier qui remplissent le cadre qu’ils ont préparé d’avance. Le musicien de génie, comme le poète digne de ce nom, obéit à une impulsion irrésistible, emporté par une tempête divine, loin de la terre, toujours plus loin, toujours plus haut. Beethoven a quelque chose du prophète. Dans le don prophétique il y a plus que la

force du raisonnement, il y a la clarté d'une intelligence qui fait servir l’enseignement du passé à une vue nette de l’avenir. Mais de plus il y a l’intuition, faculté mystérieuse que je ne me charge pas de définir et que la physiologie est incapable d’analyser. L’intuition fait partie de cet univers moral embryonnaire contenu dans chaque âme : « L’homme est un commencement. »

C’est par là qu’un Beethoven tient de la nature prophétique; il a des inspirations soudaines, des éclairs de vérités inconnues qui deviendront dans la suite des temps la lumière durable.

Un profond attendrissement se mêlait au débrouillement de mes pensées pendant ce concert. Je me disais : Ces vastes compositions, incomprises en France il y a soixante-dix ans, admirées avec enthousiasme à cette heure, permettent d’espérer que les œuvres des génies bienfaisants, délaissées depuis l’École naturaliste, reprendront aussi leur influence un jour.

Quatrième audition de cette œuvre extraordinaire, sommet de la création musicale.

Parmi tant de richesses de détails, je remarque cette fois un merveilleux effet de Symphonie de la forêt : le frémissement des arbres, le vent qui passe dans le feuillage.

Ceux qui ont souffert, ceux qui ont passé par un désespoir continu, sentent avec effroi que la douleur stérilise l’intelligence; elle est envahie par une amère défiance de sa propre valeur. La musique des maîtres les fortifie, les encourage et leur dit : la plus humble existence peut se rendre utile par la véracité du cœur, la droiture des idées et la persévérance dans un devoir sacré.

NOTES

Cinquième audition. La Neuvième Symphonie se place tout naturellement au rang des poèmes immortels. Hérodote donnait à chaque livre de son Histoire le nom d une muse : La Minet'vienne voilà le nom qui conviendrait à cette Symphonie. Elle évoque la vie de la pensée, on écrirait des volumes sous sa dictée.

Ajoutons seulement ceci : La République n’a pas de meilleur moyen de propagande que l’hymne : Tous les hommes sont des frères. Quelle merveille que ce chœur! Il débute comme un bourdonnement confus, c’est une vague perception de la conscience humaine; mais elle grandit, elle éclate enfin dans cet hymne d’amour et de fierté. Ah! c’est bien la Marseillaise de l’humanité!

Tous les hommes sont des frères.

Liberté! Liberté!

Je reviens du Conservatoire où j’ai encore entendu ia Symphonie avec Chœurs de Beethoven. Je crois que c’est pour la dixième fois.

Oh! quand je songe à mes extases d’autrefois à mesure que je pénétrais dans l’œuvre! 11 y a peut-être plus de bonheur dans les efforts pour acquérir le beau et le bien que dans leur possession même.

Connaître familièrement une telle œuvre est certainement un accroissement de vie intellectuelle et de bonheur. Cette symphonie, la plus grande œuvre de Beethoven, me fait l'effet d’une vaste et superbe forêt que j ai tant explorée que tous les recoins me sont connus; non seulement les sentiers, mais les retraites les

plus cachées, les arbres d’essences différentes, les taillis, les clairières, les fleurs aux pieds des arbres, la mousse, les bruyères, tout a été parcouru, aimé, contemplé, et cet abri de fraîcheur, de poésie, m’apparaît chaque fois plus beau, plus grandiose.

Après chaque jouissance musicale nous remercions le ciel. Cet élan involontaire de gratitude est chez nous un sentiment qui remplace la prière. Prier? pourquoi? Avons-nous jamais été exaucés? Quand les plus ardentes invocations demandaient au ciel la vie de ceux que nous aimons, quand cette invocation vers la justice suprême est restée sans effet, c'est qu’elle est inutile. Si Dieu est inexorable à de tels accents, c’est qu’il ne peut pas déranger l’ordre de l’univers. Mais sans faire de miracles, il distribue maintes joies, maintes consolations à des cœurs heureux de l’en remercier; et nous sommes de ceux-là! Oui la vie doit être un acte de gratitude pour toute bonne inspiration qui nous arrive à nous-mêmes et aux autres, pour toute œuvre belle que nos yeux et notre esprit adorent, pour toute action utile et noble. Voila le lien entre le Créateur et la créature ; cet élan muet de reconnaissance vaut la prière.

Ah! si l’on pouvait ne pas tant souffrir pour la justice!

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