WAGNER ET SON ÉCOLE
Wagner possède une puissance d’harmonie merveilleuse; mais trop souvent il plonge son génie dans une de ces fontaines calcaires qui transforment les plus fraîches Heurs en pétrifications. (Il ne les y a pas jetées toutes.) Les plus superbes stalactites ne valent pas rhumble violette et le muguet des bois. Ces brillantes pétrifications sont faites pour un musée de curiosités. Heureusement il y a dans l’œuvre de Wagner des parties vivantes, humaines, tendres, éthérées, sublimes. Mais le caractère dominant, c’est la forte sonorité.
Il l’emploie aussi comme repoussoir. Les couleurs violentes font ressortir les teintes douces, le fracas du cuivre donne un charme délicieux à ses mélodies.
Parfois la manière de Wagner fait penser à la légende de Grisélidis. Il nous soumet aux mômes épreuves de patience et de foi, en nous infligeant des tortures, des combinaisons cruelles qui nous font souffrir et nous martyrisent l’ouïe. Et tout cela pour récompenser notre constance, en réservant pour la fin des accords suaves, un motif céleste. Maître, que n’avez-vous commencé par là ?
Wagner a l'air d’un misanthrope qui professe un grand mépris de la nature humaine : on ne saurait trop la châtier! C’est par la souffrance seulement qu’on réussit à lui faire, apprécier la paix, l’harmonie. C’est / ainsi que je m’explique, après une interminable cacophonie aiguë, douloureuse, cette gerbe de fleurs, ce bouquet d’harmonie qui arrive comme le prix de l’expiation.
La musique est un sentiment, non pas une littérature. Berlioz s’inspire de Gœthe et de Shakspeare, Wagner des légendes teutoniques; il donne à sa musique l’énergie farouche des barbares. Heureusement, de tout temps l’amour, la douceur, l’humanité ont trouvé asile dans des cœurs jeunes, et c’est ainsi que la mélodie n a pas disparu de l’œuvre de Wagner.
Certes, ce n’est pas Loliengrin , mais d’autres œuvres de Wagner qui me font faire ces réflexions.
Lohcngrin, d’un bout à l’autre, échappe à ces critiques.
Quel bonheur de pénétrer enfin dans 1 intelligence de celte musique, très compliquée assurément, mais puissante de sève, d’harmonie, et dont quelques inspirations s’élèvent à la hauteur de nos chefs-d œuvre préférés, ceux qui font vivre hors du siècle et déjà dans 1 éternité.
Je n’aborderai pas l'analyse musicale de Loliengrin . Tout a été dit sur cette œuvre, et avec un talent supérieur; je me plais à résumer seulement mes impressions personnelles.
Loliengrin a été une surprise délicieuse, je n espérais guère lui devoir tant de jouissances. Les deux premières auditions laissaient mon esprit confus. Sans interprètes hors ligne Lohengrin ne vaut que par les chœurs. Rien ne saisit fortement que la Marche religieuse et la Marche nuptiale , souvent entendues dans les concerts Colonne.
Mais après avoir, revu Lohengrin plusieurs fois, quand celte musique est devenue mienne, j’ai senti
LO H EN G 11 IN, DE WAGNER
comme un agrandissement de l’horizon, et comme une valeur supérieure de lout mon être, comme si mon âme avait absorbé des rayons d’or.
Oui, celte image est étrange, je le sais, mais je n’en trouve pas d’autre pour une sensation étrange. Et je l’ai éprouvé toutes les fois que j’ai acquis une œuvre musicale nouvelle, c’est-à-dire le jour où je l'ai vraiment possédée, tellement infusée dans mon individualité qu’elle ne faisait qu’un avec moi. Je l’ai sentie après les Huguenots, après Y Africaine, après Guillaume Tell , moins avec le Prophète . Ces œuvres font absolument partie de mon moi intellectuel. Roméo et Juliette nous a ravi par une exécution parfaite. Ce sont les admirables artistes qui m’ont inspiré le désir de conquérir l’œuvre, car c’est bien d'une conquête qu’il s’agit; elle exige plus ou moins d’efforts selon que la musique, par son caractère difficile ou simple, héroïque ou sombre, passionnée ou mélancolique, offre d’affinités avec notre nature.
Longtemps rebelle à Sigurd de Reyer, j’ai fini par en pénétrer les beautés.
Le Cid, de Massenet nous a charmé dès la deuxième audition.
Quant à Lohengrin , ma défiance était extrême. J’étais en garde contre une réputation surfaite et les réclames du charlatanisme. Passe encore pour les Chœurs! me disais-je.
C’est peu à peu que les découvertes se sont ajoutées les unes aux autres.
WP
11 y a dans cette partition des idées musicales si exquises qu’on croit entendre distinctement des paroles d’une extrême élévation morale. Que disent-elles?
Elles nous parlent d’une beau lé idéale qu on ne voit pas sur la terre.
Ce n’est pas seulement le sujet de Lohengrin , le Chevalier du cygne, qui inspire au musicien ces pensées éthérées, il ne traduit pas toujours un sentiment intérieur. Cette combinaison harmonieuse de sons arrive, on ne sait pourquoi, comme une fleur délicate épanouie au bout de la lige musicale. Par exemple dans le duo d’Eisa et d’Orlrude, il y a, à la fin une note, un rayon divin qui atteste à lui seul le génie de Wagner.
Je n’ai en vue ici que la musique, non pas la belle conception poétique, le chevalier du Saint-Graal qui appartient à nos épopées françaises du xi° siècle découvertes en 1831 par Edgar Quinet.
La figure de Lohengrin est en effet la plus idéale que poète ait jamais rêvée. La France, au moyen âge, a eu la gloire de posséder ces types très purs et de leur consacrer les plus beaux poèmes.
Vainement j’essaierais d’exprimer l’effet que certaine musique produit sur moi ; une image m’aidera : puisqu’il s’agit du Saint-Graal, disons que l’àme aussi est une coupe d’or merveilleusement ciselée, destinée a contenir une essence divine. Eh bien, à chaque œuvre très belle, très haute, un diamant, une perle s’incrustent autour de cette coupe et en augmentent la valeur, en
LOHENGRIN, DE WAGNER
même temps que les divines harmonies la remplissent à pleins bords.
Que de jouissances Lokengrin nous donnera encore par les découvertes faites sur la partition? Tout à l’heure, les quinze mesures qui précèdent la Marche religieuse m’apprennent comment on fait valoir une pierre line : l’enchâsser n’est pas tout, il faut qu’elle soit mise en relief par tout ce qui peut rendre plus brillant son rayonnement, ou ce qui doit augmenter sa douceur.
Si l’on pouvait appliquer ce même art dans le style, dans le discours, dans la science du monde ! Mais les natures simples ignorent cet art; il a fallu Lohengrin pour m’y faire penser.
Sans doute, c’est le caractère religieux, idéal, du sujet, qui nous fait entendre des pensées divines, même dans des mélodies très courtes. En d’autres endroits elles sont d une adorable candeur ; comme certains mots tombés des lèvres d’un penseur de génie, elles arrivent à l’improviste, au moment où vous vous attendiez au développement de quelque sublime conception.
On l’a dit : madame Rose Caron seule répond à la poétique figure d’Eisa. La noblesse, la majesté de son altitude, de ses gestes, sa physionomie si belle, si expressive, ajoutent infiniment à la valeur de son chant. Mais le chevalier du Cygne, qui tient à la fois du saint et du héros, où est l’artiste assez beau, assez inspiré, pour nous donner l’illusion de ce type surhumain?
Peu de scènes sont aussi dramatiques, aussi émou-
vantes que celle d’Eisa lorsque, entourée de tout le peuple dans Patiente, l’appel du clairon pour la seconde fois reste sans réponse et va la livrer à la mort. Aucun défenseur ne se présentera donc pour soutenir l’innocence? Elle est à genoux, le Chœur des jeunes filles prie avec elle, mais l’invocation ardente à la justice suprême où le musicien a trouvé des accents si pénétrants, si pathétiques, demeure sans effet.
Le libérateur ne paraît pas. Eisa va périr!
Tout à coup, au fond du paysage, on voit scintiller la blanche armure du Chevalier. Il arrive dans la nacelle traînée par le cygne. Le chœur, l’accompagnement de l’orchestre expriment le saisissement général. L’innocence ne sera pas sacrifiée, le Chevalier du Saint-Graal vient à son secours.
Jean de Rezké est d’une perfection idéale dans Lohengrin. Il en a si bien pénétré le caractère chevaleresque, mystique et pourtant humain, qu’il fait valoir les plus délicates nuances de ce rôle. De même, il met en relief les moindres passages du chant et des récitatifs.
Ainsi à la dernière audition j’ai mieux apprécié le chant : O mon cygne aimé!
Cette mélodie qui m’avait semblé un peu incolore, fait penser à la simplicité, à la pureté d’un dessin au trait de Flaxman.
Ici je ferai une remarque, sans doute puérile : pourquoi ce noble Chevalier souffre-t-il que sa bien-aimée reste prosternée devant lui pendant cette longue scène de solennelles déclarations, quand il exige le serment :
LOHENGRIN, DE WAGNER
Jure que sans connaître Ni mon mon, ni mon être,
Ni d’où je vins vers toi,
Tu garderas ta foi!
Le Quintette avant le combat, avec reprise des Chœurs, est superbe. En somme tout ce premier acte est admirable d’un bout à l’autre,
Et que dire du Chant matinal d’Eisa sur son balcon? Toute la poésie de l’aube, les pâles clartés avant l’aurore chantent dans celte mélodie virginale :
Vous que troublait naguère L’écho de mes soupirs.
La fin de l’acte, couronnée par la célèbre Marche religieuse , esi la partie splendide.
Celte Marche et le Chœur nuptial me paraissaient les cimes de l’œuvre, mais je crois décidément qu’il faut placer au-dessus de tout le troisième acte tout entier, depuis le triomphant, l’éclatant Chœur nuptial dont les fanfares précèdent le lever du rideau.
D’abord le duo de Lohengrin et d’Eisa :
Au loin se perd leur voix Nous sommes seuls pour la première fois.
Le caractère idéal du chant va s’accentuer encore dans la réponse de Lohengrin aux questions inquiètes, aux soupçons d’Eisa :
Viens! respirons tous deux ces tièdes brises.
Quels doux parfums! les airs en sont remplis!
De leurs senteurs nos âmes sont éprises;
Mais sans chercher d’où vient ce charme exquis,
rendant toute cette scène la musique exprime l’amour éthéré tel qu’un être divin doit le ressentir. C’est là ce qui fait l’originalité exquise de celte mélodie : Wagner lui a donné la candeur, la pureté des précurseurs, des pré-raphaëlites. La forme musicale, indécise, diaphane, flotte comme les délicates créations de Fia Angelico; les sons eux-mêmes ont la transparence rosée de ces divines figures adolescentes. C’est le coloris des sphères « dont nul mortel n’approche ».
Dans aucune autre partie de l’œuvre, excepté dans le Prélude , le chant ne peint avec tant de finesse la double nature divine et humaine de ce beau chevalier du Cygne, sa bonté magnanime, sa tendre pitié pour Eisa, sa fermeté de héros fidèle au devoir sacré. ,
C’est en effet une merveille de chant d’amour éthéré; la transfiguration du sentiment humain en extase mystique lui donne un caractère tout différent de l’immortel duo des Huguenots et de celui de Y Africaine.
On a prétendu que les voix ne se marient pas, qu’elles se suivent seulement. Est-ce intentionnellement que le compositeur ne les unit pas? Il a mis dans ce chant une délicatesse, une chasteté, une tendresse surhumaine qui rend le dénouement plus poignant encore. Si la pédagogie allemande, qui ne perd jamais une occasion pour intervenir, a voulu donner une leçon à l’incorrigible curiosité des femmes, elle a pleinement réussi à montrer Eisa aussi odieuse par son ingratitude envers son bienfaiteur qu’elle fut touchante au début par son infortune. Malgré son serment elle veut lui arracher son
LOHENGRIN, DE WAGNER
secret; Lohengrin épuise toutes les prières de la tendresse et de la raison pour empêcher le parjure d’Eisa :
Chasse le doute et sois heureuse;
L’amour doit seul'remplir nos cœurs!
Ma route n’est pas ténébreuse,
Je viens du monde des splendeurs.
Sa curiosité n’en est que plus ardente : « Fût-ce au prix de ma vie, parle, qui donc es-tu? »
C’en est fait, Eisa a détruit elle-même son bonheur.
Lohengrin la fait reconduire vers le Roi, et, sur la même phrase musicale qui rappelle l’engagement sacré qu’elle avait pris et qui est le nœud du drame :
Là, devant tous je veux lui dire Quel est mon nom et qui je suis.
Le décor change. C’est comme au premier acte une prairie aux bords de l’Escaut; le Roi, entouré de ses vassaux est sous le chêne au pied duquel il rend justice.
Devant l’armée et le peuple rassemblé, Lohengrin accuse la femme qui lui est chère d’avoir trahi son serment, et avant de la quitter il dévoile le mystère.
L’admirable Prélude , joué par l’orchestre, piano , pianissimo , soutient la déclamation chantée :
Aux bords lointains dont nul mortel n’approche
11 est un lieu sacré qu’on nomme Montsalvat,
Eh bien! Je vais parler, puisqu’on l’ordonne :
Le Gràal m’envoie et j’ai suivi sa loi.
Mon père Parcival, ceint la couronne
Et Lohengrin, son chevalier, c’est moi.
Je n’ai encore rien dit du Prélude de Lohengrin .
Ce Prélude est aussi difficile à analyser avec la plume qu’avec le pinceau. Pourtant un artiste s’en est inspiré, M. Fantin-Latour a fait un tableau : La coupe du Saint- Ci raal est soulevée par des anges harmonieusement groupés ; ils s’élèvent en spirale comme la fumée de l’encens. Leurs battements d’ailes, leurs figures radieuses, la grâce de leur mouvement ascensionnel, l’or scintillant de la coupe sainte, symbolisent sans doute aux yeux du peintre celle musique mystique.
Qu’esl-cc que le mysticisme, sinon l’amour humain transposé dans l’adoration divine?
Je n’avais pas encore vu celte peinture du Saint-Graal quand j’entendis le Prélude.
On aime Lohengrin surtout pour ses chœurs religieux ; mais aussi pour ce même caractère de pureté qui fait le rayonnement des madones pré-raphaëliques, desVierges au nimbe d’or, sur un fond plaqué d’or. Mélodies semblables à ces beautés délicates, émaciées, d’une innocence angélique. Rien de terrestre; figures aériennes qui n’ont jamais vécu, impalpables créations de l’Empyrée, flottant dans l’éther. C’est de leurs lèvres enfantines que s’exhalent ces sous ténus, insaisissables; l’oreille les perçoit moins que l’âme. Ces vibrations harmonieuses se confondent avec le tilillcment de la lumière, avec les ondulations de l’eau, avec le scintillement de la blanche armure du Chevalier du Cygne. Ce frémissement musical accompagne le dessin mélodique, léger, délicat, exquis.