‹ Ce que dit la musiqueChapitre 11 sur 103 · Voir Mémoires d'Exil · texte numérisé non relu

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et le revers de la montagne. Ravissements de deux êtres identiques de cœur, murmure des sources, chant des créatures heureuses, tout cela éclate dans un vaste alléluia de la nature. »

A trente ans d’intervalle l’impression s’est renouvelée exactement; cest bien la symphonie de l’été, une éclatante matinée de juillet, avec ses brises chaudes. La Pastorale n’est pas l’unique idylle de Beethoven. Il aimait tant la campagne! Errant des journées entières dans les vallons charmants qui environnent Vienne, il a noté toutes les voix, toutes les harmonies de l’été.

Et quel parti il a su tirer des silences! Assis au pied d’un sapin, sur une pente fleurie, il écoute... Du fond de la vallée montent vers lui des bruits vagues, imperceptibles.... Est-ce le vent qui gémit dans le feuillage? La source murmurante, l’abeille qui butine, la pomme de pin qui tombe sur la mousse, le cri du grillon, il a tout noté; même le vol d’une mouche, les pas du scarabée qui promène au soleil sa cuirasse d’or, les mouvements de la Heur balancée par le zéphyr ou succombant sous le poids d’un bourdon. La clochette lointaine d’une brebis égarée, les sonnettes du troupeau qui retourne h l’abreuvoir interviennent comme un final fortissimo. Puis de nouveau un grand silence.

Qui n’a entendu ce silence éloquent de la nature? Vous est-il arrivé, étendu dans l’herbe, de regarder entre deux liges de graminées les cimes lointaines? les Alpes aperçues au point de vue d’une fourmi ! Souve-

:• f fc CE Q U E DIT LA MUSIQUE,

nez-vous de la Symphonie en fa quand un vent brûlant, traversé de fraîches brises, vous apportera le parfum des (leurs sauvages de la montagne.

Cette molle quiétude, ce repos sur le tertre de serpolet est tout à coup interrompu. Le tête-a-tète solitaire avec la nature fait place à la plus spirituelle fantaisie. Pourquoi? Est-ce la loi du constraste? l’antithèse a laquelle se complaît le musicien parce qu’il y renouvelle son inspiration, en changeant de corde? Est-ce une convention obligée pour reposer l’auditoire plonge trop longtemps dans la contemplation, dans la rêverie mélancolique ou tendre? Quoi qu’il en soit, la scène change. D'un coup de baguette, le vallon, les bois, les collines ont disparu; vous êtes transporté, comme dans une féerie, au milieu d’un décor absolument nouveau. Je ne puis m’expliquer autrement l 'allegretto scherzando de la Symphonie en fa. Dans cette seconde partie de la symphonie, le poème des cieux et de la nature fait place aux plus gracieuses fantaisies de l’esprit,...

oserai-je dire de 1 esprit parisien.

Le passage capricieux et coquet, exécuté par les premiers violons, est un feu croisé de saillies fines, spirituelles, de vives reparties. La délicatesse de jeu de ces admirables artistes eût fait la joie de Beethoven. Le violon de M. Garcin, la flûte de M. Taffanel, le hautbois de M. Gillet sont à eux seuls un attraitdn Conservatoire.

Dans ces évolutions aériennes notre pensée abandonne l’ensemble de l’orchestre et suit les voix isolées, comme un sylphe porté sur un rayon de soleil. Tantôt cest le

chant (les basses qui vous attire, tantôt c’est le violon, l’alto, la flûte.

Oui, sans l’amour de la justice, âpre, douloureux, on pourrait encore revivre par la profonde jouissance que nous donne le grand art. Mais il n’y a pas de philosophie, pas de raisonnement qui tienne! Le culte abstrait du vrai et du beau peut-il suffire au patriote? C’est pour des cœurs vivants que les bons génies se sont donnés tout entiers dans leurs œuvres. Elever le niveau moral autour d’eux, ennoblir le monde, voilà leur rêve. Et si le monde préfère la médiocrité, la vulgarité, dirons-nous Qu'importe" 1 . Le stoïcien se console de l’indifférence universelle par le sentiment de sa propre valeur; un bon citoyen ne s’en contentera jamais. Il pense au peuple, il sait que le grand public écoute et comprend les œuvres vraiment belles; c’est la coterie qui dicte la mode du moment; elle exclut toute haute pensée, toute direction d’esprit qui nous fait faire un retour sérieux sur nous-mêmes.

Quoi! l’opérette détrônerait l’immortelle symphonie? Le paradoxe élégant espère terrasser la robuste vérité? Non, vraiment. On se lassera peut-être de la coupe frelatée; alors la soif du vrai reviendra à son tour. Allons, reprends la vieille devise : Travailler pour l’avenir! Préparer l’avenir!

Pendant très longtemps j’ai qualifié de symphonie enfantine celle œuvre délicieuse. Sans doute par sa simplicité elle contraste avec ses sœurs : elle a 1 aii d’une Cendrillon si on la compare à la Neuvième , a la Symphonie avec chœurs. Elle se rattache encore à son hanc d’école, au père Haydn, son premier instituleui. Mais pas si enfant que cela! Après un début très modeste, très doux, adagio molto , elle a jeté les lisières et s’élance avec un brio juvénile en rase campagne. Que ne rencontre-t-elle pas dans sa course échevelée ! Que de fantaisies lui passent par la tète, et que de jolies fieui> au bord du chemin, à peine entrevues dans son mouvement rapide. Elle s’arrête enfin. L 'Andanle cantabilc con moto est comme une petite clairière ombragée où la Symphonie entonne sa chanson enfantine : piano , pianissimo ; et c’est ici que le chant se rapproche des

voix de fauvettes familières à Haydn. Dix mesures, pas davantage. Les premières n’ont que trois notes, c’est un charme d’innocence. A cette unique voix se joignent, à la reprise en octave, d’autres voix qui renforcent le chant, et alors seulement suit la seconde moitié qui ajoute des accents attendrissants au caractère de naïveté, de candeur de la première moitié. C’est délicieux ; et cela dure pendant cinquante-deux mesures.

Puis voici, en pizzicato , piano , légèrement, des triolets qui vous disents les plus jolies choses du monde en un langage ravissant mais trop court ; il n’y a que sept mesures. Heureusement toutes ces grâces vont rerenir selon la loi des symphonies, et entrecoupées de beaux accords solennels, qui sont, comparativement à ce chant si simple, ce que les chênes majestueux sont aux violettes.

Puisqu’au début nous nous figurons une clairière, remarquons ici le même jeu d’ombres profondes traversées de lueurs fuyantes. Toute la suite de YAndante nous y fait assister. Le charmant petit thème est repris par une voix très douce, pendant qu’un enroulement de sons dans les notes basses sert d’accompagnement. Pour finir, ce n’est plus une voix isolée, mais tout un chœur de voix solennelles qui transforme le caractère primitif en hymne religieux. Puis encore le pizzicato de tout à l’heure revient léger, piano , ailé ; il remontera en octave. Le thème reprend son rythme de simplicité et termine YAndante .

Non certes, la Symphonie en ut majeur n’est pas enfantine; c’est une simplicité apparente, une de ces extrêmes modesties qui créent souvent des méprises pour les oeuvres et les hommes de génie. Cette modestie est résumée par les quatre mesures finales : un loriot des bois ne serait pas plus sobre de notes.

Dans La Fontaine il y a de ces simplicités.

Je passe le Menuet pour arriver au finale qui, loin d'être banal, me fait penser à la Ronde d’enfants d un bas-relief de Donatello. Une gaieté noble, gracieuse, anime cette ronde enfantine, ces tètes charmantes, ces bras entrelacés, ces pieds glissant et tournoyant sur l’herbe.

Beethoven aussi a laissé venir à lui les petits et nous charme par l’enjouement et les grâces de l’âge heureux, lui qui se plaît à nous faire éprouver le plus souvent des extases surhumaines dans les régions de 1 Infini.

Ou joue assez rarement cette symphonie ; quoique admirablement belle, elle est moins connue, moins populaire ; peut-être est-ce là ce qui lui conserve une grande fraîcheur, avec beaucoup d’originalité.

Écoutez Y Adagio : après un accord fortissimo, quelle introduction aimable! On dirait que l’homme de génie très bon, très indulgent, veut vous préparer doucement au sujet très sérieux qui le préoccupe. Après ses premières phrases d’une exquise douceur, il aborde résolument, vivement ce qu’il se propose : mais quelles précautions, quelle délicatesse, comme il revient sur ses pas avec grâce, pour vous bien disposer à écouler ce qu’il a à vous dire! De quoi s’agit-il? Nous savons que l’essence de toute œuvre de Beethoven c’est l’amour, le sentiment religieux, le Bien et le Beau, les idées éternelles. Mais ici, sans vouloir forcer le sens du discours

musical, nous croyons entendre les conseils judicieux, au moment d’un acte très grave de la vie, les exhortations sages et douces, d'un ami expérimenté, à la jeunesse irréfléchie. La basse répète ce que la voix haute a commencé; la phrase change d accent, d allure, crescendo, fortissimo, puis piano, rallcntando, étouffant sous les pédales la sonorité. Enfin Y allegro con brio éclate. Ici le dialogue est très intelligible, tout à fait distinct. C’est la voix grave qui prend la parole; la voix féminine répond, les deux voix s’unissent dans trois mesures suaves de tendresse.

Le dialogue continue ainsi jusqu’à un motif nouveau. C’est un thème très simple ; mais dans la langue de Beethoven, avec la puissance magique de transformation qu’il peut lui donner, ces quelques notes seront tour à tour une marche religieuse ou une marche guerrière. Oui, c est un hymne religieux que chantent des voix très hautes, très pures; les voix basses le reprennent sur un mode martial ; il change encore de ton : il était en la, à une nouvelle reprise il sera en sol.

Nous avons entendu jusqu’ici trois différentes mélodies depuis le commencement de la Symphonie, trois pensées distinctes. Elles vont alterner jusqu à la fin, séparées par des arabesques brillantes. Le premier dialogue recommence, entrecoupé de trois mesures d une exquise douceur, de nouveau suivi d’arabesques musicales qui encadrent l’hymne religieux et la marche guerrière dont j’ai parlé. Ces trois pensées musicales, chacune très courte, sont trois (leurs charmantes séparées les

unes des autres par beaucoup de feuillages, le tout forme un rameau, l 'Allegro con brio.

Voici maintenant le Larghetto en la. Quelle mélodie sublime! Que veut-elle nous apprendre, cette voix grave et douce qui monte des profondeurs de la conscience? Quels liésois de vérité, de bonté apporle-l-cllc pour nous ennoblir et pour adoucir l’amertume de la vie? Quelle est cette consolation beelhovenienne ? Nous parlet-elle de justice, d’avenir, d’amitié? Nous dit-elle que c’est dans notre propre âme qu’il faut chercher le vrai bien, avec le contentement intérieur, la paix d’une bonne conscience, rassérénée par le sacrifice? Ah! ces sublimes consolations, nous les trouvons dans les génies bienfaisants qui sont pour nous la voix de Dieu même.

Quelle morale divine! quelle lumière! De quel soleil central, de quelle source créatrice parlent ces ondulations harmonieuses qui forment un assemblage de phrases célestes, de tendre pitié, de force morale? Gomme cette grande âme vous enveloppe de douces consolations! Gomme elle prend en pitié votre douleur, votre faiblesse!... J’écris ces lignes par une glaciale journée de décembre ; on respire le givre au coin du feu ; mes larmes tombent brûlantes sur la partition de la Symphonie en ré, sur ce Larghetto sacré que je lis comme un vrai livre de Prière.

Après une première exhortation divine, le Maître reprend, avec plus de force et d’accent, son thème mélodieux, et la louchante Prière continue, le bon génie se fait humble et se prosterne près de l’affligé, et tous

deux unissent leur voix. À qui s’adresse la prière ' 11 le sait bien, lui l’Immortel. Depuis l’éternité il habite les sphères mystérieuses que nous ignorons. La science ne pourra plus le nier depuis qu’elle a constaté la petitesse de celte terre, pauvre infime station, très inférieure, dans le vaste trajet de l’Espace éthéré. Lui seul l’a parcouru et nous en rapporte ces harmonie sidérales; n’est-il pas de la famille des archanges. N’a-t-il pas les ailes et la puissance que les Ecritures prêtent à ces messagers du Sei-

gneur?

Cette voix surnaturelle a une façon de vous envelopper si pénétrante! On l’entend de tous côtés, en haut, en bas, elle plane sur votre tête, elle retentit surtout au fond de votre âme. Elle vous redit des vérités, des beautés toujours nouvelles sur un fond de sainteté toujours le même, voix divine mais caressante. Meme le commandement qui éclate parfois dans un fortissimo est suivi aussitôt d’un accord plein de tendre miséricorde. Le Consolateur ne veut pas vous quitter avant de vous avoir rasséréné: que dis-je? il laisse la pauvre créature réconfortée et charmée.

Après cette prière céleste, vous croyez que cest fini. Un motif tout nouveau commence sur un rythme différent, il passe du majeur au mineur, remonte en octave ; après des accords brefs, impérieux, le motif attendrissant reprend, ornementé de légères variations qui vont faire ressortir la lutte entre les deux voix; elles se mettent enlin d’accord et conviennent des mêmes vérités éternelles.

Ici se place un passage curieux; il n’est pas neuf; le Maître qui ne se répète jamais a voulu enchâsser clans la Symphonie en ré les huit mesures de la grande Sonate en ré; elles décrivent un dessin très original après trois accords bien accentués. Oui, le passage est identique dans les deux œuvres : reste à savoir celle qui a précédé comme date de composition.

Mais voici la nouveauté : à ces huit mesures succède un thème d’une grâce, d’une douceur inouïe, plusieurs fois répété jusqu’à la fin du Larghetto , changeant de mouvement, passant du majeur au mineur; et cela continue jusqu’à la reprise de la sublime Prière qui s’élève, majestueuse, redite par toutes les voix de l’orchestre. Avant que 1 une ait fini, 1 autre reprend le commencement et l’entrelace avec la fin; celles d’en haut cèdent la parole aux voix d’en bas et se bornent à un accompagnement. C’est comme une liturgie sainte sur un texte très court ; ces voix alternent ou suivent.

Les perles s’enchassent dans le plus délicat travail d’orfèvrerie d’un art exquis : guirlande de fleurs aux gouttes de diamants sur arabesques d’or; onémones en perles fines sur fond d’émail noir.

A la fin du Larghetto , reprise des huit mesures d’une piquante originalité empruntées à la Sonate , encore suivies du thème adorable qui forme en tout douze mesures. Le dernier mot reste à la Prière, elle s’élance en arpèges légers, et avec ses blanches ailes traverse les deux.

Le Scherzo de la Symphonie en ré , est, comme tous

les Scherzo en général, une concession aux formules musicales, une concession littéraire, un artifice de rhétorique pour faire valoir par le contraste ce qui précède et ce qui suit. Dans celui-ci il y a encore bien des réminiscences de certaines sonates de Beethoven. Je ne m’y arrête que pour remarquer la vivacité prodigieuse de Y Allegro où les instruments se répondent, et relancent la phrase des parties basses, comme dans un jeu de paume la raquette fait rebondir la balle. Jeu de paume ou de volants, à votre choix.

Le Final e Allegro molto n’est pas ici, comme dans d’autres symphonies, un des sommets de l’œuvre. C’est un morceau de musique redescendu au diapason terrestre ; des combinaisons de sons qui charment l’oreille et qui semblent donner à l’auditeur trop ému le temps de se ressaisir. La Symphonie en ré nous a bouleversés de fond en comble; elle nous a labouré le cœur, fouillé la conscience, retourné en tous sens notre âme, comme on travaille la terre avant d’y jeter la semence qui doit fructifier. Maintenant que l’œuvre du laboureur, du semeur est achevée, il n’y a plus qu’à laisser faire le soleil, le vent, la pluie. Le rayon brille, le vent souffle, 1 eau pénètre les semailles.

J’ai cru un moment retrouver dans le finale de la Symphonie en ré un thème nouveau dans les cinquante mesures extrêmement brillantes, mouvementées. Je pensais qu’elles allaient m entraîner vers de nouvelles régions; mais point, Beethoven nous ramène à la réalité par des sentiers battus. Je suis persuadé, que pour la

plupart du temps, un finale a pour but de calmer l’auditoire. Vous vous êtes dépensé en émotions surhumaines, vous avez vécu dans des régions sidérales; avant de quitter la salle de concert il faut reprendre pied sur la terre ferme. En un mot, ce finale vous repose de trop de sublimités; il est loin d’être une de ces héroïques Marseillaises de la Symphonie en vt et de la Symphonie en la.

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