‹ Ce que dit la musiqueChapitre 10 sur 103 · DE BEETHOVEN · texte numérisé non relu

DE BEETHOVEN

La Symphonie en ut mineur m’appartient autant (pie le Pater noster au chrétien. C’est bien plus que de la musique; c’est notre vie tout entière qui se déroule à travers les temps et l’espace, portée sur les ades de la divine symphonie. Chacun de ces beaux passages est un témoin du passé, un ami, un confident qui a partage nos joies et nos douleurs, qui nous a consolés et fortifies à diverses époques, qui s’est identifié avec notre ame. C’est pour ainsi dire un Mémorial intime. Le paysage qu’on a, devant la fenêtre, contemplé pendant de longues années s’identifie tellement avec notre existence, qu’il finit pas nous appartenir : il est devenu notre patrimoine. Absents, nous ne cessons de le voir, nous l’emportons partout avec nous. Ainsi de cette Symphonie en ut. Elle est devenue pour nous une personne morale, une individualité, le dieu lare, le génie du fojei.

Trop aimée; elle échappe à l’analyse. L’audition ne peut plus être qu’une évocation continuelle des jours évanouis. C’est bien notre vie elle-même avec la longue attente de la justice et de la liberté. Mais lorsque la superbe Marche triomphale retentit, elle vous entraîne en avant, au lieu de vous ramener en arrière. Elle vous force à recommencer la tache, elle vous commande d’agir et communique la volonté indomptable de vaincre.

Laisser couler ses larmes, est-ce tout? Se résigner, est-ce possible à ceux qui veulent le règne de la droiture ?

Oui, ce finale de la Symphonie en ut arrive comme le jour de la justice vainement attendu ; il arrive et rassérène de sa lumière les cœurs meurtris, le monde enténébré. Elle fait resplendir la gloire méconnue, la véritable, celle qui est faite des clartés célestes, non par l’éclairage des salons. Dans cette Symphonie en ut mineur, Beethoven est plus qu’un grand génie, c’est une grande a me.

Je viens de l’entendre encore, un an après : j’écoutais paisiblement la première partie, comme une propriété intellectuelle explorée dans tous les sens, admirée, aimée, identifiée à mon être, et je me disais : pour tant de sublimes inspirations il n’y a ni paroles ni images; le génie pourrait seul en parler.

Il est encore si loin de nous cet avenir de gloire, de

bonheur, évoqué par la Symphonie!... Ainsi Raphaël peignait des figures idéales qu’il voyait dans son for intérieur, dans une certaine idée . Ainsi Michel-Ange sculptait des prophètes, des dieux qui seront un jour les types de l’espèce! Ainsi le grand penseur prépare par sa vie et son œuvre une ère nouvelle de justice, de liberté. En écoutant le finale de la Symphonie on est saisi par l’enthousiasme qu’éprouvaient les hommes de 89 à la séance du Jeu de Paume, dans la nuit du 4 Août, à toutes les dates immortelles de l’Histoire.

Oserai-je ajouter que j’y retrouve l’enthousiasme inspiré au cours d’Edgar Quinet et Michelet quand ils enseignaient au Collège de France la Patrie, le devoir. Écoutez les dernières mesures du Scherzo! Cet avenir glorieux approche! Le frémissement, les trépidations de la foule l’annoncent ; il éclate dans la sublime Marche finale. Cette Symphonie est une explosion de la conscience publique ; c’est l’éloquence de la terre et du ciel.

Peut-être un jour, la postérité incrédule ne voudra pas attribuer tant de génie à un seul homme et dira des Symphonies de Beethoven comme de Y Iliade d’Homère : C’est l’œuvre collective de plusieurs générations de musiciens de génie.

On reproche aux Concerts du Conservatoire de répéter sans cesse les mêmes chefs-d’œuvre. Dans une promenade au Musée du Louvre on revoit aussi toujours les mêmes tableaux. Les symphonies immortelles des maîtres, des Beethoven, des Mozart, des Mendelssohn, font

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pendant à celles des Michel-Ange, des Raphaël, des Ruysdaël; on ne se lasse ni de l’un ni de l’autre répertoire.

Toutes les fois que j’entends la Symphonie en ut de Beethoven, je subis sa puissance à la fois écrasante et réconfortante. 11 n’y a pas d’Oraisons, d’Élévations de Bossuet, pas de Sermons de Bourdaloue comparables à l’éloquence de celte première partie. Qu’il a profondément pénétré dans le sanctuaire! Véritablement il habitait déjà l’invisible dès celle vie.

La dernière partie de la Symphonie se passe pourtant ici bas. Oui, c’est un acte héroïque, une victoire, quelque chose comme le retour de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie, à la France. C’est une nation libre, heureuse qui forme un cortège triomphal et fait éclater la jubilation patriotique.

Beethoven a-t-il eu conscience de son merveilleux génie? Produire des chefs-d’œuvre et ne pas s’en douter, est-ce possible? Mais l’homme de génie crée les chefsd’œuvre comme les Justes font de bonnes actions, tout naturellement; ils trouvent très simple ce que les autres admirent comme une vertu. Ils ne croient jamais faire assez bien; l’ambition sacrée leur donne une inquiétude continuelle, le désir d’agir encore mieux, d’atteindre plus haut.

HAYDN : SYMPHONIES ET SONATES

Une Symphonie en sol de Haydn a terminé ce concert. Le chant de la deuxieme partie est extrêmement émouvant. Vers la lin, quand la Gigue s’ébranle avec un brio superbe, la joie soulève à la fois l’orchestre et l’auditoire. Impossible de dépasser l’entrain, la perfection de ce morceau ; les musiciens sont électrisés, la salle trépigne; adieu toute réflexion, toute mélancolie.

Les symphonies de Haydn me sont tout a fait nouvelles; mais chaque chose arrive à son heure. Ne nous pressons pas; il y a même une certaine jouissance à ignorer encore tant de belles choses, et a se dire que l’avenir nous réserve des consolations inconnues, des ressources précieuses de la vie. Gardons-nous de les épuiser d’un coup. Je ne connaissais que les sonates de Haydn; elles ont fait les délices de noire solitude à Veyteux; je leur dois ici un souvenir. Elles ont une physio-

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Domie à la fois ingénue, grave et sainte. C’est un chant enfantin empreint d’un caractère religieux. Sous l’instrumentalion la plus élémentaire s’élève une harmonie et une mélodie suave ou pathétique. La simplicité de ces sonates n’est qu’apparente; l’art ne parait pas, et c’est précisément l’art suprême : de si grands effets obtenus avec si peu de moyens! Il y a là comme une aube musicale, une candeur, une jeunesse qui retrempe les âmes et les renouvelle dans une paix sanctifiée. En même temps une sorte de jubilation enfantine. Aucune musique ne produit ce genre d’impression. Voici par exemple, un chant à l’unisson, il s’enrichit d’harmonies divines, puis des accords d’une solennité sacerdotale, venus de très loin et qui montent très haut! C’est une voix pure et naïve qui trouve des chants toujours nouveaux, c’est un doux génie qui s’ignore, un instrument que les anges font résonner. Après une mélodie si adorable qu’on ne se lasserait pas de l’entendre, il passe à une autre, et encore à une autre; il voltige de mélodie en mélodie, ne revient jamais en arrière, semant des trésors de beaux chants. Il monte, il monte plus haut que l’alouette, il plane dans le firmament, inconscient de sa force, de sa grâce.

Quelle tendresse dans le chant, quelle sainteté dans la prière! Écoutez la troisième partie de la Sonate en ré : quelle solennité dans ce Menuetto , tandis que la première partie rappelle l’oiseau dans son nid. La plupart de ces sonates ont le caractère d’une idylle.

Voyez la Sonate en ut : On aperçoit la jeune couvée sur

l’arbre. Les battements d’ailes de la mère indiquent qu’elle donne aux petits la première leçon de vol ; ce sont des cris joyeux, des essais d’abord timides, puis l’élan d’une aile mal assurée, des jeux à travers les branches, avec des mouvements adorables de grâce ingénue. Les voilà enfin partis comme une flèche! C’est le bonheur, c’est l’innocence qui circulent dans les airs sous la forme des oiseaux. Et tout cela revit dans une sonate.

Voici maintenant la première leçon de chant : Questions de l’oiseau? Questions d'un enfant de génie? Ce qui plaît, c’est l’absence de passions et d’idées. Quel repos! On respire celte musique comme une fraîche lleur; mais sa vraie parenté c’est l’oiseau. Je me souviens d’une fauvette qui de notre jardin répondait au chant du piano; et nous l’interrogions de la fenêtre : « Pure et charmante voix de l’innocence, que dis-tu? Que nous veux-tu? Hélas! nous aurions la puissance, que ton désir ne saurait être rempli! » L’oiseau se tait, il s’endort sur la branche après avoir salué d’un dernier chant le dernier rayon de soleil qui s’éteint dans le lac.

La plupart des Sonates de Haydn me frappent par l’élégance et l’originalité de l’Introduction ; il y a dans certains AUeqro un esprit qui se manifeste avec un brio superbe, mais sans autre signification que le rythme de la vie, rythme plein de feu. N’y cherchez aucune pensée, aucune interprétation; il n’y en a pas.

Puis vient un chant, délicieux et tendre, parfaitement

HAYDN : SYMPHONIES ET SONATES

indéterminé aussi. C’est un repos, un bienfait de n’avoir rien à penser, rien à démêler, rien à sentir que le bonheur des sons; ils vous pénètrent comme des partums délicats. En écoutant ce chant de Haydn, on se sent une créature jeune, naïve et bonne; on ignore que la terre a ses douleurs, ses ronces, les envieux et les méchants; on oublie que le malheur est toujours suspendu sur nos tètes. L âge d’or, le printemps, l’innocence, voila l’état habituel de celte âme qui chante si doucement.

Le finale n’est que l’encadrement obligatoire, la formule de rigueur dans toute sonate.

Haydn a souvent intercalé la petite musique française dans ses Symphonies. Voyez celle qui a pour titre : A la Reine, si belle pourtant! Quel caractère xvm e siècle! On dirait des airs frivoles, narquois, populaires, du temps de Marie-Antoinette et arrangés pour elle. Iist-ce bien le même Haydn de la Symphonie militaire, de la Création, des Saisons ? Céder à la mode, au goût des contemporains, au lieu de suivre l’irrésistible impulsion du génie, cest-à dire l’inspiration, c’est un moyen sûr d’être démodé un jour.

Celle Symphonie de la Reine vous transporte dans l’immense galerie des glaces à Versailles. Celte foule brillante, ces révérences des courtisans fatigueraient à la longue, mais par les fenêtres on voit les beaux arbres du parc, les jets d’eau et les fleurs. Le chant des oiseaux domine les chuchotements qui précèdent l’entrée de la

Reine dans la salle des fêtes. Une note rustique se mêle a ces grâces royales.

Comme Haydn a su rajeunir ces vieux airs français et leur communiquer une candeur qui semble incompatible avec tant de frivolité! Ils ont même un accent de mélancolie. Celte ingénuité étonne et touche, surtout a la veille de l’explosion du volcan révolutionnaire.

Maintenant, que dirai-je de celte œuvre si souvent admirée, la Symphonie en fa de Beethoven?

L’àme est pénétrée d’une clarté douce qui ressemble presque au bonheur. A mesure que la pensée du Maître s’accentue, cette musique devient pour vous un refuge, une amitié vivante. Comment une œuvre intellectuelle peut-elle revêtir pour un instant un caractère personnel, humain, au point de devenir un être réel? On se dit : « Voilà mon seul appui, mon seul ami! »

ht tous les intérêts les plus chers, on les confie à la Symphonie.

Que d’esprit et d’originalité dans la seconde partie! Avec cela de la grâce et un certain mystère. Les grands hommes de bien entendent à coup sûr celte langue mystérieuse, dans leur for intérieur, uniquement occupés

de choses saintes. Tant d’inspirations, si variées et toujours neuves, révèlent celte vérité : le génie obéit a une impulsion impérieuse, inconsciente. H ne clieic îe jamais. Iles éclairs subits sillonnent son cerveau. G est du grand musicien quon peut dire : 11 écrit ses Tab es de la loi sous la dictée du buisson ardent.

Celte Symphonie en fa montre que la musique a tout autant d’analogies avec les nuances les plus délicates de l’âme humaine qu’avec les phénomènes du mon e visible. Gomme elle rend admirablement les scènes de la nature : le silence des forêts, le frémissement du feuillage, les jeux d’ombre et de lumière, le repos < es champs, la douceur de l’air, l’aube première, le voile gris qui retombe tout à coup sur l’Orient en feu, et, après un intervalle, le triomphant lever du soleil!

» La première fois que nous entendîmes la Symphonie en fa, elle nous jeta dans une rêverie inexprimable ‘. Chaque son évoquait des images suaves, des situations enchantées. C’était le poème de la nature divinisée : la voix des insectes murmurant dans l’herbe, dans les blés murs, sous un soleil splendide, le bourdonnement des abeilles folâtrant dans l'air, la voix des fleurs exhalant leur parfum; c’était le chant des oiseaux qui lançaient leur note d’allégresse; le repos délicieux sous l’arbre séculaire : d’un côté l’ombre de l’épais feuillage, de l’autre une lumière éblouissante inondait les prairies

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