‹ Ce que dit la musiqueChapitre 31 sur 103 · COSI FAN TUTTE, DE MOZART · texte numérisé non relu

COSI FAN TUTTE, DE MOZART

la convention ou à une lassitude. Mozart lui-même, dans plusieurs de ses concertos pour piano et orchestre, rappelle le musicien à qui la cour a commandé ce morceau, et alors il subit l’influence de son milieu.

Dans le Concerto en ré mineur de Mozart, le thème revient au moins vingt fois; le rythme seul change et parvient à modifier ce chant trop enfantin. L’orchestre le reprend; il semble alors tout différent, mais sur le piano c’est un air de bébé. Il n’y a que la romance à trois notes de Rousseau qui soit moins compliquée : Que le jour me dure!

Je ne veux pas médire de cette simplicité homérique chère aux plus grands esprits. Dans le siècle raffiné, dans la société princière où vivait Mozart, on s’est mis tout à coup à aimer les chaumières, les laiteries. La satiété des pompes royales amenait par réaction ce retour au goût champêtre. Trianon en établit la mode, Mozart l’a suivie; simplicité un peu cherchée, voulue, artificielle.

Dans la plupart de ses sonates, l’empreinte du xviii 0 siècle se retrouve, comme sur un joli vase de Sèvres. Le motif, malgré son charme, garde la physionomie, je dirai le costume de son temps, et l’on est obligé d’avouer qu’il a vieilli. Quel blasphème que ce mot! Bien entendu il s’agit de compositions de salon.

Pourtant, je mets au rang des plus belles symphonies de Mozart sa Fantaisie et Sonate en ut mineur . J’en parle ailleurs. Edgar Quinet l’aimait tant!

Si charmante que soit une mélodie, elle manque de

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fraîcheur si elle n’est pas inspirée. Cela se reconnaît bien vite. Don Juan, la Flûte enchantée, Cosi fan lutte n’ont pas été imposés-, les Symphonies non plus.

Lulli, Rameau, le divin Gluck, ont parfois une ressemblance de famille entre eux, rien que par ces petits airs qui gardent le cachet de leur siècle; ce qui n’empêche pas Gluck d’être un Sophocle musical.

Rien de semblable chez Reethoven. Il représente l’esprit nouveau. Il a rompu avec le vieux passé; il ne subit pas l’influence du temps et des milieux. N est-ce pas à lui que s’applique le mot : « Il est la voix de l’Élernel. » Il ne sacrifie pas à la mode, au goût du jour ; son génie solitaire ne s’inspire que de lui-même, c’est dans la nature qu’il puise ses créations.

Aussi, le Titan de la musique ne vieillira jamais ; il domine les temps. C’est à nous de gravir les hauteurs pour l’envisager sous toutes ses faces. Pour moi, je crois être arrivé à cet échelon, où la familiarité s’établit entre un génie aimé et le plus humble esprit.

L'Andanle de la Symphonie en ré majeur de Mozart confirme celle vérité : Mozart est le Raphaël de la musique. « Chaque trait est la ligne de la beauté », la grâce souriante, adorable.

Constatons ceci : la marque infaillible à laquelle on reconnaît la musique des maîtres c’est le sillon lumineux qu’elle laisse derrière elle et qui nous permet de la suivre. On ne s’enfonce pas dans la nuit, on ne marche pas derrière une ombre, un fantôme. On est entraîné dans le sillage lumineux du navire, on ne le perd pas de vue.

Puisque 1 analyse musicale n est possible que par voie d’images, j’ajoute que les grands maîtres de la musique tracent des sentiers dans leur forêt vierge. On n’est pas égaré au milieu de broussailles et de lianes, dans un fouillis inextricable; on peut jouir de l’ombrage, de la lumière, de la merveille des fleurs ; l’air circule librement.

La Symphonie de Mozart en ré majeur très dramatique, commence comme un opéra, et trahit une intention de mise en scène; cela est clairement indiqué dans Y Allegro par les passages qui rappellent les airs de Papageno dans la Flûte enchantée .

Les moindres phrases de cette Symphonie ont été exploitées pendant cent ans par toute une lignée de musiciens; elle n’a rien de rococo, point de cachet du xvm c siècle. C’est très original et très doux. A chaque instant on se dit : « J ai entendu ceci dans tel opéia, dans telle symphonie. » Ainsi chaque figure de Raphaël sert de modèle depuis trois siècles soit pour 1 attitude, soit pour l’expression.

l’esprit positiviste en musique

L’esprit positiviste qui souffle sur le monde explique la faveur dont jouissent certains compositeurs allemands contemporains. Le vent d’outre-Rhin nous amène beaucoup trop de ces nuées grises. Métaphysique fastidieuse qui entasse obscurités sur obscurités dans les livres aussi bien que dans les symphonies.

Une école pédantesque nous a valu en musique des œuvres ternes, arides, comme ces thèses philosophiques qui finissent par échouer silencieusement sur l’étalage des quais. Mais comment se défendre d’un traité scolastique musical, s’il est exécuté au Conservatoire? Il nous paraîtra d’autant plus monotone, incolore, qu’il prend la place de maint chef-d’œuvre français.

On me répond : Pas d’étroitesse d’esprit. — D’accord; mais je vais entendre de la musique, non pour faire preuve d’impartialité ou de magnanimité politique; j’y

vais pour retremper mon âme dans des Ilots d’harmonie, et celle composition scientifique me refuse meme une goutte musicale. Absence complète d’inspiration, de sentiment; on écoute et l’on n’entend que des sons; la pensée flotte au hasard. On pourrait écrire indéfiniment des morceaux de celte facture, couvrir d’innombrables feuilles de papier de notes, les faire jouer à un merveilleux orchestre comme celui du Conservatoire ou de l’Opéra; pourtant ce ne sera jamais qu’un brouillard musical.

Oui, l’insupportable pédantisme d’outre-Rhin qui, envahit depuis quelques années nos Revues, déforme aussi le caractère de la musique. Plus de mélodies, plus d’harmonies émues; la tête seule travaille à des combinaisons de sons, le cœur n’y est pour rien. Comment s’expliquer la défaveur de la mélodie? Il est vrai qu’elle doit faire défaut à des âmes sèches. La prétention de remplacer le sentiment par la science, devait nécessairement avoir son contre-coup dans le monde des sons harmonieux.

Exclure l’idéal, exclure le sentiment de la musique comme des opérations de l’intelligence, celte méthode a prévalu dans l’école positiviste. Une mélodie suave finira par sembler aussi ridicule que la notion de l’immortalité de l’âme. Que sert d’avoir aboli le sentiment religieux? Ce n’est pas assez; étouffez aussi en musique la sensibilité, l’accord harmonieux, cette autre superstition. Le calcul rigoureux, le chiffre sacramentel, voilà pour remplacer l’inspiration mélodique. Une

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machine américaine à incubation artificielle produira prochainement des symphonies positivistes. Le procédé automatique pourra créér ainsi des opéras de science pure. Esprit fin de siècle , lu seras satisfait!

Oui, pour faire du nouveau, on construira laborieusement des théorèmes d’accords, des démonstrations de fugues, des développements mathématiques de gammes ascendantes ou descendantes, des renversements d’intervalles, des combinaisons de gammes chromatiques symétriquement agencées. On arrivera ainsi à l’exacte réalité, à l’imitation de sons réels : grincements d’une porte rouillée, d’une meule, d’une pierre à aiguiser, d’une scie, d’une roue de moulin, d’un ressort de pendule décroché et autres harmonies de ce genre. Sans compter les ressources que nous offrent les voix des quadrupèdes.

Beethoven a introduit à la fin de la Pastorale la note du coucou et de la caille. Reste la faune entière, tout ce qui mugit, bêle, hurle, aboie, siffle, crie, glapit, rugit, brait, grogne, murmure, miaule, chevrote, tout, excepté la voix humaine, le chant.

Ah! l’on est heureux d’être peuple par l’instinct, de ne rien comprendre à ces hautes spéculations scientifiques, et d’aimer tout simplement la belle et bonne musique.

Laissons-les dire dans leur langage étonnant : la musique subit une évolution.

C’est comme si l’on disait : l’évolution d’une fraîche source disparue. Où est-elle?

Là où coulait un beau torrent, vous ne voyez plus que les pierrailles d’une ravine desséchée. Qu’est devenue l’onde pure où les truites foisonnent? Et les rives émaillées de fleurs? Une eau stagnante la remplace. Voilà l’évolution de la source.

Plus bas un bourbier où les grenouilles coassent; leur chant monotone, méthodique, remplace les aériennes mélodies des créatures ailées qui venaient se désaltérer au clair ruisseau.

Et cette autre prétention, de vouloir réglementer l’inspiration par ce qu’on nomme depuis peu Leitmotiv , motif conducteur? L’inspiration existe ou n’existe pas. Là où elle manque, vous avez beau déguiser par des mots érudits la pauvreté d’invention, ou l’indigence absolue.

Certains compositeurs modernes remplacent par des systèmes l’inspiration qu'ils n’ont pas. Ces fameux Leit motive , qu’on invoque prétentieusement à la suite de Wagner, ni Beethoven, ni Mozart n’en ont eu besoin pour créer des chefs-d’œuvre. Ils étaient eux-mêmes la source intarissable de mélodies, de riches harmonies; ils n’avaient pas besoin de faire revenir indéfiniment une pauvre petite phrase musicale trouvée par aventure, et exploitée comme une bonne fortune sous un litre pédant. Pour dissimuler cette indigence de 1 inspiration on entasse difficultés sur difficultés, on déguise sous l’arrangement le plus savant, et par les combinaisons

l’esprit positiviste en musique.

les plus extraordinaires une très petite idée musicale et l’on pense avoir créé du nouveau, de l’inattendu. Hélas! la mélodie reste absente, elle a fui à tire d’aile.

Une riche nature n’a pas besoin de ces artifices.

Quelle fausse conception de l’art musical que de le faire dépendre de la science d’instrumentation! Une aveugle infatuation frapperait les débutants qui se croiraient de grands musiciens parce qu’ils possèdent la grammaire, la syntaxe ou plutôt les mathématiques musicales ! Un mathématicien même qui se borne à de stériles démonstrations d’algèbre ou de calcul différentiel, pourra, comme professeur, rendre des services à l’enseignement, mais si l’inspiration de l’inventeur lui manque il ne saurait créer lui-même, un mécanisme quelconque, il n’enrichira ni le domaine de la science, ni l’industrie par une découverte utile ou lucrative.

Eh bien, beaucoup de très jeunes compositeurs en sont là. Ils s’obstinent à écrire des opéras, des symphonies. Il faut en musique autre chose que de l’encre et de l’algèbre.

Il faut, avec le don de l’inspiration, une àme éprise de l’idéal, beaucoup d’imagination dans l’esprit, et un sentiment profond dans le cœur.

Mais se figurer qu’on écrira une symphonie ou un opéra rien qu’avec une savante combinaison de notes, avec des phrases construites par le contre-point et la basse générale, c’est préparer une amère déception aux auditeurs et la ruine des directeurs.

En écoulant la musique on éprouve des sensations semblables à celles d’une promenade à travers une contrée pittoresque ou une lande stérile. Si le sentier vous conduit sous de beaux ombrages, aux bords de frais ruisseaux, en face de sites enchanteurs, vous avancez non seulement sans fatigue, mais avec un ravissement qui n’est troublé que parla crainte d’approcher du terme de celte promenade si variée! Tant de détails délicieux et un si grandiose ensemble vous révèlent une nature magnifique, inépuisable dans les surprises qu’elle nous réserve. Mais quelle corvée si le sentier parcourt des plaines arides, des steppes où ne croissent que les ronces, les ajoncs, où le vent hurle, où le soleil darde ses feux sur des collines de sable, des monticules nus, pelés, sans trace de végétation, sans une fleurette, sans un arbuste, sans montagnes à l’horizon : un désert!

Voilà exactement l’impression que nous causent certaines œuvres avides, prétentieuses, mortellement ennuyeuses.

Non, ce n’est plus de la musique celle qui nous désespère et nous fatigue, nous qui lui demandons l’oubli des peines, le baume aux blessures, la fraîcheur après les suffocations de la souffrance.

L’adorable musique de Roméo et Juliette et la musique de Faust est d’un maître moderne pourtant! Toujours jeune et belle. Son extrême popularité ne lui a pas valu une ride.

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