LES INVISIBLES DE PLATON
On ne peut imaginer sans l’avoir éprouvé ce bonheur mystérieux que donne la possession d’un trésor de mélodies et d’harmonies, amassé par le souvenir et qu’on retrouve à l’heure du recueillement. Quand tout vous accable, si la vulgarité ou la malignité humaine troublent une sérénité difficilement acquise, on se dit : Mes consolatrices, mes bienfaitrices sont là! Elles me tiennent lieu d’affections; leur voix douce et grave est la seule que je veuille écouler. Qu’importent les accents durs ou persifleurs qui blessent les oreilles délicates! J’entends chanter au dedans cette harmonie divine; elle semble douée d’une personnalité; véritablement on pourrait l’appeler : Une seconde âme.
Ces chœurs célestes, invisibles, soutiennent le cœur défaillant ; même quand ils se taisent pendant le labeur
quotidien, on se dit : Ils sont là! Le soir venu, le silence établi autour de moi, j’aurai ma fête.
Que la science raille le surnaturel! Ces Invisibles dont parlait Platon, que nul instrument d’optique, de chimie ne pourrait saisir, plus élhérés que les sons de Pair et que j’entends si distinctement, c’est là aussi du surnaturel.
Chose plaisante à constater : la passion musicale éveille en nous des instincts de propriété. Cette délicieuse mélodie, ces chœurs d’instrumentation si puissante, cette belle œuvre entrevue un moment, on veut l’acquérir. Oui, se rendre maître de ces trésors d’harmonie, les transporter chez soi, leur ériger une chapelle, et là, dans cet abri, se plonger dans la contemplation des richesses amoncelées et, à chaque nouvelle acquisition, faire l’inventaire de ses propriétés.
Je scandaliserai les nombreux admirateurs de Schumann si je disque sa Symphonie en si bémol m’a laissé absolument insensible, malgré mon désir sincère de l’admirer, d’ajouter un trésor musical de plus à tant d’autres. J’avais pourtant résolu de vaincre tout préjugé et j’ai écoulé de toute mon âme. En vain ! Je me sentais de glace. Bientôt l’ennui m’a saisi. L’ennui 1 Quel mot lorsqu’il s’agit de la divine langue des beaux sons!
La Deuxième Symphonie en ré majeur , de Brahms, produit sur moi absolument le môme effet. Œuvre grise, morose, vide.
Si la science ou plutôt le pédantisme veut forcer les sons à exprimer ce qu’ils ne peuvent rendre, si tout est calcul, ces combinaisons savantes n’attesteront que l’impuissance. Gomment contester la valeur scientifique de ces sortes d’ouvrages? Je la leur reproche; il y a excès.
Je ne pense pas que le public en masse, le commun des mortels, tienne beaucoup aux tables de logarithmes en musique.
Sauf la Polonaise, dans la troisième partie de la Symphonie de Schumann, rien ne trouble la savante monotonie. Il est vrai que le hautbois et la flûte 1 animent de leurs voix aériennes : c’est le chant, le vol gracieux de deux alouettes qui se poursuivent dans la brume.
J’ai voulu entendre une seconde fois celte même symphonie. Eh bien, non! Impossible de m’assimiler cette musique. Une sonorité puissante, de beaux accords, et, ce qui est déjà beaucoup, point de sons discordants, ce procédé fort à la mode pour remplacer 1 originalité, une orchestration superbe et à grands effets, mais rien poui le cœur; rien qui fasse penser. C’est ma faute sans doute, c’est un idiome que je ne comprends pas.
Il en est peut-être de certaines musiques comme des langues dérivées; celles qui se rattachent à une origine commune nous sont plus accessibles. Les races latines entendront mieux les idiomes qui remontent par filiation aux Aryas, tandis que les idiomes touraniens sont intelligibles seulement aux descendants des Huns. Concluons hardiment que les disciples de Beethoven adorent Indra et que les dissidents ont le culte des dieux d’Attila.
Non seulement les idées musicales de cette école m’échappent, mais je n’y vois pas même un dessin. Ces lignes brisées ne se joignent pas, les phrases ont 1 air de
pièces rapportées, soudées ensemble tant bien que mal. Rien ne sépare un Andante d’un Allegretto ; tout est emmêlé, sans points ni virgules, comme dans les manuscrits du Moyen âge qu’on déchiffre si péniblement faute de ponctuation et de majuscules. Après une marche solennelle, une valse tourbillonnante. La troisième partie de cette Symphonie commence très brillamment, mais l’éclat ne se soutient pas. Je reconnais çà et là quelques réminiscences de chefs-d’œuvre sciemment défigurés comme pour en faire perdre la trace et déguiser l’emprunt.
L’exécution me semble d’une extrême difficulté; peutêtre est-ce l’attrait auquel vise le compositeur moderne. Tout est prétentieux, alambiqué jusque dans le rythme, à tel point que l’admirable orchestre du Conservatoire a l’air, par moments, de ne pas aller en mesure.