SONATES, DE BEETHOVEN
Est-ce que la parole humaine est capable de se nuancer ainsi à l’infini? Les grâces, les sourires se transforment-ils subitement en éclats de colère ou de douleur? Eli oui! cela se rencontre aussi. Que de fois une pensée commencée dans le rire s’achève dans les larmes !
Il y a, entre autres, dans cette sublime Sonate en ut , dans Y Introduzione de Y Adagio, un passage des plus éloquents, une lamentation harmonieuse bien émouvante.
C’est un morceau de piano qui vous absorbe complètement. Vous 11 e sauriez dire ce que vous avez pensé ou senti en le jouant. D’autres compositions au contraire, impriment une singulière activité au cerveau. Le recueillement ne se commande pas. 11 en est de la musique comme de la prière; l ame n’est pas toujours disposée à la ferveur.
En écoutant madame Marie Yersigny on peut établir un parallèle entre le pianiste et l’orateur : Dans chaque morceau de musique, comme dans chaque discours, il y a des pensées maîtresses, des passages de prédilection que le virtuose s’efforce de mettre en relief, tant à cause de leur beauté que pour faire valoir son propre talent. La plupart des exécutants enlèvent brillamment ces phrases; l’orateur les souligne par l’accent, le geste, la physionomie. Mais il est une autre manière bien plus éloquente de mettre en relief une pensée essentielle, un passage mélodieux ou original : ce n’est
pas en renforçant la voix ou la sonorité de l’instrument. C’est précisément le contraire : Le pianiste, tout comme l’orateur, accentuera avec éclat les passages qui précèdent la phrase aimée, puis il mettra en saillie cette phrase aimée par l’exquise délicatesse, par la simplicité pleine de charme avec laquelle il l’exprimera. Il y a une vraie originalité dans cette manière modeste d 'enlever cette phrase, le joyau de tout le morceau.
C’est comme une boutade délicieuse dans la bouche d’un homme de génie.