LA MUSIQUE. — LA LUMIÈRE
l’ordre d’idées, dans le sujet que le musicien s’est proposé. Circonscrite en elle-même, la musique symphonique n’aura pas le même sens — je ne dis pas pour tout le monde — mais même pour deux personnes à la fois. Chacune y verra une signification différente. Cela est si vrai, que les morceaux les plus connus, les plus aimés, donnent lieu à des commentaires absolument divers. Les uns y trouvent un sentiment exquis de la nature, un paysage pittoresque, là où d’autres ne voient qu’un gracieux marivaudage.
Mendelssohn lui-même m’a fait éprouver cette surprise; en écoutant la Symphonie romaine , je l’ai interprétée dans un sens de vie morale intime, je croyais y deviner comme une analyse psychologique de la conscience. Eh bien! je me trompais; j’ai vu depuis, par sa Correspondance, que Mendelssohn songeait, dans cette Symphonie, aux ruines de l’antiquité romaine, au ciel bleu italien, à un vrai paysage de Poussin. Moi je croyais lire une page plus haute que la Doctrine de la Vertu de Kant.
Autre exemple, à propos de la Neuvième Symphonie , on vient de me dire : « Non, votre interprétation n’est pas la vraie; Beethoven a voulu exprimer, dans le premier morceau, le chaos social, les ténèbres, la douleur de l’esclavage. »
Dans ce commentaire, si différent du mien, il y a pourtant aussi une Création, avec les transitions des ténèbres à la lumière.
Si la musique était un langage spécial, réservé aux
seuls musiciens, on devrait les classer, à bon droit, dans une nationalité à part, à une échelle supérieure de 1 humanité : ils posséderaient un idiome divin, refusé aux simples mortels.
M’est avis qu’il n’en est pas tout à fait ainsi, exception faite pour les génies qui trônent sur les sommets. Tous les compositeurs, même ceux qui s’adonnent à la carrière de parti-pris, sans être entraînés par une vocation irrésistible, tous peuvent écrire une partition, s’ils possèdent la grammaire, la syntaxe musicales, s’ils ont reçu l’instruction scientifique, l’art de faire naître des accords nouveaux d’un premier accord, de tirer de la cellule première tout un monde harmonique. Les ondulations sonores se propagent d’elles-mèmes comme la lumière. Celui qui a étudié le contrepoint, la basse généiale, écrira la musique. De plus, elle pourra être fort agréable, s’il se laisse aller aux réminiscences involontaires. Mais l’inspiration seule fait le vrai musicien. Sans inspiration, le compositeur fera preuve d’étude et d’habileté; il n’aura pas reçu le don du ciel.
Je ne sais si je m’abuse, mais je me figure que, pour la mélodie, le procédé est le même que pour la peinture à fresque : le trait doit être sûr, car il est ineffaçable. Impossible de se reprendre, de se corriger, de raturer comme fait l’écrivain. Le musicien de génie fixe d’une main de maître sur le papier le dessin déjà arrêté en esprit, le dessin mélodique. Je sais bien qu’il travaille, efface, compose . Le brouillon des partitions le témoigne
assez. Je parle seulement de l’inspiration créatrice, de la mélodie, qui doit jaillir de source.
Si une musique me semble froide, obscure, si nulle idée distincte ne se dégage de l'enchevêtrement confus des sons, je crois y reconnaître l’incertitude du compositeur qui s’est mis à écrire de propos délibéré, avec une assurance prétentieuse, sans aucun entraînement d’inspiration sacrée. De là absence de dessin mélodique ; point d'harmonie, une perpétuelle incertitude : Où aller? A droite? à gauche? Monter ou descendre? En mineur ou en majeur? Le hasard en décide. L’indigence des motifs est à peine dissimulée sous la bruyante et savante instrumentation; le chant est incolore, sans expression. Si la fantaisie cherche à se déployer, la bulle de savon irisée ne planera qu’un moment pour s’évanouir aussitôt.
C’est l’écueil habituel des jeunes, très jeunes compositeurs et écrivains qui se hâtent trop de livrer l’ébauche première d’un manuscrit. On aperçoit l’intention, les recherches laborieuses, mais l’idée manque, l’œuvre n’est pas faite, c’est une étude sans originalité.
N’espérons pas créer de sitôt des chefs-d’œuvre nouveaux; laissons reposer quelque temps les mines d’or et de diamants.
Soyons fiers du talent de nos maîtres contemporains. Surtout plaçons très haut les chefs vénérés de l’École française, la noblesse, le génie dramatique de l’auteur d 'Hamlet et de l’auteur de Faust .
Le mystère de l’inspiration musicale me jette dans une rêverie importune. Le musicien peut-il se faire comprendre de ses confrères musiciens par la seule langue des sons? Une idée a-t-elle son équivalent dans le monde des beaux accords? Y a-t-il un vocabulaire musical? Non, n’est-ce pas?
Tout au plus, on peut établir comme règle que le ton mineur exprime la tristesse et le ton majeur la joie; ces deux modes renferment toutes les nuances de sentiment.
Le musicien est-il libre de choisir les accords poui rendre la variété infinie des pensées, des sensations humaines? peut-il manier à son gré l’idiome des sons? Qui me le dira? Je me ligure que le musicien de génie cède à la puissance d’un orage musical qui se déchaîne dans sa tête; dans cet état mental, il peint les mouvemenls du cœur avec une émotion vécue.
Le fond de la musique des grands maîtres est toujours un hymne de bonheur ou de douleur; les demi-teintes de ces deux étals de l’ame, depuis le sourire jusqu’aux pleurs amers, prêtent à autant de modulations.
Le vrai triomphe de la musique, c’est de pénétrer comme un esprit subtil dans les profondeurs les plus cachées de l’âme et d’y réveiller un écho.
« L’homme est un commencement. C’est un univers
en raccourci l . »
Il n’a pas conscience de toutes les facultés qu il porte