I. Ecrit en
monde a loué, et de parler de ce que les autres savent mieux que nous ! S’il s’agissait d une œuvre symphonique, je traduirais mes impressions intimes. El encore! Le Maître manie la plume dans la critique musicale aussi couramment que sur une portée de notes.
Une autre difficulté, c’est ma profonde antipathie pour le Faust de Gœlhe, et par-dessus tout mon antipathie pour la légion d’imitateurs qu’il a créés dans le roman et dans la vie réelle.
Méphistophélès et Faust ont laissé après eux une lignée de bâtards, de fils démoniaques, sceptiques, ironiques, blasés, qui perpétuent indéfiniment cette contrefaçon.
Méphisto surtout est devenu un prototype au xix e siècle, inconnu avant la Révolution. C’est le grand homme moderne. C’est aussi l’homme à la mode. La fashion et le sport, la politique, la littérature, vers et prose, toute notre époque, les deux hémisphères, se sont modelés sur ce type.
Victor Hugo n aimait pas Goethe. Quand il a voulu incarner le génie de l’Allemagne, il a choisi Beethoven, non Gœlhe. Peut-être ce génie a-t-il été surfait; du moins l’apothéose a dépassé la mesure.
Dans tous les cas nous ne lui devons rien; aucun bienfait ne nous est venu de lui ; il ne nous inspire ni enthousiasme ni reconnaissance.
Comment faire? il serait doux d’éviter l’esprit de critique. Ici point de pensées amères. Ici je veux aimer, je veux bénir.
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Souvent nous nous sommes demandé si, dans les choses humaines, les faits sont produits parles principes, ou si les principes ne sont que les conséquences morales des faits. Autrement dit, une belle action est-elle née d’un enseignement sublime? N’est-ce pas plutôt un noble acte de la nature humaine qui survit dans un beau précepte? S’il en est ainsi pour la vertu, combien plus pour le mal?
En songeant au poème de Gœtbe on croirait la question résolue. Un type immoral créé par un homme de génie devient le modèle des autres hommes. Rarement idée sortie du cerveau d’un penseur a eu un succès pareil, une intluence si grande sur les esprits. Goethe a doué son Méphistophélès de toutes les qualités prisées dans un certain monde : ironie, scepticisme, élégante corruption, mépris de la nature humaine, dédain exquis pour toute chose noble et belle.
El pourtant Méphistophélès a été conçu à une époque de sincérité, d’entbousiasme, non d’ironie el de satiété. Gœthe a-t-il voulu s’incarner dans son héros, avec son égoïsme colossal et sa suprême indifférence? C’est lui qui a jeté ces germes sur le siècle à la veille de naître. Le génie exerce une domination souveraine sur son époque et ne la subit pas. Gœthe, encore jeune, reste glacial au milieu des ardentes aspirations que la Révolution française répandait au loin. Il est vraiment le type du docteur Faust et de la science purement expérimentale qui supprime l’àme comme un accessoire inutile, gênant.
Mépliislo est devenu l’idéal des poètes de tous pays; Byron et Musset procèdent de lui, sans compter la légion des romanciers, des poetæ minores et des artistes. Berlioz tout le premier a pris des airs démoniaques. Que de gens se croient une puissance ou un talent diabolique parce qu’ils posent pour Méphistophélès.
Victor Hugo est d’autant plus grand qu'il a ignoré cette contagion universelle. A ce trait, mesurez son génie, son originalité. Oui, Méphisto a été le nouvel Adam de la littérature ; il est encore aujourd’hui le trisaïeul des jeunes Décadents.
L’irrésistible charme du Faust de Gounod est attesté par ce seul fait : il a vaincu mon antipathie pour le poème de Goethe. Mais pendant quelques heures seulement, tant que je suis sous le charme des adorables mélodies ou de cette verve musicale si spirituelle.
Que d'interprétations intéressantes suggérées par l’Ouverture! L’idée philosophique est claire : les sons stridents, la discordance voulue qui précède les délicieuses harmonies font penser à la lutte des esprits de ténèbres et de lumière, que Lamennais décrit dans un symbole oriental. Des arpèges célestes précèdent la mélodie qui est tout amour et lumière après les rumeurs chaotiques de l’Introduction. Le doute est vaincu par la vérité, la haine par l’éternel amour, le crime par le repentir. C’est un pardon musical.
Incontestablement c’est la première scène de Faust qui est le point culminant de l’œuvre et l’on regrette le
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subit rajeunissement du docteur. Vieux, il était si intéressant, si passionné, plein de vie et de lîamme! Dans sa douleur, dans ses désirs et dans ses malédictions même il y avait un reste de foi. La jeunesse est venue et son cœur s’est glacé; son àme s’est ridée sous ses cheveux noirs. Le voilà plus chancelant, plus vide de cœur sous son pourpoint violet que dans sa robe de bure, avec la barbe blanche.
Le Chœur aérien retentit derrière la scène et arrête les imprécations sur ses lèvres, de ses mains va tomber la coupe empoisonnée. Quelle grandeur dans cette lutte entre l’esprit de vie et la mort! On écouterait indéfiniment ces inspirations suaves ou terribles. Ce chant triste et solitaire est très émouvant! La joie des vivants, les sons de l’orgue, loin d’apaiser son cœur, l’exaspèrent.
Et cependant les imprécations du vieux docteur valent plus que les serments d’amour du jeune homme dans le jardin de Marguerite. Superbe aussi le grand air :
Salut, ô mon dernier matin!
Encore une fois les accents célestes des chants d’église le font hésiter. A son insu il est croyant; il croit malgré lui à la vie, au bonheur qu’il vient de maudire. Mais une flamme rouge a jailli ; c’est l’ironie, le sarcasme incarnés dans Mépbisto ; le génie du mal l’asservit.
Au second tableau, la Kermesse, celle merveille de brio, de gaieté, renferme plusieurs motifs qui alternent ;
le plus original, le plus amusant, c’est le Chœur des vieillards.
Ici j’ouvre une parenthèse pour accuser l’auteur de tout mal. C’est encore Méphistophélès qui a éteint dans ces cœurs bourgeois toute étincelle de patriotisme; pendant que les patriotes se battent, ils se chauffent au soleil, ces bourgeois gelés par l’égoïsme plus que par l’âge. C’est l’histoire de Gœthe impassible au milieu du soulèvement de l’Allemagne et des guerres de son temps.
jN’est-cc pas Méphistophélès aussi qui est l’inventeur de la statistique moderne qui abrège la vie et l’activité humaine de deux tiers? À quarante-cinq ans on est un vieillard. A soixante un Mathusalem. Vieille fille à vingt ans. Femme sur le retour à trente ans. Respectable matrone à quarante ans. Passé cet âge, il y a indiscrétion à vouloir vivre. Se permettre de penser, d agir, d’écrire, chercher à être utile à la société, quel ridicule! Allez vous cacher à Sainlc-Périne, si la mort ne veut pas de vous!
C’est encore Méphistophélès qui a mis sur le front des femmes du monde cet air distrait, et sur leurs lèvres ces paroles aimables, vides de sens et d’accent qui prouvent leur indifférence absolue, réponses à tout hasard, répliques gracieuses qui s’adaptent mécaniquement à une interrogation quelconque, comme ces patrons habilement découpés appliqués sur le fond colorié pour lequel ils sont préparés d’avance.
La chanson de Méphisto devant la foule résume
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assez bien son opinion sur les hommes en général. Il rit dans sa barbe de voir ses pièges réussir infailliblement et de se voir adopté comme un type suprême d élégance, de bon ton, de belles manières, ses traits d’esprit partout cités, son habileté mondaine, son jugement transcendant prônés en toutes choses.
Il a créé en philosophie la doctrine du désespoir, en politique le nihilisme, en musique le chant sans mélodie, en poésie les vers prosaïques. Ses disciples s’appellent légion.
Le peuple, du moins, a échappé à la mode méphistophélique. Un travail écrasant, le dur et saint labeur, voilà ce qui le sauve et le préserve mieux que le signe de la croix.
Superbe musique, lorsque le chœur s’avance, et aplatit le prince de l’enfer! Il se tord comme un vermisseau, grimaçant sous les épées braquées sur lui en forme de croix.
Pendant cette Kermesse, en écoutant une Valse très populaire, je me disais, un peu trop naïvement : Bon! voilà Gounod qui a intercalé dans son opéra cet air de danse, si joli, que les orgues de barbarie ne cessaient de jouer sous nos fenêtres à Veytaux, que nous entendions à tous les bals champêtres des villages suisses! Vivant absolument en dehors des fêtes humaines, absorbés par les travaux d’exil, nous ignorions que les airs de Faust, d’une popularité inouïe, se sont envolés dans toutes les directions, oiseaux charmants à peine éclos, perchés sur les chaumières comme sur les palais.
Quelle est donc la magie de celle scène où Faust rencontre Marguerite?
Je ne suis ni demoiselle,
Ni belle,
Et je n’ai pas besoin que l’on m’olTre la main.
Cette phrase musicale, je l’entends fredonner à toutes les jeunes filles, et la vigilance des mamans n’a pu empêcher Marguerite de devenir l’amie infime des petites pensionnaires.
Acte II. — Voici la Demeure chaste et pure de Marguerite, son jardin rempli de fleurs. Pauvres fleurs, ce ne sont pas elles qui vont être flétries! La llomance délicieuse de Faust dit le sentiment encore vrai qui envahit son âme; sa faiblesse n’en est que plus criminelle quand il cède à son mauvais génie.
En face de l’éternelle duperie on a peine à contenir l’indignation. Une jeune fille immolée au caprice d’un instant, cela semble très plaisant; une vie innocente perdue à jamais par une parole menteuse! Donner la mort à l’infortunée, au premier mot d’amour, voilà qui simplifierait tout pour elle ! Mais le monde n’a point de châtiments pour certaines monstruosités, point de mépris pour le charmant séducteur immortalisé par Gœlhe, Arv Schelïer et Gounod. Un peu de pitié pour la pauvre fille, et c’est tout. O Marguerite!...
La voici qui revient de l’église, émue, rêveuse; elle se met au rouel. Son chant :
Il était un roi de Thulé,
FAUST, DE G 0 U N 0 D
entrecoupé de dangereuses rêveries, dit son trouble croissant.
Rien n’a été plus admiré que cette chanson du roi de Thulé, songe d’amour enveloppé dans la légende, et si dramatique sous sa couleur d’archaïsme!
Rien déplus brillant que i*Air des bijoux, ce triomphe des grandes cantatrices.
Et le grand duo d’amour de Faust et de Marguerite au clair de lune? 11 y a dans cet adorable duo du jardin une phrase dangereuse entre toutes :
Parle, parle encore!
La musique en est si délicieusement expressive, elle peint avec tant de puissance l’abnégation d’une âme aimante qui se donne toute entière, qu’elle prolonge le péril à tout jamais. En chantant cette phrase harmonieuse sur la foi de ces deux mots passionnés, mainte jeune fille est bien près de défier une éternité de douleurs, pour entendre un seul instant cette langue de délices.
Une trouvaille de génie, c’est d’avoir fait revenir la mélodie : Salut, demeure chaste et pure! lorsque Marguerite à genoux implore Faust.
Les pétales effeuillés qu’elle a consultés avec sa sensiblerie allemande ont-ils décidé sa destinée? Sa vie tenait-elle dans la corolle d’une Heur? L’éclat de rire strident de Méphislophélès caché dans l’ombre quand Marguerite, à la fenêtre, tend les bras au bien-aimé, c’est la moralité de la pièce. L’innocence succombe sous les regards des étoiles, quoi de plus amusant pour l’Enfer?
Acte III. — La voilà abandonnée, forcée de fermer ses volets pour se soustraire aux insultes implacables, féroces, féminines qui éclatent en rires moqueurs. L’amitié de Siebel lui reste :
Versez vos chagrins dans mon âme.
Romance très populaire aussi. Marguerite va prier à l’église. Celte scène navranle a inspiré à Gounod une musique pleine de grandeur. En vain elle essaie de se recueillir, d’invoquer le ciel, comme aux jours de l’innocence : « Souviens-toi des baisers de ta mère 1 » L’horrible obsession de l’enfer ébranle déjà son faible cerveau.
Scène très sombre, très émouvante entre la pauvre créature déchue qui espère encore la miséricorde divine, et le cruel Méphisto qui chuchote à son oreille : « C’est l’enfer qui t’appelle! »
Le tableau change. Du haut des remparts de la ville les enfants aperçoivent les soldats qui reviennent, et courent à leur rencontre. Une Marche superbe que les musiques militaires jouent si souvent sous les arbres du Luxembourg annonce le retour de Valentin. Siebel veut le préparer et implore son pardon ; mais il s’élance dans la maison, et, pendant que Valentin apprend le déshonneur de sa sœur, Méphisto, avec son infernale Sérénade, apprête le coup mortel.
Cette Sérénade est un chef-d’œuvre d’esprit et une noire action. Valentin est attiré dans le piège, provoqué par Faust, et tué par celle main deux fois parjure.
Un petit tableau de Delacroix de quelques centimètres
FAUST, DE GOUNOD
a immortalisé la scène du duel, l’étroite ruelle escarpée où Méphisto et Faust prennent la fuite : Au large!
Marguerite les bras levés au ciel, échevelée, les yeux hagards, sent sa raison chanceler, et les malédictions de son frère expirant achèvent son désespoir. La honte, le remords la rendent folle.
Acte IV. — Pendant que Faust s’amuse au Brocken en compagnie de toutes les hétaïres antiques et modernes, Marguerite dans un cachot, sur un grabat de paille, expie le crime d’infanticide. Elle dort son dernier sommeil, l’échafaud l’attend.
Gounod a réservé pour le finale la plus belle scène et les plus belles mélodies. Ce Trio égale en magnificence Y Introduction.
Lutte suprême, d’une haute philosophie. Faust et Méphislo veulent arracher Marguerite à la prison, à la mort.
Triomphe superbe de Marguerite : le réveil de sa conscience réveille aussi sa raison : « Laisse-moi! tu me fais horreur! » Elle repousse celui qu’elle a trop aimé. Elle attend son salut d’une seule puissance, l’expiation, le repentir :
Seigneur, accueillez-moi !
Scène vraiment sublime où la voix si faible de Marguerite s’élève avec une force souveraine, dominatrice.
C’est une ascension magnifique. Cette belle inspiration de Gounod, à elle seule lui ferait décerner la palme du génie.
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ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
C’est le 7 décembre 1888 que nous avons entendu pour la première fois Adelina Patti. Jusque-là nous aimions la musique pour la musique. Cette fois c’est pour la voix humaine arrivée à ce degré de souplesse, de grâce et de douceur.
Adelina est elle-même une harmonie, une mélodie, l’idéal du musicien et du poète. Sa qualité maîtresse est une délicatesse exquise.
Quand Juliette s’avance au bord de la rampe et chante à demi-voix la fameuse Valse, ce souffle aérien, ces soupirs ne sont jamais étouffés par l’orchestre, on ne perd pas une note; et, si elle ne chantait pas du tout, sa physionomie, son expression délicieuse suffiraient pour en faire une enchanteresse. Qu’est-ce donc lorsqu’elle y joint ses modulations de rossignol et sa flamme.
Juliette a quatorze ans. Elle paraît au bras de son
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
père au milieu d’une foule étincelante dans la salle de bal; elle s’avance, les yeux baissés. Son ingénuité, sa modestie en se voyant si admirée, si fêtée, sa passion subite pour Roméo, tout cela est exprimé par la perfection du jeu scénique et par les mélodies de Gounod. Un rayon de soleil matinal, le rossignol niché dans un bois d’orangers, le parfum pénétrant de ces fleurs qui enivrent, voilà celte voix séduisante.
La Valse chantée, d’une grande difficulté d’exécution, est un de ces tours de force dont se joue une Malibran, une Adelina Palti, demi-confidence de l’amour, et en même temps tourbillon vertigineux de la danse qui emporte la jeune fille haletante.
Avant d’aborder la valeur musicale de l’œuvre, encore un mot sur les interprètes. Juliette a positivement quatorze ans : mince, mignonne, gracieuse, elle est tout eusemble passion et chasteté. Une tragédienne accomplie, si elle n’était une grande cantatrice; rien que son art dramatique la classerait parmi les grands artistes. Elle est si touchante de foi ingénue, admirable dans les scènes de terreur, séduisante, dans les scènes d’amour. Et tout l’opéra, d’un bout à l’autre est une scène d’amour. Quels sourires, quelle candeur enfantine éclairent tour à tour cette figure charmante et belle.
On disait qu’Adelina Patti portait sur sa robe de mariée pour un million de diamants, c’était une constellation en effet; mais ses grands yeux noirs, voilà les vrais diamants, noirs, énormes.
Sa toilette de jeune fille, en dentelle blanche avec des
3G4 ce que dit la musique.
quilles roses brodées de perles, puis dans la scène du couvent, le riche costume de Vérone, en faille grise sur jupe amarante avec la coiffe brodée de perles, lui allaient à ravir. Avec ses cheveux d’un noir de jais, en boucles, flottant sur des épaules de neige, c’était une apparition délicieuse.
Nous avons revu Roméo et Juliette quinze jours après; notre sentiment reste le même que la première fois. Adelina Palli est bien la Juliette idéale, Gounod l’avait bien jugée. Elle est absolument identifiée à son rôle de jeune Italienne d’une passion naïve et résolue. Sa fermeté courageuse, sa tendresse, son amour s’expriment en gestes et en physionomie adorables, toujours vrais et justes. Elle nous rend la Juliette des anciennes légendes italiennes du xm c siècle et fait oublier la création de Shakspeare forcément anglaise.
Le libretto français est plus dans la tradition d’histoire et de poésie italienne que la pièce de Shakspeare. Quoi? dans ce temps de fétichisme shakspearien, oser faire cet aveu? Eh oui! la Juliette du libretto français est la vraie jeune fille de la légende chantée dans le Prologue.
Quelle belle inspiration que ce Prologue! Comme il donne une couleur archaïque à l’œuvre; c’est un tableau que la peinture devrait reproduire : Juliette rayonnante de jeunesse et de beauté assise sur un trône. Debout près d’elle Roméo appuyé sur son page Stéphano. Les autres personnages, harmonieusement groupés à côté d’eux, ou sur les marches de l’estrade, quel poétique bas-relief et quelle suave musique!
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD. 30i>
Les chœurs et l’orchestre, par leurs chants, par l’accompagnement, complètent cette délicieuse mise en scène. Un seul regret : la vision dure trop peu.
Avant le lever du rideau, des sons lugubres présagent la fin tragique de l’histoire que le Prologue va raconter, mais à l’aspect de ces beaux groupes et des immortels amants l’accent du bonheur domine les funèbres appréhensions. 11 est vrai que leur bonheur rayonne au delà : C’est le poème de l’amour dans la mort.
Acte I er . — Salle de bal au palais des Capulels, costumes moyen âge, danses gracieuses, musique entraînante. Quel cadre à l’entrée de Juliette qui paraît au bras de son père, timide, les yeux baissés. Un cri d’admiration éclate sur son passage : Quelle est belle !
Ce chœur est délicieux.
La tendresse paternelle jouit de ce triomphe, l’enfant en est confuse et, avec des mouvements d’oiseau effrayé se réfugie dans les bras de son père.
Autour d’eux la foule chante; au fond, sur l’estrade, on danse, et ils circulent de groupe en groupe, lui, souriant, heureux et fier. Ils s’éloignent.
La fête continue ; une troupe de jeunes gens masqués arrivent et se mêlent aux invités : c’est la faction des Montaigu, c’est Roméo avec ses amis. Mercutio le plaisante sur sa tristesse, car il est agité de noirs pressentiments. La ballade de la Reine Mab est une raillerie de Mercutio sur le mirage de l’amour. Tout à coup Roméo est frappé du coup de foudre : en regardant les
groupes de danseurs derrière la scène, il a aperçu Juliette, « révélation de la beauté véritable ». Le voilà éperdu, cloué au sol, sourd aux voix de ses amis qui répètent en refrain moqueur : Nous avions prévu cecA.
Pourtant ils l’entraînent avec eux hors de celte salle de bal.
Juliette revient, suivie de sa nourrice qui lui parle de mariage, du noble fiancé Paris ; la jeune fille rit de ces vains projets et demande « qu’on la laisse jouir de son printemps ».
C’est l’inspiration gracieuse, aérienne de la Valse chantée . La jeune Italienne du xm e siècle déjà en âge d’être mariée, à quatorze ans!
Quel assemblage de grâces enfantines et de qualités fortes, de sentiments profonds. Passionnée, résolue, elle intéresse parce qu’elle est toute sincérité. Pas de faux-fuyant, pas d’incertitude; dès que Roméo apparaît à ses yeux, elle a conscience de son amour.
Le voilà qui revient, en effet ; la nourrice est appelée à l’office, et il se trouve seul avec la belle enfant. Cette scène entre eux est ravissante. Il était difficile de mieux tirer parti du madrigal shakspearien, de mieux l’adapter aux mœurs italiennes avec un jeu de scène extrêmement gracieux. Ce duo, la perle de l’œuvre, exige un tact exquis, le sentiment des coutumes du temps, à la fois chevaleresques et familières, courtoises et audacieuses. Ces fines nuances sont admirablement observées.
Roméo s’avance au moment où Juliette allait s’éloigner; il parle, il ose même l’arrêter et lui prend la main.
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
Il faut croire que cette parole, cette figure ont la magie d’enchaîner Juliette sur l’heure, car elle dégage faiblement sa main. Une Italienne seule possède le secret de concilier la candeur et la hardiesse, la simplicité el la finesse malicieuse. Les répliques de ce madrigal, empreint de préciosité chez Shakspeare, deviennent, grâce à la musique, un léger et tendre marivaudage.
Il faut avoir vu Adelina Patti pour comprendre tout ce que l’intelligence et la grâce peuvent tirer d’une ingrate combinaison de mots, de concetti italiens. Le naturel, la sincérité, voilà le comble de l’art. Juliette, encore enfant, est amusée d’abord par ce jeu à demi innocent; déjà femme du monde, elle n’y attache d’autre importance qu a un lieu commun de galanterie usitée par les mœurs du temps; un sentiment de pudeur, et l’amour naissant se glissent dans ce tournoi de paroles quintessenciées sur « le péché qu’elle garde pour elle », qu’ « elle ne veut pas rendre », car Iloméo a pris un baiser sur cette main. D’un geste mutin, charmant, elle l’avait d’abord repoussé, mais peu à peu le charme s’accentue sérieusement, et la musique enchanteresse de ce duo exprime toutes ces transformations de badinage gracieux en déclarations amoureuses, enfin en passion invincible.
Tout à coup, voici Tybalt, le cousin de Juliette, presque un frère pour elle; étonné de la voir seule avec un étranger, il l’interroge. Roméo a eu le temps de remettre son masque et s’éloigne sur cette réponse à Tybalt : « Dieu vous garde! »
A cetle voix que la haine d’un Capulet a reconnue, Tybalt apprend à la pauvre Juliette le nom de l’étranger, C’est Montaigu !
Ici apparaît la grande tragédienne par le jeu de physionomie, la voix profonde, passionnée, l’épouvante dans l’expression du chant :
La haine est le berceau de cet amour fatal!
C’en est fait! Si je ne puis être
A lui, que le cercueil soit mon lit nuptial.
A peine a-t-elle quitté la scène, le bal recommence. Le bouillant Tybalt ne rêve que vengeance, punir l’audacieux qui s’est introduit chez eux. Il veut faire partager sa fureur au vieux Capulet qui lui défend la querelle : « Laisse en paix ce jeune homme! Il me plaît d’ignorer de quel nom il se nomme. » Et il ranime le bal, les danses, par des couplets entremêlés de récitatifs empreints de courtoise hospitalité :
Que la fête recommence!
Autrefois, j’en fais serment,
Nous dansions plus vaillamment.
Le chœur reprend, les danses continuent, le rideau tombe sur ce joli tableau.
Acte IL — Ravissant décor : la maison des Capulet, le balcon de Juliette. Une grille fermée au-dessus du, perron qui conduit au jardin. Nuit d’Italie.
Roméo arrive vers la demeure de celle qu’il compare à l’étoile du matin. La musique de celte invocation esl
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
d'une poésie printanière. Juliette parait sur son balcon, et dans la nuit sereine exhale ses sentiments. Roméo surprend son secret. Courageuse et vraie, Juliette, qui bravera le monde entier pour être à Roméo, lui fait l’aveu de son amour avec la simplicité de l’innocence et la fermeté de la passion.
Tout le second acte est un duo d’amour interrompu par un chœur lointain et par un autre Chœur des Capulets, une troupe de serviteurs, armés de flambeaux cherchent Montaigu : Personne! Personne ! Après ce joli Chœur à la sourdine, Juliette et Roméo, qui avaient disparu, se retrouvent et reprennent leur dialogue amoureux.
Ce duo est encore plus délicieux, il peint si bien les amants de Vérone, dans la nuit embaumée, à la clarté des étoiles, que volontiers on l’entendrait « jusqu’à demain! »
Que je voudrais te dire adieu jusqu’à demain!
Et le refrain mélodieux se prolonge indéfiniment.
C’est un des passages les plus aimés de l’œuvre. Dans un récitatif un peu traînant, mais soutenu de beaux accords, Juliette dit résolument à son ami : « Fais-moi dire quel jour, à quelle heure, en quel lieu, sous le regard de Dieu notre union sera bénie. »
Enfin ils se séparent. Roméo revient encore une fois, et, sur le seuil adoré, avec une grâce infinie dans le chant et le geste :
Que la brise des nuits te porte ce baiser!
L’accompagnement de l’orchestre est une mélodie adorable qui berce le sommeil de la jeune fille.
Acte III. — Dans un de ces beaux cloîtres de Vérone que nous avons vus en 1881, le Frère Laurent est à genoux, en prières. Le roulement de l’orgue avec ses vagues mélodieuses sert de prélude. Roméo accourt, ouvre son cœur au père spirituel : « Juliette Capulel est ici, nous venons à toi pour être unis devant Dieu. » La bien-aimée entre, accompagnée de la fidèle nourrice. Frère Laurent consent à les marier; il chérit son élève; il espère aussi éteindre la haine séculaire des Montaigu et des Capulet. La scène des jeunes époux agenouillés rappelle vaguement celle de Raoul et Valentine dans les Huguenots , mais la musique de ce Trio n’est pas très émouvante, sauf le final où éclate la flamme de l’extase. D’ailleurs cette extase est dans la physionomie de Juliette et dans l’accent de Roméo.
Les voilà unis, la jeune Capulet s’arrache à l’étreinte de Montaigu et s’éloigne précipitamment avec la nourrice.
Le décor change; ce tableau est vraiment superbe. Voici Vérone, la vieille ville crénelée qui s’étage dans le fond; à droite les tombeaux des Scaliger, à gauche la maison des Capulet. Le gentil page Sléphano chante sa Sérénade, en s’accompagnant non de la mandoline, mais de son épée :
Que fais-tu blanche tourterelle.
Dans ce nid de vautours?
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
Les gens de la maison Capulet ne goûlent pas la bravade, et se précipitent sur le seuil :
Est-ce pour nous narguer, mon jeune camarade,
Que vous nous régalez de cette sérénade?
Et le pugilat aux couteaux commence entre eux, à la mode italienne, avec l’écharpe roulée autour du bras en guise de bouclier.
Merculio et la troupe des Monlaigu se jettent entre les combattants; Tybalt prend la querelle pour lui et ferraille avec Mercutio quand Roméo arrive.
« C’est le démon qui me l’envoie! » s’écrie Tybalt. 11 l’insulte, on s’attend à une lutte terrible; stupéfaction générale, Roméo rentre l’épée dans le fourreau :
<t Tybalt, j’ai dans le cœur des raisons de t’aimer qui malgré moi me viennent désarmer! » Merculio s’élance pour venger l’honneur de son ami, il est tué. Alors le désespoir se joint à la fureur, et Roméo, se tournant vers Tybalt, dans un récitatif extrêmement mouvementé :
Il n’est ici d’autre lâche que toi!
Ces explosions de noble colère ou d’héroïsme sont pour Jean de ltezké des triomphes ; il y met une énergie, une passion admirables.
Tybalt tombe mortellement frappé. Le peuple accourt, le vieux Capulet, agenouillé près du mourant, reçoit sa suprême recommandation : « Hâter le mariage de Juliette et du seigneur Paris. »
Le Podestat mandé sur les lieux, prononce le juge-
ment : Roméo a mérité la mort, mais il n’a pas* été le premier agresseur, et il ne subira que l’exil.
Tout ce Chœur avec l’aparté de Roméo est superbe :
O jour de deuil! ô jour de larmes.
L’exil, c’est encore la mort pour Roméo. Alors d’un élan magnifique il s’écrie : Oui , mourir... mais avant je veux la revoir !
Acte IV. — Un poème d’amour, la paraphrase du vers immortel qui est la fleur de l’œuvre shakspearienne.
La chambre de Juliette. Sur le devant de la scène elle et lui, appuyés l’un près de l’autre, sur un siège bas; leur physionomie, leur altitude, et la musique, à la fois chaste et ardente émeuvent sans troubler. On n’éprouve aucun embarras devant cette scène muette, tant il y a de noblesse et de choses idéales dans ce sentiment.
L ’Andantino de l’orchestre laisse le temps de savourer ces moments de bonheur si courts et qui pourtant renferment l’Infini. On a la sensation d’être emporté le long d’une rive fleurie par une barque doucement bercée sur le fleuve éternel.
Les deux voix entrelacées s’exhalent dans un chant plein de langueur, de doux enivrement, mais aussi de confiante sécurité. On dirait que celte heure divine ne finira jamais. C’est une des plus heureuses inspirations* du Maître. Dans quel moment fortuné est-elle venue enrichir son trésor musical? Ce duo nocturne a préci-
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
sèment le rythme et le caraclère d’une barcarole : tendresse, amour, félicité, sérénité, dois limpides, voilà celle musique.
Un accord strident interrompt les harmonies !
La nuit bleue, étoilée commence à faire place à l’aube blafarde. Au cri de Roméo : « L’alouette déjà nous annonce le jour! » Juliette d’une voix basse, passionnée a répondu : Non!
Non, ce n’est pas le jour, ce n’est pas l’alouette,
C’est le doux rossignol, confident de l’amour.
Qui dira jamais cetle phrase, après Adelina Patti?' Quelle flamme dans l’accent, dans l’étreinte! quelles Supplications passionnées en retenant le bien-aimé. Toute sa vie est concentrée dans ces mots murmurés plutôt que chantés : C’est le doux rossignol, confident de l'amour.
Mais l’aube resplendit. Juliette s’arrache épouvantée des bras de Roméo ; il disparaît par le balcon. Elle tombe à genoux, et cette prière, celte éloquente invocation fait rayonner sa physionomie de sentiments si touchantsque la salle éclate en bravos. La tragédienne atteint ici l’apogée de Part.
Revenons à la fin de Pacte.
Le vieux Capulet, accompagné de Frère Laurent, entre dans la chambre de sa fille et lui annonce qu’elle va épouser le comte Paris. Tout à l’heure il la conduira à l’autel.
Frère Laurent arrête l’aveu de Juliette désespérée.
Restés seuls, il lui propose un moyen libérateur, combinaison terrible qui la conservera libre, à Roméo. Il lui présente un narcotique, on la croira morte, mais elle sortira de léthargie,
Et vous fuirez au bras de celui qui vous aime.
La musique pendant tout ce finale est délicieuse; l’orchestre soutient ce monologue par un accompagnement de harpes angéliques. On voit passer sur la figure de Juliette, tour à tour, le frisson de la mort, la terreur des tombeaux, du caveau funèbre, l’exaltation du martyre, la foi de la jeune fille, la confiance héroïque dans le réveil, le ravissement à l’idée de retrouver Roméo... Rien de plus dramatique que cette scène du breuvage. Encore un triomphe pour la grande artiste.
La toile tombe. Le décor change. Nous allions oublier la fête nuptiale, le mariage de la pauvre Juliette. Le ballet avant l’arrivée du cortège contient deux morceaux charmants, la Marche nuptiale, et le Chœur qui accompagne la pluie de fleurs jetées par les jeunes filles au-devant de la mariée. On a décrit la splendeur de son costume; un million de diamants resplendissent sur le brocart d’argent.
Juliette s’avance aux bras de son père, avec la rigidité que le narcotique glisse dans ses veines ; pâle, à demi égarée, elle murmure ces mots prononcés dans la première rencontre avec Roméo :
La haine est le berceau de cet amour fatal;
Que le cercueil soit mon lit nuptial !
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
Puis avec .un grand cri elle s’affaisse. Morte pour tous, vivante pour le seul Frère Laurent.
Acte V. —Le Sommeil de Juliette . Ce prélude est certainement la partie la plus exquise de l’œuvre de Gounod. Les modulations aériennes des harpes qui terminent la scène du breuvage reprennent ici avec un caractère plaintif, mystérieux. Ces mélodies célestes viennent des régions supérieures, voix de l’espérance au milieu de la nuit funèbre dans le caveau des Capulets. Juliette est étendue sur le tombeau et les harpes des anges bercent son sommeil. Frère Laurent veille près d’elle et attend avec angoisse Roméo qu’il a fait prévenir, le messager ne l’a pas trouvé. Dans ce péril extrême il lui envoie un second message, puis il s’éloigne.
Voici Roméo qui parait au fond de la crypte; pale, vêtu de deuil, il ignore que celte mort est simulée. Lentement il descend les degrés :
Salut, tombeau sombre et silencieux!
Cette première phrase empreinte de terreur se transforme à la reprise par des sons radieux comme l’espérance qui vient illuminer son âme.
Un tombeau? Non. O demeure plus belle
Que le séjour même des deux!
Ce récitatif si pathétique est empreint de noblesse; la majesté de la mort, la certitude du revoir donnent un grand calme à la douleur de Roméo. Quelle différence
avec l’explosion du désespoir à la fin de l’acte III lorsqu'il a élé condamné à l’exil 1 Ce n’est plus le cri déchirant : « O jour de larmes! »
Maintenant il ne redoute plus la cruelle séparation ; l’accent, l’altitude de Roméo et le chant expriment la certitude tranquille de la réunion éternelle; inséparables dans la mort! Roméo vient mourir près de Juliette. Il l’aperçoit, à la clarté funèbre du flambeau :
O ma femme, ô ma bicn-aimée!
Cet Andante en si bémol est d’une extrême douceur. La mélodie est plutôt dans l’orchestre qui soutient la voix.
C’est la même mélodie que nous avons entendue tout au commencement de l’œuvre, avant le premier acte, à la fin du Prologue , quand la Vision des amants de Vérone a disparu. Nous avons aussi entendu cet Andante comme Prélude de l’entr’acte, avant la scène d’amour dans la chambre de Juliette. Ce rapprochement musical est à lui seul d’une poésie et d’une profondeur de sentiment admirables.
Le récitatif reprend :
O mort, pourquoi me la rends-tu si belle!
Roméo a bâte de la rejoindre, il avale le poison : « A toi, ma Juliette! »
Et il s’affaisse sur les marches du tombeau.
À ce moment, le sommeil léthargique de Juliette se
ROMÉO ET JULIETTE, DE GOUNOD
dissipe; elle tressaille, ouvre les veux, elle le reconnaît, l’appelle :
Roméo est-il le jouet d’un songe?
Seigneur Dieu tout-puissant, elle vit! Juliette est vivante!
Jean de Rezké se surpasse dans ce finale. Après les funèbres adieux, son effroi, puis son ravissement quand Juliette sort de sa léthargie et ce grand cri : « Juliette est vivante ! * celte scène est admirablement chantée et jouée.
Le Duo entre Juliette ressuscitée et Roméo mourant mais électrisé par le bonheur, ce duo est encore une réminiscence des heures enivrantes, ils retrouvent pour un instant le rythme de la félicité. C’est le meme chant du Quatuor après la bénédiction nuptiale, quand Frère Laurent vient de les unir; alors ils s’écriaient : « O joie immense! » Maintenant leurs paroles rendent grâce :
Dieu de bonté, Dieu de clémence,
Sois béni par deux cœurs heureux.
Tout à coup Roméo pousse un cri déchirant : « A la porte des cieux, et mourir! Hélas! Je te croyais morte et j’ai bu ce poison ! »
Quelles harmonies touchantes expriment ces désespoirs et ces ravissements !
D une voix qui n’appartient plus à la terre, Roméo
défaillant murmure :
Console-toi, pauvre âme,
Le rêve était trop beau;
L’amour, céleste flamme Survit même au tombeau.
Ce Larghetto très doux, très pathétique est chanté avec une rare perfection; Jean de llezké y met une délicatesse infinie, une noble simplicité.
Puis revient la sublime réminiscence du quatrième acte :
Non, non, ce n’est pas le jour,
Ce n’est pas l’alouette,
C’est le doux rossignol Confident de l’amour
Et l’orchestre, en arpèges pianissimo, accompagne ce dernier souffle de Roméo. Alors Juliette se frappe avec le fer libérateur : « O joie infinie de mourir avec toi! »
Les deux voix s’éteignent.
Et l’orchestre soutient le chant de la fin avec la meme phrase musicale de l’acle IV quand l’aurore va paraître.
Dans YAndante molto appassiormato la ritournelle de l’orchestre était en ré majeur; maintenant elle reparaît en sol bémol, mais le motif est le même.
Que d’émotions graduées dans cette musique enchanteresse! Éloquente, non seulement par les inspirations nouvelles, mais par les réminiscences des scènes d’amour qui reviennent «à dessein dans les moments de désespoir. On y retrouve aussi la grâce et les raffinements délicats de la civilisation italienne. Gounod a fait revivre le coté idéal, la fleur de chevalerie, la noble élégance des mœurs de la légende; il a restitué à Juliette son vrai caractère, douceur héroïque, passion ingénue.
DON JUAN, DE MOZART
Et Don Juan'? J’hésite à en parler. Celle perfection musicale trône si haut! Où trouver des expressions assez neuves pour célébrer le génie de Mozart? Mais ce n’est pas la seule raison : un souvenir personnel très émouvant domine l’impression musicale. Le proscrit, rentré en France après un long exil, n’est allé qu’une seule fois à l’Opéra, et précisément on jouait Don Juan. C’est Faure qui lui a donné celte vive jouissance.
C’était le 29 avril 1874; nous nous retrouvions dans la salle Venladour après vingt-huit ans. Je ne pouvais en croire mes yeux. Est-il vrai? me disais-je, quoi? le proscrit de Veytaux, lui qui n’espérait plus revoir la patrie, c’est lui qui est ici, dans cette salle étincelante de lumière?
Cette même divine musique de Mozart qui charmait ses soirées solitaires épanouit maintenant dans son àme
la joie (lu retour en France? Ah! quelle émotion profonde! C’était trop de bonheur!... Onze mois après!...
Non, je ne puis analyser Don Juan. Mais je ferai revivre quelques réflexions d’Edgar Quinet sur ce merveilleux chef-d’œuvre qu’il aimait tant ! 11 le savait par cœur, il en fredonnait souvent les airs les plus exquis. Dans le domaine musical, il plaçait Don Juan au meme rang que la Vénus de Milo dans le domaine de la statuaire.
Autrefois, pendant l’exil, chacun de nos petits concerts de piano se terminait invariablement par le Menuet de Don Juan et par YAndante con moto en ré qui suit l’air Madamina. C’étaient les deux morceaux préférés, avec Y Ouverture bien entendu.
Quelle interprétation différente nous donnions à ces deux morceaux! La musique se prête, selon la disposition de l’àme, à un caractère grave ou souriant. Ce Menuet nous avait toujours semblé solennel comme un hymne. A l’Opéra la brillante mise en scène et le bal transforment l’hymne, en lui ôtant l’ampleur, la majesté; c’est tout simplement un Menuet.
Edgar Quinet ne se lassait pas d’admirer la prodigalité des richesses musicales de Mozart : « Chez lui, un même motif se répété rarement. « Quelle grâce, disaitil, dans l’air La ci darem la manol II y a là presque un mouvement rythmique imagé : un premier essai d’entraîner la jeune fille. Puis, don Juan hésite un moment, s’arrête, pour enlever plus audacieusement, et le motif, et Zerline. »
DON JUAN, DE MOZART
* Quel esprit ironique dans l’accompagnement de la Sérénade , surtout dans le ravissant pizzicato sotto voce ! L’orchestre répète la délicieuse ritournelle, moquerie fine et sévère à la fois.
« Et le Trio des masques où éclate avec tant de passion rl'une part le cri de la justice, de l’autre la fierté, l’audace. On est électrisé par la vigueur des sentiments de «e merveilleux Trio. Les trois figures noires qui reviennent pendant le bal, ces ombres implacables de don Juan, s’attachent à ses pas comme le vivant remords. »
« C’est le Finale de l’œuvre qui a le caractère le plus accentué. La voix tardive de la conscience parle enfin. Mais l’heure a passé. Ces accents inexorables, lugubres et lents, cette voix sépulcrale du Commandeur, les clairons de la justice éternelle qui éclatent dans l’orchestre, les sons stridents de la vengeance qui sillonnent comme des éclairs la puissante instrumentation, toutcet ensemble teirible et harmonieux atteint ici la plus haute éloquence. On n’a pas besoin de regarder la scène pour voir la main de marbre qui saisit le coupable ; il est captif dans son endurcissement de pierre. Cette lutte entre l’orgueil qui brave la conscience et le remords qui s’éveille trop lard, la perversité de cette âme, tout est rendu visible par les sombres harmonies qui accompagnent la chute de don Juan. »
A propos de celle belle soirée à la salle Ventadour, Edgar Quinet ajoutait encore ceci : « Un opéra renferme tous les arts réunis ; d’abord la musique. Et tous les genres de musique, en une seule œuvre. De plus, tous
les instruments possibles et toutes les voix humaines de médiums différents. Puis, la poésie, la peinture et l’architecture par les décors; la danse, les costumes, enfin la société, le monde. De là une impossibilité de concentrer son attention uniquement dans la musique; l’attention se trouve nécessairement éparpillée. Aussi j’ai toujours éprouvé une grande fatigue à la représentation d’un opéra. C’est un appel à tous les sens qui empêche le recueillement et la vraie jouissance.
t> Voilà pourquoi j’ai tant aimé le Conservatoire où l’on n’a pas les distractions extérieures de l’Opéra, où l’on écoute de toute son âme une musique admirable exécutée dans la perfection. Il y a dans les sons mêmes une si grande magie qu’il est impossible d’ajouter encore d’autres impressions à celles là.
» On ne peut écouter une symphonie de Beethoven en regardant un tableau de Raphaël. Un seul art à la fois suffit pour les facultés humaines. »
Et en suivant le fil de ses idées, il s’écria, en désignant le tableau placé au-dessus de sa table de travail, le Sposalizio :
« A oilà un sujet musical que j’aurais voulu interpréter si j’étais musicien!
» J’en aurais fait un Oratorio : le Mariage de la Vierge.
» On commencerait d’abord par un hymne religieux inspiré par le temple de Sion.
» Puis suivrait un Chœur de jeunes filles. La voix pure et suave de Marie se détacherait en solo. Après quoi des
DON JUAN, DE MOZART
Chœurs d’hommes exprimeraient l’inquiétude, le désir de connaître l’Élu, celui qui sera assez heureux pour devenir l’époux de Marie. L’incertitude, la tristesse, la passion éclateraient tour à tour dans ces chants.
» Joseph exprimerait enfin, dans une Cantate, son bonheur. L’hymne du mariage, la bénédiction du grandprêtre (deux motifs magnifiques), l’écho céleste répété par des voix d’anges, surtout de l’ange Gabriel, termineraient mon Oratorio. »
Et il ajoutait en souriant : « Le rôle de Joseph serait bien difficile, pour ainsi dire impossible. »