Ce que femme veut
Faul. — Trente ans. De taille moyenne ; remarquablement beau ; grands yeux noirs un peu bébêtes, mais caressants et veloutés; cheveux bruns; favoris blonds; teint de jolie femme; élégance irréprochable.
Fermant la porte avec colère :
— Elle est irritante à la fin, cette madame de Seyrieux, avec ses principes!... Au commencement, je croyais que c'était de la pose ; mais pas du tout, c^est pour de bon !... Comment I Je lui gagne une philippine, je lui demande bien modestement une pauvre petite tasse de thé à neuf heures, ce soir, et elle me refuse! Ah bien! si les femmes se mettent à être vertueuses à présent, ce sera gai!... Il est vrai quî j'ai été gâté... Je n'ai jamais rencontré de résistance bien sérieuse... Je n'avais guère qu'à me
montrer, et avec trois ou quatre petites phrases... toujours les mêmes... l'affaire était dans le sac... Icij pas du tout... J'ai placé mes petites phrases, accompagnées de quantité de regards brûlants... et ça n'avance pas seulement d'un cran... Positivement, il lui faut autre chose, à celle-là... Je ne suis pas un beau parleur, moi, et je ne parviendrai jamais à vaincre ses scrupules... car ce sont ses scrupules qui l'arrêtent... pas autre chose... Il est évident que je lui plais...
Au coin de l'avenue Gabriel, il se jette en marchant dans le gilet de Pierre qui vient en sens inverse.
Pierre. — Trente-neuf ans. Très grand. Un tantinet dégingandé. Teint assez coloré; cheveux et barbe tirant sur le roux; air spirituel, mais pas « joli» du tout...
— Sacr... Tiens, c'est vous!... où courez-vous donc de ce train-là ?... on vous croiraitpoarsuivi...
Paul. — Mon Dieu, non ; je sors de chez madame de Seyrieux et je rentre chez moi ; vous voyez que...
Pierre. — Ah!... j'y vais, moi, chez madame de Seyrieu.x ; est-ce qu'il y a beaucoup d'habitués, aujourd'hu' ?
Paul. — Quand je l'ai quittée, elle était seule.
Pierre, étonné. — Et vous êtes parti ?
Paul. — Dame! j'étais là depuis trois quarts d'heu/e... J'avais un peu épuisé les sujets de con-
versation,.. Je ne sais que lui dire, moi, à madame de Seyrieux...
Pierre. — On voit bien que vous n'êtes pas amoureux d'elle.
Paul, surpris. — Est-ce que vous Pétes, vous.^
Pierre. — Ah! je crois bien!... Il y a longtemps!... Elle est si fine, si élégante, siadorablement jolie!... Et intelligente avec cela. Ah! celui qui se fera aimer de cette femme-là sera bien heureux!... Mais, jusqu'à présent, elle ne semble pas se presser de...
Paul. — Elle veut peut-être se remarier.^
Pierre. — Mais non. Seyrieux lui a laissé toute sa fortune, qui est considérable, à condition qu'elle ne se remarierait pas; si elle ne respecte pas sa volonté, la fortune retourne aux héritiers naturels... Vous comprenez bien qu'elle n'ira pas perdre cent cinquante mille francs de rente pour le seul plaisir de changer de nom, car, après tout, rien ne l'empêche de faire... le reste...
Paul. — Oh ! elle est vertueuse !...
Pierre, haussant les épaules. — Vertueuse! allons donc ! Est-ce qu'il y a des femmes vertueuses ? Jamais de la vie. Il y a des femmes bien ou mal disposées, voilà tout.
Paul. — Cependant...
Pierre. — Croyez-vous que madame de Seyrieux,
jolie, lancée comme elle l'est, va jeûner éternellement? Eh ! non 1 Soyez sûr que déjà sa solitude lui pèse et qu'elle songe à la peupler,... d'un seul, pour commencer. La croyez-vous assez folie, assez ennemie d'elle-même pour se condamner à vingt-huit ans à vivre comme une femme de soixante? et encore il y a bien des femmes de soixante ans qui... Enfin ne nous appesantissons pas là-dessus...
Paul. — Si on pouvait lui faire entendre raison...
Pierre. — Que n avez-vous essayé, vous, à qui nulle ne résiste?
Paul. — Oh! moi je n'ai qu'un goût modéré pour les places trop bien défendues, et celle-là est toujours sur le qui-vive. Imaginez-vous que je lui ai gagné une philippine; nous avions parié une discrétion ; je lui demande une tasse de thé à neuf heures, en tête-à-tête ; cela n'a rien de bien extravagant, n'est-ce pas! Eh bien, elle n'a jamais voulu en entendre parler ; et comme au fond ça m'est bien égal, je n'ai pas insisté.
Pierre. — Une femme qui a des yeux pareils serait toujours... insensible ?... Ce n'est pas possible... Elle comprendra que la vie est courte et doit «tre bien employée, que les principes sont une belle institution, mais qu'ils ne suffisent pas à faire le bonheur, que...
CE QUE FEMME VEUT...? j
Paul. — Mais pourquoi ne lui dites-vous pas tout cela?
PiKRRE. — Pourquoi? pourquoi? Parce que, quand je vais la voir, elle est toujours flanquée de deux ou trois imbéciles qui me gênent... Ah! elle ne choisit pas ses relations parmi les gens d'esprit... saperlotte !... Il faut croire que ses idées personnelles lui suffisent, car ce ne sont pas les habitués de ses cinq heures qui lui en infuseront, bien sûr. Mais je file pour profiter de l'instant où elle est seule!... Au revoir !
Paul. — Au revoir, et bonne chance!
Pierre, montant l'escalier. — Grand béta ! Comme on voit bien tout de suite que c'est un des habitués!... Il croit qu'il n'a qu'à montrer sa jolie figure de cire pour qu'on lui tombe dans les bras. Madame de S^yrieux n'est pas de cette pâte-là! Il y a encore des femmes qui ne considèrent pas la beauté plastique comme absolument nécessaire au bonheur! Le beau Paul en sera pour ses effets de torse et ses yeux en coulisse... Je n'en ai jamais vu un pareil, ma parole! Avant d'entrer dans un salon, il se pince les oreilles pendant cinq minutes, ca les rend roses, les oreilles, et les mains blanchissent par la position verticale qui en chasse le sang... Si ça ne fait pas bondir! Il est piqué de n'avoir pas réussi... et dit que madame de Seyrieuj
est vertueusel... C'est un comble! le comble de l'outrecuidance! (// sonne à la porte de l'hôtel.') Tâchons surtout d'être éloquent. (// entre et monte lescalier.) Je ne l'ennuie pas, c'est certain. Mais se qui me gêne, c'est que j'en suis amoureux pour de vrai... ça paralyse mes effets. Je la regarde et puis je ne sais plus ce que je dis... Ah! si je ne l'aimais ixis, ce serait bien différent I (// enlève son paletot et entre.)
Chez madi.ne de Seyrieux.
Mad\me de Skyrieux. — Vingt-huit ans. Brune, mince,
très jolie. Cheveux en frange lisse sur le front; sourcils
noirs et touffus se rejoignant presque à la racine du nez;
soupçon de favoris et de moustaches; yeux brillants,
bouche gourmande, teint mat.
Madame de Seyrieux, tendant la main à Pierre. — Enfin! c'est donc vous! Qu'il y a longtemps que vous n'êtes venu!...
Pierre. — Il y a toujours tant de monde chez vous que...
Madame de Seyrieux. — Quel mauvais prétexte !... Dites donc tout simplement : « J'ai oublié de venir », ce sera la vérité et je ne me fâcherai pas...
Pierre. — Vous savez bien que...
Madame de Seyrieux. — Je sais que quand je passe huit jours sans causer avec vous, je suis toute
désorientée. C'est vous qui me racontez un tas de petites nouvelles, qui me tenez au courant de tout, et cela avec votre manière de dire originale qui m'amuseinfiniment... et oui me changedes autres...
Pierre. — Ah! merci pour cette bonne parole; vous ne sauriez croire ce qu'elle m'est douce à entendre 1... Alors, ils ne vous amusent donc pas, les autres?
Madame de Seyrieux. — M'amuser! ah! votre question n'est pas polie!
Pierre. — Pourquoi les recevez-vous?
Madame de Seyrieux. — Pourquoi? Parce que je les connais et que je ne puis pas les mettre à la porte... D'ailleurs, si on ne voulait admettre chez soi que des gens amusants, il faudrait se résoudre à ne voir personne.
Pierre. — Je viens de rencontrer Paul; il m'a dit qu'il sortait de chez vous; c'est un de vos fidèles?. .
Madame de Seyrieux. — Oui. Charmant garçon, n'est-ce pas?
Pierre, vaguement inquiet. — Ohf pour ce qui est d'être joli, il n'a pas son pareil.
Madame de Seyrieux. — En disant «charmant », je ne parlais pas uniquement de son physique...
Pierre, yoM^/7/ la candeur. — En vérité ? De quoi donc parliez-vous, alors?
Madame de Seyrieux, j-iant. — Vous avez raison, il n'est que Joli homme et, malheureusement... pour lui, cela ne suffit pas toujours...
Pierre, rassuré. — Ah ! vous trouvez aussi que.. Madame de Seyrieux. — Que c'est beaucoup, mais pas assez.
Pierre. — Il est bête, hein?
Madame de Seyrieux. — Oui.
Pierre. — Il vous a fait la cour, je parie? Madame de Seyrieux. — Oui, si les phrases de mirliton qu'il lécite peuvent s'interpréter de la sorte. D'ailleurs, tout le monde me fait la cour, à moi. Songez donc quel morceau de roi je suis I Une veuve à laquelle il est formellement interdit de se remarier! Quelle sécurité!
P\ERnE^ suivant son idée. — Enfin, vous l'avez envoyé promener?
Madame de Seyrieux. — Vous savez bien que j'envoie promener tout le monde, Pierre. — Vous avez tort.
Madame de Seyrieux. — Vraiment? C'est vous qui m'en blâmez, vous qui passez votre vie à critiquer la conduite des femmes, qui prétendez qu'il n'existe pas de femmes vertueuses! J'aurais cru, moi, que le jour où vous avez la chance de rencontrer ce phénix que vous niez, vous seriez heureux de votre découverte I
lO CE QUE FEMME VEUT...;
Pierre. — Goaiaie vous exagérez tout! Je ne rne refuse nullement à croire à la vertu des femmes... laides ou malades !... Il est vrai que je blâme parfois les... gaietés dont plusieurs de vos bonnes amies agrémentent leur existence, avec une désin voiture un peu excessive, à mon avis ; mais jamais vous ne m'avez vu sévère pour celles qui subissent la loi naturelle et qui,..
Madame de Seyrieux, avec intérêt. — Et la loi naturelle est, selon vous, d'avoir des amants?
Pierre. — Parbleu ! Certainement c'est d'avoir des... c'est-à-dire un amant... je n'en demande pas davantage.
Madame de Seyrieux. — Vraiment.* En sorte qu'une femme qui prend... l'objet en question, ne diminue pas de valeur à vos yeux.''
PiERUE. — Au contraire! Mais pourquoi me demandez-vous tout ça?. . Que vous importe ce que je pense?
Madame de Seyrieux. — Gela m'importe beaucoup plus que vous ne le croyez...
Pierre, s' asseyant sur un siège bas plus rapproché d'elle. — Comment! vous attachez quelque importance à... ?
Madame De Seyrieux. — A votre op'nion 1 Mais sans doute. Vous êtes un homme d'esprit...
Pierre, modeste. — Oh I...
Madame de Seyrieux, continuant. — Vous n'avez plus vingt-cinq ans...
Pierre. — Hélas !
Madame de Seyrieux. — Ah! ne le regrettez pas I la génération qui vous suit ne vous vaut pas... {Mouvement joyeux de Pierre.) intellectuelle' ment... Ils sont nuls, ignorants, insignifiants, tous ces petits jeunes gens ! et surtout coulés dans un même moule, comme langage, tenue, costume, habitudes, etc., etc. Qaienconnaît un en connaîtcent.
Pierre, radieux. — Il est vrai que...
Madame de Seyrieux, reprenant. — Donc, votre opinion étant celle d'un homme fait...
Pierre. — Ahl pourquoi insistez-vous tant làdessus ?
Madame de Seyrieux. — Parce que c'est le grand mérite de cette opinion à laquelle je tiens infiniment...
Pierre. — Vous me comblez...
Madame de Seyrieux. — Je vous crois une certaine affection pour moi...
Pierre, se rapprochant de plus en plus. — Dites un culte... Je vous adore, vous le savez bien...
Madame DE Seyrieux. — Oh! ne parlons pas de cela...
Pierre. — Parlons-en, au contraire, car je ne suis pas venu pour autre chose... Oui, madame,
quoique vous sachiez à merveille à quoi vous en tenir à ce sujet, je vais vous faire une déclaration en règle... Ohl vous ne m'empêcherez pas de parler... Je suis lancé. Eh bienl oui, je vous adore, et depuis longtemps même... depuis au moins six mois! J'ai essayé de ne plus penser à vous, parce que ça m'ennuie d'aimer quelqu'un si fort que ça... J'ai voyagé, j'ai joué, je me suis remis à faire des bêtises... C'a été très dur, j'en avais tout à fait perdu l'habitude; j'ai mangé beaucoup d'argent, je suis tombé malade, tout ça pour vous revenir aujourd'hui plus bêtement amoureux que jamais.
Madame de Seyrieux, étonnée. — Que vous êtes bizarre!...
Pierre. — Vous appelez cela bizarre, moi j'appelle cela stupide... donner son cœur...
Madame de Seyrieux. —Oh! son cœur...
Pierre. — Oui, madame, son cœur, et un cœur encore très présentable, très bien conservé, je voas sssure ; le donner à une coquette...
Madame de Seyrieux. — Ah ! permettez , je ne suis pas coquette...
Pierre, levant les yeux au ciel. — Pas coquette! mais vous Têtes jusqu'aux moelles, vous...
Madame ve Seyrieux. — Dans tous les cas, je croyais ne l'avoir jamais été pour vous...
Pierre, vexe. — C'est parfoitemeat exact. [Redevenant doux.) Eh bien! puisque vous n'avez rien à craindre de moi, laissez-vous aimer... seulement... Je ne demande que cela... ce n'est pas être bien exigeant... Je vous aime si tendrement... C'est bon l'amour... je vous assure... Vous ne l'avez Jamais connu...
Madame deSeyrieux. — Qu'en savez-vous?
Pierre. — Je connaissais Seyrieux ! ! ! Pauvre garçon !! ! Je ne lui veux pas de mal, à présent surtout... mais enfin, je suis bien sûr que ce n'est pas lui qui... et à moins que depuis...
Madame de Seyrieux. — Voilà que vous devenez impertinent; c'est complet!
Pierke. — Pardon! je sais que vous êtes un ange... et c'est précisément cela que j'adore en vous, autant que votre beauté... C'est si rare, les femmes de votre espèce !... Depuis la guerre, on n'en voit plus...
Madame de Seyrieux. — Vous divaguez à présent.
Pierre. — Pas du tout, ça a l'air bête comme ça, ce que je dis, au premier abord; mais en réfléchissant un instant, vous allez voir combien c'est judicieux. Autrefois on s'amusait^ on menait ce qu'on appelait alors la vie à outrance, et cette vie-là était si mouvementée, si absorbante, qu'on n'avait pas un instant à donner au reste. A présent, au con-
traire, le calme, le calme plat! Rien à faire, rien à voir, rien à organiser; alors, on accorde aux plaisirs... défendus tout le temps qu'on consacrait jadis aux autres...
Madame de Seyrieux, distraite. — Il est vrai que parfois je m'ennuie cruellement...
Pierre, joj^eux. — Ah ! n'est-ce pas?
Madame de Seyrieux, revenant à elle. — Mais qui me dit qu'autre chose m'amuserait 1
Pierre. — Moi, je vous le dis, je vous l'affirme. Il ne coûte rien d'essayer...
Madame de Seyrieux. — Hein?
Pierre. — Un amour vrai , vous enveloppant ■sans vous importuner 1... Avoir un être à soi, à ses ordres... qui ne songe qu'à vous faire la vie gaie, douce, facile; n'avoir qu'un signe à faire pour être obéie. Est-ce que vous ne rêvez jamais cela? Est-ce que vous ne croyez pas qu'à deux les heures s'écouleraient rapides?... Comment! jamais on ne vous a dit tout cela? Jamais vous n'avez écouté ceux qui vous parlaient d'amour?
Madame de Seyrieux, distraite et les yeux baiS' ses. — Peut-être les aurais-je écoutés, s'ils avaient parlé comme vous.
PiHRRE, surpris. — Vrai?
Madame de Seyrieux, sans le regarder. — Oui. Vous me dites d'une voix chaude des paroles autres
que les refrains banals auxquels je suis accoutumée. Je vous entends... Encore un peu, je vous comprendrais...
Pierre, lui prenant la main. — Ah 1 que je vous aime! Que vous êtes adorable, et bonne, et jolie! Regardez-moi... je vous en prie...
Madame de Seyrieux, sans le regarder et se parlant à elle-même. — Et pourquoi pas ?
Pierre, baisant la main qu'il tient toujours. — Pourquoi pas, en effet .^ C'est si bon de se laisser aimer... Je voudrais vous prendre, vous emporter, vous cacher à tous... Vous êtes émue.\.. Ah! ditesmoi quelque chose... {Madame de Seyrieux semble agitée, elle écoute, les yeux tau jour s fer mes.) Regardez-moi... Parlez-moi, je vous en supplie... (// couvre de baisers la main et le bras.) Je vous adore... je suis fou... Jane... entendez moi... répondez-moi...
Madame de Seyrieux ouvre enfin les yeux et semble sortir d'un rêve ; elle est pâle et émue. — Laissez-moi, mon ami, laissez-moi!...
Pierre. — Gomment, vous laisser?...
Madame de Seyrieux, se levant. — Oui... Vraiment je suis fatiguée, souffrante, je désire me reposer... Et puis, voyez, il est sept heures et demie... Que penserait-on d'une plus longue visite? Je dîne
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à sept heures, vous le savez... Adieu, mon ami... Adieu... A un de ces jours, n'est-ce pas?...
Elle le pousse doucement vers la porte. Pierre, ahuri, sort sans rien comprendre à ce changement subit.
Dès qu'il est parti, madame de Seyrieux s^assoil à une petite table et e'crit :
Vicomte Paul deX..., avenue des Champs-Elyséa.
J'ai réfléchi ; venez, votre tasse de thé vous attend.