‹ Ce que femme veutChapitre 2 sur 71 · JANE · texte numérisé non relu

JANE

Joyeuse passe, à tort ou à raison, pouv être l'homme le plus « chic » de Paris ; aussi, l'annonce de son arrivée à la Vieille-Roche produisit-elle une véritable sensation parmi l'élément féminin. Ces messieurs restèrent infiniment plus calmes; plusieurs d'entre eux délestaient cordialement le joli vicomte, les autres ne l'aimaient guère, Joyeuse étant un de ces types que les hommes ont volontiers « dans le nez ».

C'est qu'on ne s'amuse pas follement à la Vieille Roche, et, en dépit des efforts de cette excellente marquise, qui se met en quatre pour amuser ses invités, le besoin d'une distraction quelconque se taisait vivement sentir. Les deux dernières soirées avaient été longues, longues, à tel point qu'on avait demandé à madame de Vyelgarde de chant ;r quel-

que chose; et pour en être réduit à cette extrémité, il faut vraiment ne plus savoir que faire.

Les hôtes de madame de Vieille-Roche ne sont pourtant pas particulièrement ennuyeux ; c'est : le baron et la baronne de Flirt, M. de Beylair, X-'-tintrailles, madame de Vyelgarde, les Pondor, legénéral de Belpoygne, Bernard et les Valtanant ; mais la marquise trouvait que cela' manquait « d'hommes séduisants ». Selon elle, une saison de chasse qui n'est pas égayée par quelques petites intrigues est une saison « ratée ». Or, M. de Beylair est vieux, Xaintrailles n'est plus jeune, Bernard l'est trop, et le général est hors cadre. Jusqu'à présent, pas la moindre intrigue n'avait été ébauchée. Ces dames s'habillaient àpeine, etles petits « coins» organisés dans le grand salon par la prévoyante maîtresse de maison dans le but d'encourager une douce flirtation, restaient vides et silencieux; heureusement, la présence de Joyeuse allait modifier tout cela.

En effet, le lendemain du jour où elle avait annoncé à ses invitées l'arrivée du vicomte, madame de Vieille-Roche put, en jetant un coup d'œil sur les lettres qui attendaient la venue du facteur, se convaincre que mesdames de Pondor, de Flirt, de Vyelgarde et de Valtanant avaient toutes les quatre écrit à leurs couturières : c'était bon signe!

La Vieille-Roche alliait donc enfin reprendre

l'aspect coquet et animé que la bonne marquise aimait tant.

C'est que les imaginations galopaient à bride ai)attue; ces dames savaient fort bien que jamais Joyeuse ne gaspillait inutilement son temps infiniment précieux. Chaque déplacement abritait une espérance, sinon une réalité; donc, s'il venait à la Vieille-Roche, c'était pour y rejoindre quelqu'un; mais laquelle?

Madame de Pondor, en regardant avec satisfaction son joli petit minois de chatte ébouriffée, pensait que ce pouvait bien être sa présence qui amenait le vicomte.

Madame de Vyelgarde espérait. Les vieux soldats ont toujours foi en la victoire.

Madame de Valtanant se disait, dans sa radieuse bêtise, qu'étant plus régulièrement belle et de meilleure noblesse que les autres, elle devait forcément les écraser.

Seule, Rosine de Flirt était absolument calme et indifférente.

Madame de Flirt est mignonne, drôlette, tournée en nymphe de Clodion et adorablement jolie.

Profondément coquette, elle a pour devise : « Ne rebuter personne... au commencement », en sorte qu'elle a toujours deux ou trois amoureux sur la planche. Giâce à son caractère rieur et à son esprit

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porié à saisir les petits côtés ridicules de chacun, les roucoulements auxquels elle s'abandonne un instant finissent toujours par un éclat de rire. Celte fois, cependant, elle se sentait disposée à clouter Joyeuse presque sérieusement.

Au déjeuner, ces dames semblèrent sortir de leur somnolence habituelle. Ces messieurs, au contraire, furent plus grincheux et plus absorbés que de coutume.

Les célibataires songeaient qu'ils allaient être complètement éclipsés ; les trois maris réfléchissaient tristement que c'était fini de la douce quiétude dans laquelle ils avaient vécu jusque-là ; et leurs regards se posaient avec bienveillance et regret sur les cheveux trop noirs dé M. de Beylair, le crâne luisant du général, le front légèrement déplumé de Xaintrailles et la bonne frimousse rassurante et rose de Bernard.

Au moins, ceux-là étaient sans conséquence. On partait chasser tranquillement durant de longues heures, sans appréhensions fâcheuses au retour ; M. de Flirt surtout tenait à promener en paix un cheval impossible, que lui seul pouvait conduire et auquel il tenait énormément. C'était un superbe modèle de cheval, gris moucheté de noir ; unique peut-être, comme robe et surtout comme méchanceté. Quand il n'était pas sorti pendant trois heures

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chaque jour, il démolissait l'écurie et les homirics chargés de le soigner. M. de Flirt, qui ne S2 séparait jamais de ce précieux animal, l'avait naturellement amené à la Vieille-Roche, où il inspirait à la Donne marquise une admiration mêlée de terreur.

L'excellente femme a un culte profond pour ce qui est beau et élégant; elle trouve que tout est permis à ceux qui possèdent ces inappréciables dons du ciel. Cette tolérance, qui l'a quelquefois entraînée un peu loin dans sa jeunesse, est à présent sans aucun danger. Elle se sent pleine d'indulgence pour les défauts de ceux qui sont beaux et toute disposée à passer sur les inconvénients de ce qui est élégant ou joli. C'est en vertu de ce principe qu'elle pardonne au cheval de M. de Flirt de faire un écart au milieu des corbeilles de gloxynias ombrés qu'elle adore. Lorsqu'il consent à en ressortir, il fait un si bel effet attelé au cabriolet, ei stationnant devant le perron !

A six heures, l'omnibus ramena Joyeuse suivi de trois gigantesques malles.

Le vicomte était vêtu d'un charmant costume de voyage, un peu fantaisiste, mais comme il faut, néanmoins. Et quelles malles! des merveilles, en cuir du Levant, à ferrures artistiques, et sur chacune un grand chiffre couronné en argent ciselél Et le nécessaire de toilette dans son écrin de peau de crocodile également chiffré! Et la tournure du valet de chambre qui portait ce précieux objet! C'était vraiment superbe d'élégance et de correction. Ces dames, qui s'habillaient, coururent à leurs fenêtres, et, cachées derrière leurs rideaux, assistèrent, pâmées d'admiration, aux moindres détails du déballage, ce qui ne les empêcha pas, lorsqu'une heure plus tard elles descendirent au salon, d'apprendre avec étonnement que M. de Joyeuse était arrivé.

Bientôt Joyeuse lui-même parut, soignant comme toujours son entrée. Il baisa respectueusement la main de la marquise, la remerciant d'une phrase courte et bien tournée d'avoir pensé à lui.

Excellente idée de rajeunir la vieille habitude de baiser la main, à condition, toutefois, qu'on soit distingué. Si on a l'air d'un porteur d'eau, Teffet est désastreux. Joyeuse possède exactement le physique voulu et il sait baiser la main, ce qui n'est pas si facile qu'on croit. Il se courbe profondément, de façon à former un angle droit qui dessine agréablement sa taille souple ; prend du bout des doigts la main qu'on lui abandonne (toujours avec plaisir), et la pose discrètement contre ses lèvres. Rien n'est plus ridicule que le baiser qui claque. Le général et Bernard embrassent les mains comme ça, c'est révoltant!

Joyeuse promena ensuite autour de lui ce regard à la fois audacieux et caressant, qui file entre les cils et semble demander pardon des ravages involontaires qu'il va exercer; puis il se dirigea vers madame de Valtanant, à laquelle il fit un salut sérieux, les épaules hautes, les talons serrés.

Madame de Pondor fut saluée du même mouvement, mais à l'air glacial succéda un demi-sourire.

A madame de Vyelgarde il dit un de ces bonjours incertains qui hésitent entre le tutoiement et l'as-

surance du plus proiond respect, et termina par madame de Flirt à laquelle il serra amicalement la main.

Madame de Vieille- Roche n'en revenait pas! A la bonne heure! Et on dit que les Jolies manières sont perdues! Vraiment si on mettait à ce beau garçon un habit de satin changeant, des dentelles et des talons rouges, il ferait aussi bonne figure que n'importe quel marquis du grand siècle 1

L'enthousiasme de la douairière était partagé par les jeunes femmes; et, de fait. Joyeuse est digne d'attirer Tattention.

Remarquablement joli garçon, sa beauté a un caractère étrange qui provient tout simplement de la différence de teinte entre ses moustaches et ses cheveux. Tandis que les cheveux sont d'un blond à la fuis chaud et cendré, les moustaches sont d'un noir d'enter. Les cheveux ondulent, ils boucleraient même si on les laissait à leur inspiration ; les moustaches, au contraire, sont lisses et soyeuses, et se soulèvent au moindre souffle. Le teint est ambré, les yeux d'un bleu sombre, voilés de longs cils blonds, les sourcils noi: s, fins et droits, et la bouche rouge et épaisse traduit d'une façon saisissante les moindres sensations de... l'âme.

Est-ce à dire que Joyeuse aoit parfait?

Non. Et ceux qui, comme les trois maris, par exemple, le contemplent sans parti pris d'admira-

tion, s'aperçoivent que le nez est un peu gros, les oreilles mal ourlées; les mains, prodigieusement soignées à la « Pâte des Prélats », sont lourdes et épaisses ; les ongles, polis à l'agate, conservent malgré tout des taches opaques, et les pieds, merveilleusement chaussés, accusent ça et là des reliefs défectueux.

Dans tous les cas, tel qu'il est, Joyeuse est s continuellement saturé de bonnes fortunes, de passions, de caprices, etc., etc., qu'il lui prend parfois une envie folle de se mettre au vert, autrement dit de se marier.

En ce moment pourtant, il n'y songe guère. Il a pour Rosine de Flirt une fantaisie très accentuée, et s'il s'est décidé à venir s'ennuyer chez la bonne marquise, c'est qu'il éprouvait un bien vifdésirde l'y retrouver.

Comme toujours. Joyeuse était irréprochable dans sa mise ; mais ce qui excita au plus haut point l'admiration de ces dames, ce fut la fraîcheur du gardénia qui s'épanouissait à sa boutonnière. C'est une fleur extrêmement délicate que le gardénia ; la moindre pression amène une tache jaunâtre sur ses feuilles d'un blanc velouté. Comment le gardénia du vicomte était-il aussi immaculé! Il n'y avait que lui pour s'organiser ainsi!

Joyeuse recevait modestement l'averse de compli-

ments qui pleuvait sur lui. Il avouait cette manie : il lui fallait son gardénia. Il lui était impossible, mais littéralement impossible de dîner sans gardénia. C'est à ce point que l'an dernier, il avait dû aller chasser au Sénégal avec plusieurs amis, mais la pensée d'être pendant trois ou quatre mois privé de sa fleur favorite l'avait, au dernier moment, décidé à renoncer à ce voyage. C'était une véritable faiblesse, un tic, une infirmité, mais c'était ainsi et il ne pouvait pas se corriger.

Tandisque ces messieurs se cramponnaient pour ne pas hausser les épaules, ces dames en extase contemplaient l'idole qui venait encore de grandir à leurs yeux. Ahl il n'y avait que « lui » qui comprît vraiment la vie ! ?

Le soir, en montant l'escalier, Joyeuse demanda à Bernard à quelle heure venait le facteur,

— Vers onze heures et demie, au moment du déjeuner.

— Et le soir?

— Il ne vient pas le soir.

— Gomment, s'écria Joyeuse, qui parut bouleversé, la poste ne vient pas à cinq ou six heures?

— Mais non.

— En vérité, c'est désolant!

— Si vous attendez un courrier important, dit Bernard, voyant la mine effarée du vicomte, il faut demander à ma tante d'envoyer chercher les lettres, elles arrivent à la station à cinq heures seulement et la distribution n'a lieuici^'que le lendemain matin.

Le lendemain, après le déjeuner, pendant lequel il avait semblé très préoccupé, Joyeuse s'approcha de

madame de Vieille-Roche et lui présenta sa requête. Il attendait quelque chose au courrier de cinq heures... quelque chose de très important... qui... que...

— Mais, mon cher enfant, dit la marquise, qui, le voyant balbutier, crut aussitôt à quelque message amoureux, on ira vous les chercher, vos lettres; je vais faire monter un homme à cheval, c'est simple comme bonjour...

— A cheval ! non pas! s'écria vivement Joyeuse c'est un paquet que j'attends et...

— Mais il n'est pas bien gros, votre paquet, puisqu'il vient par la poste! un homme à cheval le rapportera parfaitement.

— Ce n'est pas qu'il soit gros, madame, mais il est si fragile!... il ne peut être secoué... et vous comprenez que...

Et d'un geste il indiqua que le mouvement du trot nuirait au paquet.

Pensant que Joyeuse attendait des bonbons ou un bibelot quelconaue, madame de Vieille-Roche n'insista pas et sortit pour donner l'ordre d'aller en voiture à la station.

Malheu.'-eusemeut le cocher expliqua qu'il était impossible d'envoyer une voiture au train de cinq heures. Le landau et la Victoria étaient commandés pour trois heures pour aller à Pierrefonds. On ne

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serait pas de retour avant six lieures. Les quatre chevaux de voiture étaient donc pris; il ne restait que les chevaux de selle.

Pendant que la marquise et son cocher se livraient à toutes les combinaisons imaginables, M. de Flirt traversait le vestibule; l'idée d'utiliser sa promenade quotidienne vint aussitôt à l'esprit de la marquise. Un peu timidement elle hasarda sa requête.

— Mais comment donc! fit de Flirt, rien de si facile que de vous rapporter moi-même votre paquet, chère madame; il faut, de toute façon, que je promène « Satan », et il m'est parfaitement indifférent d'aller à la gare ou ailleurs.

— Mais, dit madame de Vieille- Roche, est-ce que vous n'accompagnez pas ces dames?

— Impossible! mon cheval ne supporte pas le voisinage des autres chevaux, excepté à Paris, parce qu'alors la quantité l'abrutit. Ailleurs, s'il est derrière, il s'emballe; s'il est devant, il rétive. Il n'y faut pas songer.

— Dans ce cas, j'accepte avec reconnaissance; c'est un petit paquet à prendre à la poste, tout simplement. Il ne doit surtout pas être secoué. Ahj... j'oubliais... il est adressé à « M. Baptiste ».

— M. Baptiste? interrogea M. de Flirt, surpris que la douairière de Vieille-Roche se fît envoyer des paquets à l'adresse de « M. Baptiste ».

La marquise hésita un instant.

— C'est, dit-elle enfin, le nom de mon ancien maître d'hôtel... et... les fournisseurs...

Elle ne voulait pas dire la vérité, elle se rendait compte que M. de Flirt ne se soucierait pas de faire les commissions de Joyeuse. Depuis la veille, elle avait deviné, grâce à son expérience de ces sortes de choses, que le vicomte n'était venu à la Vieille- Roche que pour y rencontrer la jolie petite baronne, laquelle, de son côté, ne semblait pas insensible à ce procédé. Comment d'ailleurs en eût-il été autrement? Quelle femme peut n'être pas hère d'attirer le beau Joyeuse ? La pauvre petite Rosine était bien excusable; et certes, pour sa part, elle ne lui en voulait nullement; mais M. de Flirt pourrait bien n'être pas d'humeur aussi accommodante. Plusieurs fois, la veille, elle l'avait vu regarder furtivement sa femme et Joyeuse. Il était probable que son petit mensonge ne serait pas découvert. M. de Flirt vivait un peu dans les nuages; il ne saurait sans doute jamais que « M. Bapiiste » était le superbe valet de chambre du vicomte, et de cette façon tout s'arrangerait à merveille.

Le soir, Joyeuse et son gardénia firent leur apparition cinq minutes avant le dîner. Quant à M. de Flirt, rentré à sept heures et demie seulement, il était en retard et alla expliquer à madame de Vieille-Roche quUl avait dû attendre le train.

Après dîner. Joyeuse, entouré de ces dames, se mit à raconter des histoires un peu trop gaies, même au goût de la marquise, qui, pourtant, a la manche large. Toutes buvaient ses paroles. Quant à ces messieurs, nulle ne s'inquiéta d'eux, et ils purent sommeiller à loisir dans les petits coins de la bonne marquise. Le général essaya bien de faire observer que quand il en disait le quart de ce que racontait Joyeuse, on lui imposait immédiatement silence, à quoi M. de Flirt répondit que le physique et la réputation du vicomte lui assuraient toutes les immunités, autrement dit que, quand on est

tourné en Apollon, on peut se permettre bien des choses que soixante ans et un nez en pied de mar* mite interdisent form.ellement.

Le lendemain, Joyeuse avoua à madame d Vieille-Roche que, tous les jours, il aurait besoin de son petit paquet; celle-ci, tout en devinant de quoi il s'agissait, s'adressa à M. de Flirt. Ne lui avait-il pas dit « qu'il était obligé de promener son cheval quand même, et qu'aller ici ou là lui était parfaitement égal?» Sa conscience pouvait donc être tranquille.

Pendant plusieurs jours, M. de Flirt rapporta le petit paquet. Il avait fini par être positivement intrigué. C'était une petite caisse carrée, très légère, large comme les deux mains , et soigneusement fermée par des ficelles cachetées. Le tour du couvercle était cerné de cire. Vainement il cherchait au dîner à reconnaître, parmi les assiettes de dessert, le contenu de la mystérieuse boîte adressée à l'ancien maître d'hôtel, il ne pouvait y parvenir. Il ne voyait que des bonbons solides, des petits fours et des fruits confits. Pas de ces bonbons frappés ou fendants qu'on est obligé de se procurer au dernier moment.

Un jour enfin, M. de Flirt fut surpris en voyant que la petite boite était accompagnée d'une autre boîte exactement semblable, les deux ne formant

qu'un seul paquet. Il pensa que, vu cette augmentation de volume, il allait savoir enfin ce qu'il était chargé de rapporter tous les soirs; aussi examinat-il le dessert avec une extrême attention. Eh bien ! non, ce dessert était exactement semblable à celui de la veille et des jours précédents. C'était vraiment étrange! En se penchant pour constater la présence d'une assiette de cerises cristallisées que masquait une des corbeilles de fleurs, il aperçut sa femme qui causait gaiement avec Joyeuse, près duquel cette jonne marquise avait eu soin de la placer, ayant pour système qu'il ne taut jamais contrarier les inclinations.

Rosine était bien jolie ce soir-là; une robe de velours d'un rouge étincelant dessinait sa taille charmante et suivait les contours de la poitrine, terme et blanche, qu'elle découvrait peut-être un peu trop franchement. M. de Flirt vit avec inquiétude que le corsage bâillait complaisamment, et qu'au moindre mouvement on devait découvrir ce joli petit signe placé à la naissance du bras, près d'un pli rose qu'il voyait en fermant les yeux. Tout à coup, il pâlit. Au haut du corsage, à gauche, à l'endroit même où est situé ce joli pli rose qu'il désire tant être seul à connaître, il aperçoit un superbe gardénia, détachant son insolente blancheur sur le velours rouge du corsage. A l'instant, les

deux boîtes jumelles passent devant ses yeux et la lumière se fait! ! !

Ainsi, ce précieux paquet... qu'il ne fallait pas secouer... c'était le gardénia!... Tonnerre! II Et lui, qui, comme un imbécile, rapportait soigneusement chaque jour cet engin de séduction ! Evidemment c'était ce qui, sur sa femme, agissait le plus sûrement... Et la preuve... c'est qu'elle en avait désiré un aussi, et qu'elle l'avait... et que c'était lui qui, comme une brute...

M. de Flirt se contint. D'abord, il avait foi en sa femme; il la savait surtout rieuse et, du moins jusqu'ici, incapable de poursuivre sérieusement une coquetterie.

Est-ce qu'elle peut être sérieuse, la petite Rosine?... Non, elle rit de tout... et quand elle a ri, c'est fini pour le sentiment... Il suffirait de la faire ire de Joyeuse pour qu'il fût coulé. Mais là était ^Précisément le difficile, car il ne donne pas souvent prise à la moquerie, le beau Joyeuse.

M. de Flirt n'eut donc l'air de se douter de rien ; il dit seulement à la marquise que son cheval ayant peur d'un pont sous Kqiel il fallait passer pour aller à la gare, il se voyait, à son grand regret, forcé de diriger sa promenade d'un autre côté.

La vie à la Vieille Roche continua toujours un peu monotone : parties de chiasse, promenades en voilure, excursions à ciieval...

Cependant M. de Flirt ne pouvait se dissimuler que Joyeuse avançait quelque peu dans les bonnes grâces de sa femme.

C'est un mari mondain et correct que M. de Flirt, mais il adore la jolie Rosine bien malgré lui et en le dissimulant de son mieux. Avoir avec elle une explication quelconque, l'emmener en lui disant pourquoi, il n'y songeait même pas. Et, d'un autre côté, résisterait-elle là où tant d'autres avaient succombé ? Ce n'était pas une vertu farouche que sa femme; il ne se faisait pas illusion là-dessus. Il espérait, il était même sûr qu'il n'y avait encore rien de fait; mais, au train dont allaient les choses, ceia ne pouvait tarder.

Il était dans cette disposition d'esprit, lorsriu'on organisa une grande battue; tout le monde devait en être, même celles de ces dames qui d'ordinaire ne chassaient pas. C'était un prétexte à costumes, de quoi s'occuper pendant deux jours au moins. La veille de la chasse, Joyeuse reçut de son tailleur une grande caisse longue, et le lendemain, lorsqu'il descendit au moment du départ, la marquise ne put s'empêcher de lui exprimer son admiration.

C'est que ce matin-là Joyeuse était vraiment très beau. Son costume, arrivant de Londres en droite ligne, était une merveille d'élégance et d' aosé». Il fallait être, mais surtout se savoir bien joli garçon, pour risquer un vêtement aussi extraordinairement fantaisiste et difficile à porter. Tout, depuis le chapeau calabrais à plumes de grouse jusqu'aux bottines à clous d'acier, était d'une étrangeté voulue; on trouvait cela charmant porté par Joyeuse; on l'eût trouvé insensé porté par le commun des mortels.

Bien qu'un peu plus contenue, l'admiration de ces dames était aussi profonde que celle de madame de Vieille-Roche, et le départ de Joyeuse eut quelque chose de triomphaL

Rosine était si fière du succès de son bel adorateur qu'elle oubliait totalement le sien; elle était délicieusement pimpante et gracieuse. Moulée dans

un amour de costume en peluche gris-souris, à culotte bouffante, son petit cliapeau mou posé en arriére, laissant voltiger les frisons du front et de la queue de postillon nouée sur la nuque; elle trottinait si gentiment que le pauvre mari, la voyant si charmante, se prit à redouter plus que jamais la catastrophe qui désormais lui semblait imminente.

Joyeuse et Rosine se placèrent naturellement ensemble; M., de Flirt ne les perdait pas de vue. Il était assez loin d'eux, mais il ne les quittait pas de l'œil un seul instant. Il n'était guère en train de tirer. Il se coucha dans l'herbe, à la place qui lui avait été assignée par le sort, et, tout en épiant, se mit à réfléchir, entendant à peine les nombreux coups de fusil qui partaient de tous côtés; de tous côtés, c'est-à-dire, non... A sa droite, le général de Belpoygne lirait ferme; mais à gauche, on ne bougeait plus.

En effet. Joyeuse et madame de Flirt venaient de quitter tout doucettement leur poste pour aller s'installer de l'autre côté du fourré, presque en face de M. de Flirt. Il n'entendait pas les paroles échangées entre eux, mais il voyait que Rosine semblait redouter les coups de fusil. On ne devait ni quitter sa place, ni aller dans cette direction. Joyeuse répondait alors, montrant qu'ils n'avaient rien à redouter, puisque, en face, il y avait une pla:e vide.

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€ Vide! » Eh bien! et lui, de Flirt? Ils ne le voyaient donc pas?

Il continuaà ko examiner; ils causaient toujours, seulement Joyeuse s'était encore rapproché de Rosine; elle baissait la têie en rougissant et M. dç Flirt admirait son profil pur qui se détachait sur le fond sombre du bois; de temps en temps elle levait les yeux sur Joyeuse et le regardait longuement, et ce regard caressant faisait passer un serpent froid dans le dos du pauvre mari; enfin, le vicomte se rapprocha tout à fait et, passant son bras autour de la taille de la jeune femme, il l'attira doucement à lui

En ce moment, un faisan arrivait en voletant lourdement et traversait le taillis derrière Joyeuse, à la hauteur de son dos.

M. de Flirt n'hésita pas une seconde : il se leva, épaula vivement et fit feu; le faisan tomba, puis on entendit un hurlement plaintif suivi bientôt de cris aigus.

Cinq minutes après, tout le monde était à l'endroit du sinistre. Joyeuse, à genoux dans l'herbCf faisait assez piteuse mine; il avait reçu pas mal de plombs dans la partie que son costume dessinait sv remarquablement.

— Une vraie cible I disait Xaintrailles, qui au tond était ravi.

Ces dames pleuraient; M. de Flirt se confondait n excuses; le vieux garde était furieux.

— Comment se permettait-on de changer ainsi ie place? Si M. le vicomte eût été tué, ce n'était de la faute de personne.

— Évidemment, disait le général, de Flirt ne pouvait pas se douter, en voyant ce faisan qui arrivait sur lui, qu'il y avait quelqu'un caché derrière; mais c'est égal, on ne devrait jamais chasser au bois tant qu'il y a des feuilles!

— Comment diable étiez-vous là? demanda Bernard.

Personne heureusement ne remarqua la présence de madame de Flirt; on crut, en la voyant là, qu'elle avait été, comme les autres, attirée par les cris, et non que ces cris étaient poussés par elle.

Le plus difticile était d'emmener Joyeuse qui souffrait beaucoup et ne pouvait faire un pas. Il fallait cependant rejoindre les voitures. Le pauvre vicomte, appuyé sur deux rabatteurs, partit en sau tillant si drôlement, que Rosine commença, bien malgré elle, à être prise d'un fou rire. Il n'était pas blessé gravement et il avait une tournure si saugrenue! Était-il possible que quelques malheureux plombs le changeassent à ce point?... Et des plombs logés... là, surtout.

En arrivant à la voiture ce fut bien pis encore I

Joyeuse ne pouvait absolument pas s'asseoir... d'aucun côté... Le plomb avait beaucoup écarté, et il était si bien disséminé partout qu'il ne restaiî pas la plus petite place valide. On fut obligé de l'installer à quatre pattes sur les coussins, en isolant le mieux possible la partie atteinte. Puis, toutes les voitures se mirent à suivre au pas celle qui transportait le blessé. Ce convoi avait vraiment quelque chose de burlesque; peu à peu le rire gagnait tout le monde. Quant à Rosine, elle pouffait sans même chercher à s'en empêcher.

En voyant dans quel triste état on lui ramenait le plus beau de ses invités, la pauvre marquise faillit s'évanouir; puis, le premier moment de stupeur passé, elle constata avec regret que, dans cette situation étrange, l'irrésistible Joyeuse perdait beaucoup de son prestige. Vraiment ce garçon-là était grotesque, présentant ainsi son... plomb à tous les regards. Est-ce qu'un homme bien élevé ne devait pas prendre un peu sur lui et dissimuler ces choses-là le plus possible?

Aujourd'hui Joyeuse est guéri, mais la petite de Flirt ne peut le regarder sans rire ; elle le voit toujours à quatre pattes sur les coussins du landau, présentant au ciel la partie blessée.

M. de Flirt peut dormir tranquille.

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