S'IL VOUS PLAIT
Galerie garnie de boutiques. A l'entrée de la serre, un grand bazar entièrement construit et drapé en toile de soie écrue brodée de fleurs et d'animaux fantastiques. Traverses, supports et sièges en bambou naturel; de grosses houppes de soie ébouriffées retiennent les draperies. Profusion de plantes et de fleurs.
La baronne. — Cinquante ans. A été splendidement belle, et fait encore illusion à quelques pas. Bandeaux à la jolie femme; robe ouverte en « ruisseau». Aspect sévère.
Madame X... — Vingt-neuf ans. Délicieusement jolie. Cheveux noirs, teint rose, grands yeux violets et changeants» bouche rieuse.
Les petites de Rirfray. — Drôles, mignonnes, amusantes et jolies.
Madame de Vyelgarde. — Toujours belle avec son teint mat, ses cheveux plats et son éternelle mèche sur le front.
FOLLEUIL.
acheteurs, amis, curieux, etc., etc.
58 POUR LES PAUVRES, S'iL VOLS PLAIt!
FoLLELiL, assis à la caisse, écrivant sous la dictée de la baronne et répétant. — a Vendu à M. de Beylair un polichinelle... 120 fr.! » — Bigre I ça n'est pas pour rienl...
Madame X... — Oh 1 il est superbe, tout en satin, et chaque bosse de couleur différente...
FoLLEUiL, se levant. — Vraiment? Faites-le voir.
La baronne, continuant à dicter. — « A madame de Villecouteux, un vase irisé... 25o fr. »
Madame X..., à Folleuil. — Rentrez donc dans votre cage, vous voyez qu'elle dicte encore...
Folleuil. — Jamais de la viel Quant à ça, ne croyez pas m'y repincer; depuis une heure et demie que je suis là dedans à écrire des choses ineptes... au lieu de causer avec vous...
Madame X... — Mais...
Folleuil. — Il n'y a pas de mais ; je suis ici pour vous voir, vous adorer et surtout vous le dire... ainsi il est inutile de chercher midi à quatorze heures...
MADAMt; X... — Mais je ne...
Folleuil. — Ta ta ta... Depuis que la vente est commencée, je n'ai pas encore pu vous dire trois mots...
Madame X... — Mais il faut bien que je m'occupe de la bouti lue...
Folleuil. — Pourquoi ça?.je m'en fiche, moi,
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VOUS savez, de la boutique!... Vous êtes cent fois plus jolie encore qu'à l'ordinaire! tout le monde aurait le droit de vous le dire pour cinq louis, et même moins... et moi, je serais là comme un crétin, à écrire ce que me dicte cette vieille folle !
Madame X... — Pas si haut, donc, nous ne sommes pas seuls...
FoLLEUiL. — Hélas!
Madame X... — C'est la baronne qui est à la tète de la boutique, et...
FoLLEUiL. — Ça m'est bien égal, elle n'a qu'à tenir son livre elle-même, je ne suis pas teneur de livres, moi...
Madame X... — C'est vous qui vous êtes offert .\..
FoLLEuiL. — Pour aller, venir, faire des petits paquets, et surtout jaboter avec vous dans un coin... tenez, là-bas... sous le gros palmier... •
Madame X... — Vous êtes fou...
FoLLEUiL. — Oh 1 ça! absolument 1
Madame X... — Madame de Vyelgarde nous examine eu dessous...
FoLLEuiL. — Depuis que je la connais, je l'ai toujours vue regarder comme ça...
Madame X... — Y a-t-il longtemps que vous la connaissez?
6o POUR LES PAUVRES, s' I L VOUS PLAIT!
FoLLEuiL. — Euiil euh! il y a vingt ans... au moins !...
Mada.me X... — Et vous l'avez connue... intimetneni?
FoLLEuiL. — Eh bien, nonl
Madame X..., incrédule. — Oh l
FoLLEUiL. — Cela vous paraît invraisemblable, n'est-ce pas ?
Madame X... — Mon Dieu, non... vous aimez à vous singulariser...
FoLLEUiL. — Oh! oh ! vous êtes méchante...
La baronne. — a Vendu à M. de Xaintrailles un éventail en écaille blonde et plumes de coq... 3oo fr. » — Combien avez-vous en caisse, monsieur de FoUeuil ?...
FoLLEuiL, bondissant. — Comment! moi, ce que... ah! pardon... {Il court vers le tiroir qu'il bouleverse.) Oh 1 pas grand'chose!... une centaine de louis.
La baronne. — Vous avez compté déjà?
FoLLEUiL. — Compté, mon Dieu, c'est-à-dire... j'ai plutôt compté à vue de nez... comme ça...
La baronne, sèchement. — Ah! bien...
La seconde des petites de Rirfray, à FoUeuil. — Vous savez qu'elle est fâchée?
FoLLEUiL. — Voilà une chose qui m'est égale...
Madame de Vyelgarde , s'approchant. — Ma
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chère petite, je crois qu'il m'est tombé dans le cou un piquant détaché d'un des palmiers; seriez-vous assez gentille pour regarder? ça m'est affreusement désagréable!... [Elle tend son dos.)
La petite de Rirffay, introduisant sa main. — Faites bâiller... là, parfaitement... je ne sens rien...
Madame de Vyelgarde. — Plus bas, beaucoup plus bas...
La petite de Rirfray, sur la pointe des pieds. — C'est que vous êtes si grande, madame... si vous pouviez vous baisser un peu? Vous êtes serrée? Vous ne pouvez pas? Ah bien, c'est qu'alors je...
Madame de Vyelgarde, se tournant vers Folleuil. — Voulez-vous regarder, vous, qui êtes plus grand qu'elle?... C'est intolérable!...
FoLLEUiL. — Volontiers , volontiers. Dois - je aussi regarder... avec ma main ?...
Madame de Vyelgaude. — Comme vous voudrez.
FoLLEUiL, plongeant son bras jusqu'au coude. — J'ai beau tâter, je ne sens pas la moindre des choses... et cependant je descends, je descends...
Madame oe Vyelgarde. — Je suis cependant bien certaine qu'un piquant m'est tombé dans le cou.
Folleuil. — Dans le cou ? Remontons, alors!
Madame de Vyelgarde. — Il a glissé ensuite
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le piquant... Earin, si vous ne le trouvez pas, ne cherchez plus.
FoLLEUiL. — Ce n'est pas que les recherches m'ennuient, vous savez là-dessus à quoi vous en tenir aussi bien que moi. Mais nous ne trouverons rien, vraisemblablement; la baronne nous roule des yeux... Aïe! je le tiens! Cristi !... Je me suis affreusement piqué... (// retire une épine semblable aux épines d'acacias.) C'est qu'elle y était, positivement! Elle m'a perforé le doigt.
Un monsieur a l'air bête, s' approchant. — Que vous est-il donc arrivé, chère madame?
Madame de Vyelgarde. — C'est une épine qui s'était introduite dans mon dos.
Le monsieur a l'air bête. — Heureuse épine !II précieuse relique!...
Madame de Vyelgarde. — Dix louis, et elle est à vous ?
Le monsieur, très ennuyé, mais souriant aimablement. — Ah! parfait! charmant! Ingénieuse idée, en vérité. (// tire les dix louis. Folleuil emb.ille Vépine dans un morceau de papier de soie auquel elle fait une petite tache de sang.)
Le monsieur, en extase. — On ! madame;, j'aurais donné ma fortune pour cette goutte de votre sang...
Folleuil. — C'est du mien, mais ça n'y fait rien... [Haut.) Il est de fait que ça n'est pas payé 1
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Le monsieur s'esquive en glissant le petit papier daas son porte-monnaie.
La Baronne, d'un ton pointu, à madame de Vyelgarde. — Certainement, madame, nous devons tâcher de gagner pour les pauvres le plus d'argent possible... mais il ne faudrait user que de moyens... convenables.,, et vendre ainsi une goutte de son sang,,.
FoLLEUiL, rognonnant entre ses dents. — Avec ça qu'elle n'a pas vendu bien d'autres choses, elle!,.. Et c'était pas pour les pauvres, encore! !1
Madame X... — Ohl Comment! la baronne a été légère?
FoLLEuiL. — Un peu !
Madame X... — Quand ça ?
FoLLEuiL. — Mais à ses moments perdus,..
Madame X... — Je vous demande à quelle époque?
FoLLEuiL, — Oh! je ne l'ai pas connue à ses débuts, moi. Mais enfin, je l'ai vue dans son beau. En rSîg, elle battait son plein ; j'avais alors vingt et un ans.
Madame X... — Vous aviez vingt et un ans en 1859?
FoLLEuiL. — Mais oui.
Madame X,.. — Alors vous avez quarante-trois ans?
F0LL.EUIL, — Vous me trouvez mal conservé?