CHASSEURS POUR RIRE
Le général de labadernk. — Grand, gros, colossal. A été extrêmement beau, est encore très présentable. A eu quelques succès et croit en avoir eu bien davantage. Pèse io5 kilos, chasse en tenue sur des chevaux superbes.
Son officier d'ordonnance. — Jeune, joli, gentil, très élégant. Monte très bien à cheval.
Le colonel ramolly (cavalerie, chasseurs). — Monte un cheval arabe blanc truite.
Le major vERviDEY. — Monstrueuscment gros.
Le LIEUTENANT-COLONEL (infanterie). — Autre cheval arabe qui cherche à sauter sur son compagnon et poursuivra son idée tout le temps de la chasse.
Capitaines, lieutenants, officiers sans importance.
Le colonel Ramolly, à un lieutenant de son régiment. '— Q\i'y avait-il au rapport, lieutenant?
L'officier. — Mon colonel, pas grand'chose; le capitaine Brichou a...
Le colonel Ramollt. — Je parle du rapport de chasse et non de...
L'oEFJCiER. — Oh! pardon, mon colonel, je croyais...
Le colonel Ramolly. — Ne me demandez pas pardon, lieutenant; il n'y a pas de quoi vous excuser, au contraire. J'aime à rencontrer chez de jeunes officiers cette noble préoccupation des choses de l'armée, qui fait qu'on y songe quand il n'en est pas question ; j'aime à constater que, même au sein des plaisirs... Vous avez mal à l'estomac, lieutenant?
L'officier. — Non, mon colonel, pas du tout.
Le colonel Ramolly. — Ah! c'est que je voyais que vous aviez des bâillements... Je ne sais si vous êtes comme moi, lieutenant, mais moi, je ne bâille que lorsque j'éprouve le besoin de manger ou lorsque, au contraire, ce que j'ai mangé ne se digère pas dans les conditions voulues.
L'officier. — Moi, mon colonel, je bâille quand je m'ennuie ou quand j'ai sommeil.
Le colonel Ramolly, simplement. — Ah! vous n'aurez pas assez dormi. C'est de votre âge ; veiller, passer des nuits, c'est naturel I Je me souviens que, étant en garnison à Angers, en i853, j'ai passé dix
nuits sans me coucher... «c dix nuits », vous m'entendez bien, lieutenant, à jouer, boire et manger, sans compter... le reste.
L'officier. — C'est admirable, mon colc nel, admirable !
Le colonel Ramolly. — Et notez que le matin, à la botte, je trouvais moyeîi d'être frais comme Toeil. Et à cheval, donc 1 j'avais, malgré ces nuits d'orgie, de la pince comme personne.
L'officier, qui a de la peine à garder son sérieux. — Je n'en doute pas; mais c'est qu'on/ l'en fait plus comme vous, mon colonel...
Le colonel, modestement. — Oh ! je ne veuy pas dire ça. Mais il est certain que nous étions, à cette époque, une bande de camarades assez joliment charpentés. Tenez! il y avait là Belpoygne, qui est divisionnaire aujourd'hui... avancement incompréhensible, car, entre nous, c'est un âne...
L'officier, pour dire quelque chose. — Ah ! vraiment ? je croyais... On m'avait dit, au contraire, que le général de Belpoygne est un militaire de grand aveniri
Le colonel Ramolly, vexé. — Ceux qui vous ont dit ça sont des crétins I 11 y avait aussi Tulvert, ce pauvre Tulvert, qui est mort d'une congestion en sortant de table... et puis Génycour, le gros Génycour, celui que l'empereur appelait « son beau
carabinier ». Mon aussi, celui-là; et du reste, c'est heureux! 11 était populaire comme tout dans l'armée, cet animal de Ginycour, et, à un moment donné, on aurait très bien pu nous le fiche comme président de la République : c'eût été du propre I...
L'officier. — Oh ! mon colonel 1 oh!...
Le colonel Ramolly. — Il n'y a pas de « oh I » ça se voit, ces choses-là.,-
Le général de Labaderne, à son officier d'ordonnance qui s'assomme et voudrait bien aller faire un tour du côté des voitures. — Savez-voup quelle est la bête que nous chassons?
L'officier d'ordonnance. — Mon général, c'est un solitaire I
Le général. — Ah ! très bien ! {Silence asse:( long ; plusieurs cavaliers les dépassent en causant de la chasse.) Savez-vous, lieutenant, ce que signifie cette dénomination de « sanglier contremire » ? L'officier d'ordonnance. — Je crois, mon général, que c'est quand un solitaire a les défenses faites de telle ou telle façon, que je ne connais pas, du reste !
Le général. — Et un a souil », lieutenant, savezvous ce que c'est qu'un « souil »? A chaque instant, ce mot, qui ne me dit rien du tout, vient frappeî mon oreille.
L'officier d'ordonnance. — Mon général, on nomme ainsi l'endroit où le sanglier se vautre. ..
Le général. — Êtes-vous sûr de cela? Je croyais qu'on disait a la bauge», lieutenant. Il me semble même que c'est une phrase usuelle : on dit « le sanglier dans sa bauge ».
L'officier d'ordonnance, agacé. — C'est bien possible, mon général. {Silence prolongé.)
Le général, avec un peu d'embarras. — Ditesmoi, lieutenant... est-ce que... vous avez pu faire... le... la commission de laquelle vous aviez bien voulu vous charger pour moi?..
L'officier d'ordonnance. — Quelle commission, mon général?
Le général, timidement. — Vous savez bien... pour... pour la préfète?...
L'officier d'ordonnance, — Ah! parfaitement; je n'y pensais plus 1 Eh bien, ça n'a pas pris, mais là, pas du toutl Aussi, mon général, c'est imprudent ce que vous avez fait là. Elle a parfaitement reconnu Michonne avec vous...
Le général. — J'avais bien vu qu'elle nous lorgn lit... Alors, qu'avez-vous dit?...
L'officier d'ordonnance, — Tout ce que j'ai pu trouver; mais elle m'a envoyé promener 1 J'ai eu beau lui affirmer que vous étiez dans cette bai-
gnoire avec le prince Napoléon, elle n'en a pas cru un traître mot...
Le général, vexé. — Ahl... pourquoi avez-vou dit que j'étais avec le prince Napoléon?... Ces bête, ça...
L'officier d'ordonnance. — Dame, mon général, il fallait bien expliquer pourquoi vous vous cachiez, et je n'ai rien trouvé de mieux, moi... pris ainsi... à l'improviste...
Le général. — Certainement, elle est adorable, mais elle est bavarde, très bavarde, la préfète; elle va raconter cela à tout le monde, et ça me fera du potin... Vous avez manqué de tact, lieutenant...
L'officier i>'ordonnance, énervé. — Mon général, si c'est pour le public que vous craignez les potins, vous avez tort ! Il est au courant depuis longtemps, le public! Il ne prendra pas le change!... Si c'est pour le ministère... que vous ayez été dans une baignoire avec une cocotte ou avec le prince Napoléon, il me semble que...
Le général, avec dignité. — Il suffit, lieute nant, il suffit.
iS,
Le major Vervidey, an lieutenant-colonel d'infanterie, qui manque de tomber dix fois en un quart d'heure. — C'est bizarre, très bizarre, mon cheval ruisselle et le vôtre n'a pas un poil de mouillé 1 II se produit chez les chevaux des phénomènes continuels et vraiment curieux...
Le lieutenant-colonel. — Ce n'est pas étonnant; il y a entre nous une telle différence de poids...
Le major. — Il est certain que je suis un peu plus lourd que vous, mais, avec la selle... ça ne fait pas grande différence, allez!...
Le lieutenant-colonel. — Oh !
Le major, qui craint d'être réformé farce qu'il tue trop de chevaux. — Comptez I C'est bien faciles Combien pesez-vous?
Le L12UTENANT-C0L0NEL. — Je pèse 67 ou 68.
Le major. — Eh bien, je pèse 90, moi I...
messieurs les militaires i 39
Le lieutenant-colonel. — 1 ! 1
Le major. — Eh oui 1 Vous pesez, dites-vous, 68; avec votre selle, ça fait 85.
Le LIEUTENANT-COLONEL. — Mais ma selle ne pèse pas 17 kilos.
Le major. — Enfin, un peu plus ou un peu moins, c'est pas la peine de chipoter pour ça; mettons 80 si vous voulez, là! Moi, 90; la différence n'est pas assez forte pour que votre cheval soit frais, alors que le mien a l'air d'avoir pris un bain.
Le LIEUTENANT-COLONEL. — Mais il y a CH plus le poids de votre selle.
Le major. — Pas la peine d'en parler! Une vraie feuille de papier I de papier mince, encore !
Le LIEUTENANT- colonel. — Je crois que, précisément, elle est un peu trop mince... C'est ce qui fatigue davantage le cheval..., surtout quand il est monté par un gros poids... Ça le coupe en deux!
Le major. — Un gros poids! un gros poids! on croirait vraiment qu'il s'agit d'un éléphant!... Estce que ça vous amuse, vous?
Le lieutenant-colonel. — Quoi?
Le major. — La chasse.
Le lieutenant-colonel. — Gouci couci...
Le major. — Moi aussi. Je crois décidément que.
sans être extraordinaire pour ma taille, je deviens un peu lourd pour rester à cheval aussi longtemps...
Le LIEUTENANT-COLONEL, saisissufit les o'ins pout la centième fois au moins. — Moi, je crois que je suis trop léger pour y rester... Le poids, ça a du bon, ça calel