MINUIT — DANS LA CHAMBRE DU PETIT JEUNE HOMME
— Tirez ferme, Baptiste. Houpll Oh!
— Pas moyen, le pied de monsieur le vicomte est tout gonflé, encore plus que tantôt. Monsieur le vicomte a eu tort de valser...
— Est-ce que je pouvais faire autrement? Ah f Dieu ! ce n'était pas pour mon plaisir.
— Que monsieur le vicomte se raidisse.
— Je ne peux pas; il faut les couper!
— Ohl! couper des bottes qui vont si bien I Monsieur le vicomte fera bien mieux de les garder; demain matin les pieds seront désenfles et elles sortiront toutes seules.
11 est bon nombre de gens à qui l'organisation d'un équipage semble chose toute simple, qui croient que lorsqu'on s'est procuré quatre piqueux,
DEUX VALETS DE CHIENS, SOIXANTE CHIENS et SIX CHE- VAUX, tout est dit, et qu'il n'y a plus qu'à laisser courre. Ceux-là sont des barbares; ils ne soupçonnent pas les fatigues, les recherches, les ennuis, les complications et les déboires qui accidentent le plus souvent l'existence d'un bon maître d'équipage.
D'abord, et avant tout, il est absolument nécessaire de se procurer un vieux piqueux. Le vieux PIQUEUX est le complément obligé de tout équipage qui se respecte. Il faut qu'il soit sec, solide, bien campé et encore vert; qu'il ait [qs cheveux gris (s'ils sont blancs, c'est le dernier mot du genre).
qu'il monte bien à cheval, connaisse à fond la chasse et sonne de la trompe convenablement. Le VIEUX piQUEux qui possède ces multiples avantage! exige un traitement exorbitant : donc 6,000 fr. pour le VIEUX piqleux. Les appointements d'un sous-préfet ou d'un lieutenant-colonel ; c'est raide 1 mais il orne tant 1
Le deuxième piqueux doit connaître la chasse, sonner de la trompe, et monter à cheval aussi bien que le premier; autant que possible il sera fort et bien bâti, tout en pesant un très petit poids pour ne pas crever les chevaux. Appointements, i,5oo fr.
Les piqueux en sous-ordre. — De braves gens légers, et pas trop jolis garçons. On n'imagine pas le tracas causé par les jolis piqueux. Ils mettent le trouble dans le village, et décampent continuellement pour ne rentrer qu'éreintés et incapables d'aucun service. Appointements, 800 fr. : donc. . . ,, 1, 600 tr.
Soixante chiens vendéens, à 1000 fr. la paire,. 3o,ooo fr,
Six chevaux, à 2,5oo fr. l'un daijs l'autre
1 5,000 fr.
Pour le vieux piqueux, un cheval irlandais d'un beau modèle 4,000 fr.
Deux valets de chiens : agiles, lestes, soigneux.
pas polirons, mais néanmoins bons et doux avec les cliiens, à 3oo fr , 600 fr.
Livrée verte à galon tissé aux grmes ; gilet de peluche jaune galonné d'argent. Cape de velours. Deux livrées à chaque homme, afin d'en avoir toujours une fraîche pour les grandes occasions. La livrée à 280 fr. , donc 2,240 fr.
Quatre petites livrées à i5o fr. . . 600 fr.
Construction du chenil 20,000 fr.
Écuries pour les chevaux d'invités. 20,000 fr.
Une femme pour la soupe des chiens. 3oo fr.
L'organisation primitive nécessite donc une MISE DE FONDS de 101,840 fr.
On peut y ajouter une vingtaine de mille francs pour les faux frais, accidents et dégâts : hommes blessés, chevaux boiteux, chiens décousus. Le médecin et le vétérinaire ne bougent plus du château tant que dure la saison des chasses. Il y a aussi : les terres abîmées par le passage de la chîisse; les clôtures brisées, ou soi-disant; les criailleiies sans fin des paysans, etc.!...
Tout cela pour être agréable à qui ???
Pas au maître d'équipage à coup sûr. Ça l'amuserait beaucoup de chasser chez les autres, où il n'aurait à s'occuper de rien ; mais ici, la peine et le tourment dépassent le plaisir qu'il peut trouver à
diriger l'équipage. A la fin de la saison, il est sur les dents et ne chasse même plus de bon cœur ; mais dans sa situation, il ne peut se dispenser d'avoir un équipage.
Pas non plus à sa femme qui, à cheval, a l'air d'un paquet et ne voudrait suivre la chasse qu'en voiture.
Ni à Monsieur Duravin, qui s'est cassé le bras à la première chasse et la jambe à la dernière, ce qui fait qu'entre ses deux accidents, il a chassé une dizaine de fois.
Ni au PRÉFET qu'on n'a pas invité.
Ni à ce PAUVRE de Prédestiney, qui a découvert au détour d'un sentier que sa femme le trompe... complètement avec Saint-Gynnatus.
Ni au petit de Lastyng, qui a chassé toute la saison avec des bottes qui lui font mal, madame de Vyelgarde lui ayant dit qu'un joli pied est ce qu'elle apprécie surtout chez un homme.
Ni au PRINCE DE Calabre, qui a couronné, à un passage de route, un cheval de mille louis.
Ni à madame de Porfyr, qui chasse pour faire comme tout le monde, mais qui sait fort bien que la pluie, le vent, le soleil et le froid nuisent infiniment à sa beauté un peu travaillée.
Ni au duc de Grenelle, qui souffre affreusement des reins, mais n'ose pas abandonner la chasse,
parce qu'il craint que ce premier renoncement soit un acheminement vers tous les autres.
Ni au COLONEL DE CouRTEvu, qui écrase un cheval à chaque chasse et sera, pour ce, rayé du tableau d'avancement. Si on pouvait se dispenser de suivre ces maudites chasses! mais voilà, c'est que le chef de corps recommande vivement à l'armée de ne pas rester en arrière du mouvement 1 et alors...
Ni aux OFFICIERS CHICS, qui sont forcés de suivre, sur leur cheval d'arme, ceux qui ont un cheval à eux étant notés comme faisant « du genre » par le colonel.
Ni aux OFFICIERS PAS CHICS, qui suivent péniblement, en pilant du poivre et en roulant à tous les obstacles, ou même sans cela. Mais ils craignent d'être notés comme n'aimant pas le cheval, et ils viennent tout de même.
Ni à GiLBERTE, qui voudrait bien être derrière les chiens pour accompagner Jacques; mais cela fatigue maman qui commence à grossir, et il faut se résigner à rester à la queue de la chasse.
Ni à M. DE Ramolly, qui ne veut pas quitter sa femme à laquelle on a ordonné de monter à cheval. Il sent bien que chaque chasse hâte sa tin : mais quitter Caroline ? Jamais !
Ni à Madame DE Ramolly, qui s'est fait ordonner de monter à cheval, espérant être, pendant ce temps-
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là, débarrassée de son mari. Ah I si elle avait su
Ni au BANQUIER GoDDAMM, quî chassc pour mo*^~ trer qu'il a des chevaux, et que ses chevaux sont plus beaux que ceux des autres. Aime qu'on lui demande le prix des chevaux en question. Finira par le dire, même si on ne lui demande pas. .
Ni à Madame Goddamm, qui a peur et se rend bien compte que si elle a les plus beaux chevaux du lot, elle n'attrapera jamais la désinvolture de celles qui sont nées a là-dedans » !
Ni aux ENFANTS, auxquels on ne permet pas de suivre à cheval, de crainte des accidents.
Ni aux PAUVRES chevaux. Quand on boite ou qu'on est blessé par la selle, il faut aller quand même.
Ni aux CHIENS, qui, tout en faisant bravement leur devoir lorsqu'ils sont en face du danger, préféreraient infiniment éviter les coups de boutoir ou d'andouiller.
Donc, le maître d'équipage se donne un effroyable tracas et dépense cent-vingt-cinq mille francs pour n'amuser personne I
Si: LES ptQUEUx ! 1