CINQ HEURES ET DEMIE — LA SORTIE
Tout le monde attend les voitures. On s'assoit en demicercle autour de la porte du pesage. De petits groupes se forment. Chacun apporte une chaise. On s'installe, on sait qu'il y en a pour longtemps. C'est un moment plein d'animation; on s'interroge sur le résultat des paris; on se dit au revoir ou adieu ; beaucoup partent le lendemain. On papote gentiment, amicalement; il règne une certaine familiarité.
Groupe de droite.
— Eh bien, êtes-vous content?
— Furieux ! Vous savez, le cheval que j'avais...
— Non, je ne sais pas...
— Mais si ! celui que j'ai rendu,.,
— Ah! oui, je me souviens.
— Eh bien, c'était le gagnant 1
— Oh!
— Pas de veine!
— Il va vous arriver des choses très désagréables !
— Pourquoi ça?
— Dame! une pareille déveine! A votre place, moi, j'irais consulter une somnambule...
— Tiens! madame***!
— Où donc? où donc?
— Là, devant vous, en noir...
— Ah 1 je la vois! Esi-il vrai que la Sapho qui est au Salon soit son portrait ?
— On le dit... Moi, vous comprenez, )e ne la connais pas assez pour...
— C'est bon, c'est bon !
— Qui donc monte en voiture derrière elle?
— Je crois que c'est Coquelin...
— Mais non, mais non, c'est Rochefort 1...
— Ne faites donc pas toujours des bêtes de plaisanteries, ce ne peut être que le président... de la Chambre.
— Vous n'êtes bon à rien, vous ne pouviez pas voir qui c'était, pour nous amuser !..,
2i)2 LE JOUR DU GRAND PRIX
— Dame ! A moins d'aller leur offrir des petits bouquets à la portière... je ne vois pas trop comment...
— Ahl tout vous est difficile...
— Allons, ne soyez pas grincheuses comme ça, la voiture va arriver, ne vous impatientez pas contre ma pauvre et chétive personne, soyez clémentes...
Groupe de gauche .
— Quelle journée I
— Quelle guigne ! hein ?
— Pour une déveine soignée, c'en est une, ou je ne m'y connais pas.
— Oh! vous devez vous y connaître.
— Quel est donc le monsieur qui monte dans la voiture de madame de X... ?
— C'est celui qu'elle mariera à l'automne.
— Gomment?
— Eh, ouil Vous n'avez pas remarqué que tous es ans elle... emploie un monsieur pendant une
saison et qu'elle le marie ensuite?
— Bien?...
— Euh! euh! pas toujours...
— Elle est horrible!
— Oui, mais elle a une si jolie voiture !
— Et puis, on dit qu'elle a des... séductions cachées...
— Tant mieux pour elle!
— Tant mieux pour « eux » surtout!
— Il me semble que les autres étaient plus Jeunes.
— Oh! celui-là n'est pas vieux, il est seulement laid.
Le mail de Z.,.
— Vous attendez votre voiture ?
— Mais oui!
— Est-ce votre mail?
— Eh ! non ! un des chevaux de volée est sur la paille, je n'ai pas pu l'atteler...
A la porte.
— Est-ce que tu es seul, Fred ?
— Maman est assise là-bas et papa est parti voii si la voiture existe encore...
^ Qu'est-ce que tu fais là contre la porte?... —' Moi je regarde les jambes quand on monte en voiture, ça m'amuse beaucoup.
— Ahl je vais rester avec toi, ça m'amusera peut-être aussi.
En dehors contre la grille.
Les deux voyous de la pelouse.
— R'garde donc c'te femme pâle I oh ! la )a î la belle voiture I
— Et que larbins! Malheur!
— G'est-y une cocotte, qu'tu crois ?
— J'crois pas I y a un môsieu !
— Naïf!!!
— Et puis elle est si laide, qu'c'est pas possible qu'elle ait trouvé des gogos pour y payer tout ça.
— T'as raison. C'est une dame de la haute 1 1 1
— Offres-y tes bouquets 1 ! !
— Y sont cuits d'puis l'temps !
— Ça n'faitrien, vas-y toujours!
Courant contre la portière, d'une voix pleurarde :
— Mon bon monsieur, une botte de roses bien fraîches, offrez à madame, ça vous portera bonheur; j'vous en prie, me refusez pas ça.
Le monsieur le repousse.
Changeant brusquement de ton; grossièrement:
— Merci, vieux 1
A la descente des Champs-El/sées.
Les deux jeunes gens dans la petite carriole.
— Eh bien, tes renseignements?
— Ah! ne m'en parle pas 1
— Pourquoi ? l'ami du lad... ?
— Il m'a baragouiné un tas de choses que j'ai mal comprises. Avec ce diable de jargon, on n'entend pas un mot, sans compter qu'il était soûl comme une grive. »
— Alors >
— Une culotte... et complète I..,
— Et qui est-ce qui va payer la voiture f
— Pas moi toujours I
Sur les chaises : Club aes panés.
— Quelles belles voilures I
— Vous trouvez?
— Vous ne trouvez pas, vous?
— Quand on pense qu'il y a la moitié de ces gens-là qui ne savent pas comment ils dîneront ce soir...
— Oh! oh!
— Et qui n'ont peut-être pas déjeuné ce matin 1...
— Je crois que vous exagérez un peu...
— Pas le moins du monde, ma chère amie, etc. Et comme ça tant qu'ii passe des voitures.
Deux gardiens de la paix.
— Misère ! j'y vois plus clair 1
— C'est pas fini, y a encore Mabillel pour se reposer ce soirl