QUATRE HEURES
Au BUFFET. — Un amour de petite femme. Une amis. Plusieurs de la haute crème les accompagnent.
— Qu'est-ce que vous voulez prendre ?
— Un verre de bordeaux?
— Un verre de Champagne?
— Oh ! il est si mauvais ici !
— Je voudrais un verre d'eau glacée, si c'est pos sible.
Tous se précipitent.
L'amie. — Moi aussi. {Personne ne bouge.) L'amour de petite femme, — Voyons, je voudrais bien parier aussi un peu.
Tous. — Quel cheval voulez -vous?
— Je voudrais un cheval qui fût à beaucoup contre i.
— Ah I
— Est-ce que ça n'existe pas ?
— Si, mais vous n'aurez aucune chance ?.„
— Ça ne fait rien, cherchez-moi ça I...
Elle prend le bras du plus joli des gommeux et s'éloigne avec lui.
— Je ne veux pas parier du tout, mais seulement me débarrasser d'eux, ils sont assommants!!!
— Mon Dieu! ça dépend!
Tribune de droite. — Un groupe très gai. Les femmes assises au dernier banc de la tribune, les hommes debout en dehors, appuyés contre la balustrade. On cause, on rit, on écrit des noms sur des petits papiers qu'on met dans un chapeau.
— Il y a vraiment trop de monde... C'est une vraie bousculade!...
— Moi, ça m'est égal, je ne bouge pas !
— Vous ne trouvez pas assommant ce bourdonnement de gens qui parlent tous de la même chose? Albion, Tristan, Pâtre, Scobell?
— Non, j'aime mieux ça que d'entendre parler de Sarah Bernhardt, ou de M. Gambetta; ça me change un peu.
— Vous êtes toujours contente de tout.
— C'est pas comme vous, alors !
— Ne le taquinez pas; il a eu une déveine énorme
cette nuit et il vient d'apprendre qu'il a pris un cheval sur lequel il y a un tuyau, a
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Un... arrangement que fait le propriétaire, sans se préoccuper... des parieurs...
— Un arrangement honnête?
— Bahl sans doute! Le vol n'est le « vol » que parce qu'il est l'exception ; le jour où tout le monde le pratique, il cesse d'exister...
— Allons, le voilà qui divague à présent...
— Si encore je pouvais le replacer à quelqu'un I...
— Qui ça.>...
— Mon rossard. Allons, je vais essayer.
— Bonne chance.
— Avez-vous fini d'écrire les numéros pour la poule?
— Oui.
— Eh bien ! tirons-les 1
Chacun prend un petit papier et tout le monde grogne, même ceux qui ont tiré les favoris.
— Tiens! voilà Y... Il est de retour? Dieu I est-il laid !
— C'est vrai 1
— C'est désolant d'être si laid que ça I
— C'est surtout gênant, parce qu'on est obligé de se faire homme d'esprit, et c'est très fatigant. On ne s'imagine pas combien c'est fatigant.
t^b LE JOUR DU GRAND PRIX
— En parlez-vous par expérience?
— Oh! vous êtes méchante. Ah! voilà Jacques qui revient; eh bien! as-tu placé ton cheval?
— Oui ! Hein! c'est une veine? je l'ai collé à cet imbécile de X... qui est enchanté.
— Allons, tant mieux !
— Moi, je n'aime pas du tout ces balayeuses de couleur, on n'a pas l'air d'avoir de jupons !
— C'est vrai, mais, en nuances vives, cela réveille... Il faudrait mettre deux rangs de mousseline et de valenciennes en dessous, et ça serait très joli.
— Et ces cœurs dessinés en couleur tranchée dans le dos, trouvez-vous cela joli?
— Oui, comme forme; si c'était la peau, ça me plairait, mais en étoffe, c'est lourd.
— Oh ! la peau! ce serait bien bas !
— Moi, je vote pour la peau !
— Ce qu'il y a de charmant, c'est que chacun s'habille à son goût; il n'y a plus de mode, les grasses et les maigres peuvent ainsi être également bien.
— Malheureusement, les grasses mettent toujours ce qui va aux maigres, et réciproquement.
— C'est un peu vrai.
— Voilà les chevaux qui passent.
— - Ce n'est pas la peine de nous déranger, vous
nous préviendrez seulement quand ce sera le Grand Prix.
— Mais c'est précisément lui,
— Ah 1 bon, très bien, alors.
Sur la pelouse.
Deux voyous de quinze à dix-huit ans.
— Comment qu't'es venu?
— A pattes donc. Est-ce que môsieu est venu dans la voiture du président?
— Non, mais j'm'ai amené en voiture tout de même, derrière des bourgeois.
— L'iarbin t'a pas fichu des coups de fouet ?
— Y m'a pas vu! J'suis sauté avant rtournant pour qu'ma livrée choque pas l'sergo.
— T'as des renseignements ?
— Un peul Y avait dans la roulante une belle dame qui jaspinait tout le temps sur les rosses avec un vieux.
— Et alorss?
— Elle a dit, non c'est l'vieux qu'a dit : « On compte sur la course de « Royaumont ». Et la dame a répondu : « Tant mieux, j'aime à voir gagner un des seuls qui courent droit.' »
— Eh bien ! qu'ça veut dire ?
— Parbleu! qu'c'est un cheval qui file pas dans les cordes comme y en a.
— Combien de ronds qu't'as?
— Trois, et toi?
— Deux! allons-y!
— J'aime ça, moi, l'beau monde! R'garde dans la roulante, contre nous, c'te rouge, embaumet-elle assez, hein?
— Ça, c'est une cocotte !
— Faut à môsieu des femmes du monde! Ohl la la!
Au PESAGE. — Deux vieux de l'ancienne gomme se promènent mélancoliquement; chapeaux de forme antique, redingotes ajustées, cravates volumineuses, cols droits arrondis, pantalons clairs serrés du mollet, gants gris-perle, bottines vernies, monocles à monture d'écaillé. L'un est plus blond, l'autre plus brun qu'il y a quinze ans.
— Positivement ce n'est plus ça! tout change. Vous souvenez-vous des anciens chevaux? Je me rappellerai toujours la course de « The Ranger » 1
— Eh bien I et les femmes donc! vous souvenezvous de Gora, cette année-là?
— Il est de fait qu'elle était plus fraîche que maintenant!
— Par exemple, ce que j'aime aujourd'hui, ce sont ces modes collantes ! Une femme ne cache plus
rien, les formes se dessinent avec une vérité saisis-sante...
— Oh I vérité!... si on veut... j'aimais autant les anciennes modes; je me souviens de l'Impératrice dans une ravissante toilette, en dentelle et en taffetas bleu changeant; c'était ici... à la dernière réunion avant le Grand Prix... en 69, je crois...
— Que c'est loin, tout ça I
— Y a-t-il du monde dans la tribune officielle?
— Jamais je ne regarde de ce côté-là.
— Moi, non plus.
— La race masculine n'embellit pas, regardez tous ces misérables petits jeunes gens !
— Ça fait peine à voir.
— Cette façon de relever le pantalon en cerceau autour de la cheville, pour éviter la pluie ou la poussière, est grotesque.
— Que voulez-vous! ils nous semblent ridicules, ces petits, et eux, de leur côté, se moquent probablement de nous.
— Probablement.
M. Jack et M. Fred. — Onze et douze ans Vestes anglaiseSj grands cols, gants peau de chien.
— As-tu parié, toi ?
— Oui, j'ai « Scobell ».
26(. LE JOUR Dtî tjRAND PRIX
— Moi, «Albion », je ne parie pas pour les Anglais.
— A quelle cote as-tu « Albion » ?
— A 5/i ! C'est papa qui me l'a pris, il y a plusieurs Jours.
— Moi, j'ai payé pour avoir « Scobell ».
— Moi, je ne paye jamais pour prendre un cheval ; à égalité ça va encore, mais payer, jamais, c'est un principe!
— C'est comme moi, jamais je ne tire à cinq, et toi?
— Je ne joue pas aux cartes, je ne joue que sur les chevaux I