LE CHOIX DE LA PIECE
Dans la bibliothèque du château. Vieilles tapisseries d'Aubusson; meubles moelleux dans lesquels on enfonce jusqu'aux épaules. Larges divans très bas; statues, tableaux sur des chevalets drapés de peluche; plantes vertes; au milieu de la pièce, un divan circulaire duquel sort un immense palmier, dont les gigantesques feuilles s'étendent dans tous les coins, ou s'écrasent contre le plafond comme de grosses pattes. Les invités sont réunis. 11 s'agit de choisir définitivement la pièce que l'on jouera. Tous les jours on en parle vaguement, mais aujourd'hui chacun doit donner son avis; on va causer « sérieusement », il faut cette fois décider quelque chose. Tout le monde est présent.
La duchesse. — En douillette de soie gorge de pigeon, à capuchon froncé à la vieille, toute parfumée d'iris, un vrai sachet. Boucles blanches dites • à la neige », bonnet en tulle « vapeur du soir»; est plongée dans un grand voltaire en tapisserie. Elle reste là parce qu'elle est chez elle et n'ose pas s'en aller, mais elle se demande à quoi elle
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sert, sinon à enrayer la gaietc de toute cette jeunesse^ et elle songe tristement qu'elle serait bien mieux dans le salon, où son fauteuil est meilleur, et où « Pygmalion », son carlin, doit la chercher partout. Elle ne l'a pas pris avec elle, parce qu'il secoue toujours les grelots de sa petite poste et qu'il aurait pu troubler la séance.
La marquise douairière. — Trône dans un fauteuil à dos droit, raide et majestueux comme elle, dans lequel elle médite sur l'effet qu'elle va produire. Très instruite et énormément prétentieuse; elle a préparé des notes écrites sur le théâtre moderne comparé à celui de 1845. Elle ne craint nullement de gêner la jeunesse et attend avec impatience le moment de prendre la parole. Coiffure a Marie- Amélie a poivre et sel.
Solange. — Etendue sur une dormeuse, s'évente lentement. Quelques prétentions au bel esprit. Cheveux roux, nattés en couro!?ne à la vénitienne.
Arlette. — Pelotonnée en boule au fond d'un crapeau capitonné. Grelotte toujours. Voudrait bien que la pièce fût vite choisie, parce qu'on retournerait au salon où il fait plus chaud qu'ici. Cheveux noir bleu, brillants comme du satin, coiffés très bas.
Françoise, — Cause debout devant la cheminée. Grande dame, intelligente et instruite comme un homme... qui serait instruit. S'intéresse vivement au succès de ce qu'on jouera, et fera son possible pour y contribuer. Cheveux blond doré, coiffure relevée sur la nuque par une petite couronne de comte posée en arrière.
Geneviève. — Gaie, drôle, bonne enfant, s'arrangera très bien d'une t panne » si on ne lui donne pas mieux. Furète en ce moment dans les livres que chacun a apportés. Cheveux blond argent, serrés en queue de postillon par une barrette de saphirs.
Suzanne. — Ravissante, un peu bébête, cause avec Folieuil, dont ses naïvetés font la joie. Il ne la quitte pas pour n'en rien perdre : et elle le croit très amoureux d'elle. Cheveux noirs coiffés à la vierge.
Parmi les hommes, le prince, toujours aimable, et le baron, toujours galant, représentent le côté sérieux... au point de vue de l'âge; puis Folieuil, M. X..., d'Estourdy, de Lablague, et enfin, comme « dessus du panier », M. Cœur, l'académicien, qui daignera prendre part aux débats et donner des conseils.
Après quelques instants du petit papotage indispensable à des gens qui s'installent pour longtemps, Lablague prend place à la cheminée et explique que M. Cœur (l'académicien), qui devait présider, ne voulant passe fatiguer dès le début, le charge de prier chacun de vouloir bien exposer ses idées t le plus clairement possible ». Il sera pris note des titres proposés, et on choisira ensuite.
Folieuil se lève et demande la parole. Il a quelques difficultés à l'obtenir. Personne ne veut lui permettre de la prendre, tout le monde crie à la fols:
— Ne le laissez pas parler I il va tout embrouiller comme l'autre jour!
— Il ne fait jamais attention à rien!
— 11 n'ouvre la bouche que pour dire des choses qui n ont ni queue ni tête!
— Ou les choses à faire rougir 1!!
Folieuil, levant cet accueil peu bienveillant, dé-
clare qu'il renonce sponianémeni à la parole ; aussitôt tout le monde est d'avis de la lui donner.
— Parlez, si vous avez « vraiment » quelque chose à dire.
— Vous pouvez parler assis! dit Ariette, qui frissonne à la pensée que si elle veut à son tour expliquer ses petites idées, elle sera forcée de quitter son fauteuil, qui commence à se réchauffer.
FoLLEUiL. — Je serai bref; je veux simplement demander que tout d'abord on écarte les vieux tt ponts-neufs ».
— Qu'appelez-vous des vieux ponts-neufs?
— Laissez-le donc parler.
— Tout à l'heure vous étiez l'un des plus enragés à l'en empêcher.
— Oui, mais puisqu'il a commencé 1 FoLLEuiL, reprenant. — Les vieux rossignols,
si vous préférez...
— Oh!!!
FoLLEUiL, reprenant. — ... qu'on a l'habitude de jouer partout...
— Lesquels?
— Un exemple?
FoLLEuiL. — Mais le Cheveu blanc, le Cas de conscience, le Village.
— Tout Feuillet, alors?
FoLLEUiL. — A peu près. C'est certainement
très joli, le Village, et je n'ai nullement l'intention de le « débiner », mais enfin, quand on l'a entendu une trentaine de fois... par des amateurs, on désire se reposer un peu.
Le prince, — C'est cependant le théâtre des gens comme il fauti
— C'est doux, élégant, distingué.
— C'est pour cela que ça ne plaît plus! dit aigrerçentla marquise douairière, il faut à la génération actuelle des choses plus accentuées, mais on doit lutter contre cette tendance, et nous lutterons...
M. Cœur lui fait observera voix basse que la génération actuelle étant en grande majorité, la lutte serait inégale.
FoLLiiUiL. — Mon Dieu, Feuillet n'est pas le seul à éviter ; ï Autre motif, V Etincelle, les Sonnettes, toutes ces pièces sont dans le même cas; elles ont eu le sort des jolis airs que jouent les orgues de Barbarie, on a abusé d^elles. Maintenant que j'ai signalé cet écueil, je me tais.
La MARQUISE DOUAIRIÈRE demande la parole; silence profond, — Ce que vient de dire M. de Folleuil est parfaitement dit. {Folleuil salue.) On a tant joué de pièces nouvelles, qu'il vaudrait beaucoup mieux nous occuper de chefs-d'œuvre oubliés;
parmi ceux-là, nous prendrons, si vous le voulez bien, Mercadet...
— Mais Mercadet n'est pas oublié.
— Sapristi non!
— Euii I euh 1 c'est vieillot I...
Suzanne demande au prince ce que c'est que ça.
La marquise, reprenant. — Si vous trouvez que Mercadet ne soit pas assez délaissé pour le choisir, prenons une autre pièce du même auteur: la Marâtre.
— Oh!!!
— Connais pas, mais je me méfie...
— Quel titre !!!
La marquise. — Cette pièce est un chef-d'œuvre; elle fut, si je ne me trompe, représentée en 1848...
— C'est ça qui aura fait tomber le gouvernement de juillet!... quand un gouvernement permet de représenter des choses pareilles, il est malade!
— Le fait est que ça a un parfum sépulcral, ce machin-là...
— Quel machin?
— Ce qu'a dit la marquise...
— Je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit; d'Estourdy parle haut tout le temps.
FoLLEuiL. — Je redemande la parole, La MARQUISE. — Mais je l'ai, et...
FoLLEuiL, jouant la confusion. — Oh! madame ! pardon, je croyais que...
La marquise annonce d'un ton pointu qu'elle à dit tout ce qu'elle voulait dire.
Un soupir satisfait lui répond,
— Allons, parlez, Folleuil.
— Nous écoutons religieusement.
— Vous avez une idée?
— Vous avez trouvé quelque chose?
Folleuil. — Moi? Rien du tout.
— Vous avez demandé la parole.^
Folleuil, bas. — C'était pour faire taire celte vieille épave, voilà tout.
M. Cœur (l'académicien) se lève, et explique que : s'il est nécessaire d'éviter le répertoire habituel des salons, on peut néanmoins choisir parmi les auteurs aimés de ce public d'élite. Certes, il ne faut jouer ni le Caprice, m II faut qicHine porte soit ouverte ou fermée; mais pourquoi ne joueraiton pas Louison, ou le Chandelier, ou n'importe quelle autre pièce du même auteur? (// se rassoit.)
Folleuil dit que c'est une idée à creuser.
— Voyons, il faut chercher... Ah! Loren^accio^ par exemple ! C'est simple, court, facile à jouer, il n'y a que vingt-sept personnages... {Stupeur.)
— Décidément FoUeuil ne respecte plus rien Il blague Musset et M. Cœur 1 où cela s'arrèterat-il )
Geneviève propose hardiment de jouer une pièce de Labiche.
— Y a-l-il rien de plus joli, de plus drôle que le Plus heureux des trois, ou le Cachemire X. B. 7"., ou Un pied dans le crime ?
Suzanne interrompt. Elle ne connaît pas la pièce, mais, dans le litre, madame de X... ne verra-t-elle pas une allusion? tout le monde rit, Suzanne rit aussi; elle prend un petit livre qu'elle tient surses genoux, l'ouvre et dit :
— Je propose une pièce des Français, les costumes sont tout indiqués, ce qui simplifie beaucoup, et ils peuvent être fort jolis, si on les réussit.
— Ah! voyons!
— Qu'est-ce?
Suzanne. — Voulez-vous voir ? [Lisant.) : a Madame Murer. — Robe anglaise toute ronde, de couleur sérieuse, à bottes, sans engageantes, sur un corps serré descendant bien bas; un grand fichu carré à dentelles anciennes attaché en croix sur la poitrine; un tablier très long sans bavette, avec une lar^e dentelle au bas; des souliers de même étoffe
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que la robe; une barrette anglaise a rubans sur la tête, et par-dessus un chapeau de satin noir à rubans de même couleur.
« Eugénie. — Robe anglaise toute ronde...»
— On l'a déjà dit...
— Vous recommencez...
Suzanne, continuant. — Toute ronde, de couleur gaie, à bottes, comme celles de madame Murer, le...
— Ah ! je savais bien qu'on l'avait déjà dit... Suzanne, continuant. — « Le tablier de même
que sa tante; des... »
— Ah! l'autre est la tante? j'aime à m'éclairer, moi, et, jusqu'à présent...
— Laissez donc continuer...
Suzanne, continuant. — « Des souliers blancs.. . »
— C'est bien salissant...
— Oh! silence!
Suzanne, continuant. — « Blancs ; un chapeau de paille doublé et bordé de rose; une barrette anglaise à dentelle sous son chapeau.
a Beisy. — Une robe anglaise de toile peinte, toute ronde... »
— A bottes ?
— Barrette anglaise ■ — Assez, assez !
— C'est une pièce des Français, ça ?
— Mais oui.
— Et cela s'appelle ?
— Eugénie.
— Ugénie! oh Imalhaarl
— C'est de qui ?
Suzanne. — Ah ! ça, par exemple, je n'en sais rien.
— Mais vous tenez le livre!
Suzanne. — Tiens, oui. (Lisant.) a Eugénie, drame en 5 actes et en prose, représenté, pour la première fois, sur le théâtre de la Comédie- Française, le 25 juin 1867. »
— Mais l'auteur?
Suzanne. — Ah 1 c'est vrai 1 (Lisant.) « Beaumarchais. »
— Comment, comment, en 67? une première de Beaumarchais.
Suzanne. — Dame! c'est écrit! Ah! non, pardon, 1767.
Solange déclare que, sans jouer Beaumarchais, on peut choisir dans le répertoire des Français. Pourquoi pas le Misanthrope?
— Pourquoi pas Rodogune ?
— On Phèdre?
— Ou la Fille de Roland? pendant que nous nous occupons des choses amusantes.
Françoise penche pour Augier : le Mariage ii Olympe pourrait fort bien réussir.
La duchesse intervient : elle fait observer que,
dans îe choix de la pièce, on ne se préoccupe pas assez de la présence des jeunes filles... Il est certaines choses... le Mariage d'Olympe, entre autres, qui...
FoUeuil affirme qu'il ne faut pas s'inquiéter de ça. Ou les jeunes filles comprennent, ou elles ne comprennent pas. Si elles comprennent, on ne fait aucun mal... nouveau; si elles ne comprennent pas, alors, pas de danger.
Protestations. Le prince et M. X... combattent vigoureusement cette théorie.
On sert le thé, car il est quatre heures et demie, et rien de décidé encore. Tous jacassent.
Le prince et le baron voudraient voir jouer une ou deux scènes d'Henry Monnier. Ils échangent leurs souvenirs.
— Quoi de plus joli que le Voyage en diligence ?
— A lire, oui, mais peut-être cela perdrait-il 4tre joué.
■ — Et le Café militaire ?
— Et la Cour d'assises, et l'Exécution ? ««- Rien ne vaut la Victitne du corridor l
— Je ne me souviens pas très bien de la Victiine du corridor.
— Comment ! vous ne vous souvenez pas ? Celui qui transporte son poêle et sa caisse de capucines...
on dit qu'il est l'amant d'une bonne... et puis après qu'il en est le père... vous savez bien.'*
— Parlaitemer.t, parfaitement... c'était une absence.
Ariette est assise à terre devant la cheminée, pour mieux se chauffer le dos. Elle parlera tout à l'heure, si elle a très chaud.
La marquise explique à M. Cœur, qui le sait très bien, que Zola est le Manet de la littérature; M. Cœur voudrait bien s'en aller, mais quand la marquise tient quelqu'un, c'est solidement, et bon gré, mal gré, il faut écouter, ou, du moins, en avoir l'air.
Françoise se dispute avec d'Estourdy, au sujet de Beaumarchais.
— Je vous assure, madame, que Beaumarchais est mort avant la fin de la Révolution.
— Mais non, il est mort tout à fait à la fin du siècle, ou au commencement de celui-ci.
— Jamais de la vie.
— Mais si, du reste, c'est bien simple : nous allons le chercher dans Bouillet. Là, voyez-vous ? « Caron de Beaumarchais, né à Paris en 1732, mort en 1799. »
— Oh! si vous cherchez dans le dictionnaire, il n'y a plus de discussion possible, alors, dans ces conditions-là 111
On se rassoit et on reprend où on en était resté, ce qui est, -ntre parenthèse, très difficile à préciser.
Folleuil s'empare de la parole, il dit qu'une opérette serait bien plus amusante.
— Oui, mais laquelle?
— La Belle Hélène.
— Ohl non.
La duchesse s'oppose formellement à ce qu'on Joue la Belle Hélène, à cause des jeunes filles. Elle ne regrette plus d'être restée; c'est Pygmalion qui doit rognonner tout seul au salon. Pourvu qu'il ait à boire, encore I
Ariette se décide enfin à parler; elle offre Actéon, opérette mythologique de Ouvert; c'est facile à monter, quatre personnages; la scène se passe dans une forêt, aux environs de Mégare, un pays chaud !
Personne ne connaît la pièce, on demande à Ariette un court résumé.
Arlette. — C'est bien simple; un seul acte. Au début, Clytie pleure...
— Qu'est-ce que c'est que Clytie?
— Ah ! oui ; il faudrait savoir...
Arlette. — C'est une jeune villageoise , Clytie..., une villageoise grecque..., par conséquent un joli costume. Elle raconte, qu'il ne lui reste qu'à se faire périr, parce qu'elle a été séduite par
Aciéon, un jeune chasseur crès qommeux du pays. Diane arrive, et Clytie lui dit : « Vous êtes déesse; moi, pas; vous êtes immortelle; moi, pas ; vous dédaignez les hommes; moi, pas; vengezmoi d'Actéon. » Diane le lui jure et l'admet au nombre de ses nymphes... Ah! j'oubliais de vous dire qu'il y a des nymphes..., encore de jolis costumes... Paraît Chiron, elle vient de l'envoyer en Arcadie, à la recherche d'Endymion, un berger pour lequel elle a un léger béguin...
— Qui?
Arlette. — Diane, naturellement. Chiron lui raconte qu'il a trouvé Endymion chez lui. « Étaitil seul? s'écrie Diane, jalouse. — Non. — Je m'en doutais! — Son troupeau était sorti, mais il avait gardé avec lui un veau qui était malade. » Diane se rassure, et donne l'ordre â Chiron de retourner illico en Arcadie, et de lai rapporter le soir Endymion dans son temple d'Éphèse, cù elle le rencontrera comme par hasard. Chiron dit oui, très poliment, mais au fond il bougonne. « Rapporter cet animal d'Endymion à Éphèse!... quelle course!...» Pendant qu'il se lamente, Actéon arrive, 11 semble absorbé; Chiron l'interroge, il avoue qu'il aime une déesse. — Laquelle ? — La déesse de la chasse. Chiron est ahuri, mais Actéon lui affirme qu'il est décidé à se cacher pour voir Diane qui prend un
bain ce soir. Il invoque Jupiter, l'invocation est très bien, a Ah ! dit-il, si je pouvais, pour la surprendre, obtenir d'être transformé en quelque chose... avec des pattes... ou en n'importe quoi... avec des ailes... ça ne serait pas mal, ça! Jupiter me le doit; si j'épouse Diane, il devient mon beaupère, et il est bien permis de faire une petite avance à son gendre. Oh! Jupiter, je t'invoque! Mon pauvre ami, jt t'invoque 1 Gristi ! ne me refuse pas ça. » Jupiter l'exauce. Il voit au bain Diane qui est cagneuse ; elle le change en cerf, puis consent à le débarrasser de ses bois, à la condition qu'il fera le bonheur de Glytie, à laquelle elle donne le pouvoir de lui rendre... l'accessoire qu'elle vient de lui enlever. — Voilà.
— Ça serait assez gentil, cela 1
— Les costumes seraient amusants.
— Surtout au moment du bainl Nous ne nous plaindrions certainement pas!...
Ici, une pause et un silence, chacun semble acquiescer, quand tout à coup Folleuil réclame la parole :
Folleuil. — Moi, je croîs avoir quelque chose de mieux à vous proposer. Il faut jouer Saiil que nous transformerons en opéra-bouffe. D'Estourdy va nous faire tout de suite la musique, et chacun travaillera aux couplets.
— Qu'est-ce que Saûl?
FoLLEuiL. — C'est ravissant.
— Mais, je ne connais pas ça, moL FoLLEuiL. — Cest de Voltaire.
— Ohl
FoLLEUîL. — Traduit de l'anglais.
— Et cela n'est pas trop... raide?
FoLLEuiL. — Ah! dame! il y a quelques passages un peu... un peu...
— Un exemple?
FoLLEUiL. — Eh bien, David raconte que son fils Ammon s'est avisé de violer sa sœur Thamar, et Abigaïl (sa femme), à laquelle il fait cette confidence intime, lui dit : « Ce n'est que cela! vous criez ! je croyais qu'on vous avait volé votre argent. »
— C'est tout.>
FoLLEuiL. — Non, il y a encore d'autres petites choses ; ainsi, à la fin, quand David qui a toujours froid aux pieds...
Arlette. — Gomme moi?
FoLLEuiL. — Non, pas comme vous... il veut qu'on aille lui chercher pour le réchauffer la petite Abisag de Sunam qui a quinze ans.
— Oh!
FoLLEuiL. — Pourquoi dites-vous « oh ! » Je crois que ça feiait un opéra-bouffe plus fantastique-
mentdrôle que tout ce qui a été joué jusqu'à présent.
— Décidément, Folleuil, vous vous moquez de nous. Autre chose !
— Vouîez-vous du a naturalisme »?
— Pourquoi pas?
— Mais quoi?
— Henriette Maréchal.
— Thérèse Raqiiin^ plutôt, pendant que nous y sommes : un peu plus ou un peu moins...
Folleuil propose de faire une pièce de Madame Bovary, en se dépêchant un peu... et en simplifiant...
M. Cœur rappelle de sa plus douce voix que le nom de Dumas n'a pas encore été prononcé.
— C'est vrai, on pourrait jouer l'Etrangère.
— Ou le Fils naturel.
— Oh ! non, à cause des jeunes filles !
— Et puis, il y a dans le Fils naturel des phrases qui ne peuvent passer que très bien dites, a Tant pis pour son pèrel s'écria l'ambassadeur d'Angleterre qui était présent. » Vous comprenez qu'une phrase comme celle-là dite par un de nous...
— Eh bien, l'Ami des femmes?
— Moi, dit Geneviève, j'aimerais bien mieux une jolie petite comédie triste...
Suzanne pousse un cri. Elle se rappelle une pièce ravissante...
C'était aux Variétés qu'on jouait ça... il y a longtemps déjà... C'est la première pièce drôle qu'elle a vue après son mariage... II y a un acte dans un bureau de tabac, un autre à Mabille, où un notaire qui se nomme « Piedalouette » danse sur les mains un quadrille fantaisiste; on voit Edmond dans sa grotte; et puis il y a un acte au Cirque, avec de vrais chevaux...
— Ça n'est pas très pratique...
— Qu'est-ce que c'est que cette pièce-là?
— Ca s'appelle le Tour du Cadran.
La duchesse, qui est énervée, propose que chacun écrive le nom d'une pièce sur un petit papier; on mêlera dans un chapeau et on fera tirer. La personne qui aura écrit le nom qui sortira, choisira son rôle dans la pièce. On est donc prié d'écrire son nom au-dessus du titre préféré.
M. Cœur trouve que cette idée est excellente et tout le monde écrit, c'est-à-dire Folleuil, Le Prince, M. Cœur, Ariette, Françoise et Geneviève.
Geneviève. — La Petite Marquise.
M. Cœur. — Cannosine.
Françoise. — La Contagion.
Folleuil. — Saiil.
Ariette. — Actéon.
Prince de Grenelle. — Café militaire.
La marquise est piquée et se désintéresse do
la question ; Solange plane trop au-dessus pour s'en occuper directement; le baron d'Estourdy et de Lablague n'ont pas de préférence. M. X... dort et Suzanne n'a pas compris. Lorsque d'Estourdy a suffisamment remué les petits papiers, on fait tirer la duchesse.
C'est la Petite Marquise qui sort. La duchesse propose de distribuer les rôles; on enverra une dépêche à Paris, et les brochures arriveront demain matin. La petite marquise sera Geneviève; Solange et Françoise, qui ont deux beautés absolument différentes, joueront Martine et Georgette; la femme de chambre sera tirée au sort entre Suzanne et Ariette. Pour Vergazon et le chevalier, le prince et le baron sont indiqués; mais, qui sera Max de Boisgommeux.^ Folleuil ne veut pas de rôle, et d'Estourdy et Lablague en veulent trop. Enfin il est convenu qu'on va décider cela dans la soirée et que dans trois jours on répétera, le livre à la main.
Folleuil demande et obtient la place de souffleur. Il réclame d'avance un peu plus de suite dans les idées des acteurs, et espère qu'on ne rencontrera pas, à l'exécution, autant d'obstacles que pour le choix, car il est six heures et demie, et vraiment la séance a été longue; on aurait pu commencer par où on a fini.