LA REPETITION
k Paris, chez la duchesse.
Une immense galerie ouvrant sur le jardin d'hiver, les murs couverts de vieux cuir espagnol, à larges deurs sur fond d'or. Portières et rideaux de tapisseries a personnages, sièges varie's. Canape's, divans bas. S, téte-à-têtes, X, poufs en cuir, en peluche, en tapisserie, en vieux damas broché, etc., etc. Au milieu de la pièce, une grande cheminée Renaissance, dont les deux montants représentent des moines merveilleusement sculptés.
A un bout de la galerie, le billard; à l'autre bout, le théâtre, qui n'est pas complètement terminé; il fait face à la galerie et est adossé, tout en la laissant libre, à la baie qui ouvre sur le jardin d'hiver. Des deux côtés du théâtre, les coulisses, qui manquent un peu d'espace. Il est deux heures; un grand va-et-vient.
La duchesse, assise dans une grande bergère, disparaissant presque dans l'intérieur de la cheminée; « Pygmalion » pelotonné sur ses genoux, a un paletot de peluche grenat, galonné d'or.
La marquise douairière, debout, cause avec M. X... —
Chapeau Paméla qui semble avoir été conservé dans une armoire depuis i835; manchon énorme et ballonné.
Geneviève, arrivée très exactement à deux heures moins un quart. — Elle a enlevé son chapeau et repasse son rôle.
roLLEUiL, debout sur le théâtre, dirige les domestiques et les ouvriers.
Le prince de Grenelle lit attentivement Vlntransigca '.t, qu'il tient plié sur sa brochure.
Le baron pioche consciencieusement son rôle en faisant le tour du billard.
Françoise. — Donne des conseils à Folleuil, qui s'en passerait bien, étant absolument décidé à ne faire qu'à sa tête.
FoLLHUiL. — Madame la duchesse, si on ne commence pas à répéter, on n'aura pas fini à huit heures...
— Mais, mon cher enfant. Je ne vous empêche pas de commencer, moi ; au contraire, j'attends.
— Eh bien alors, commençons.
Françoise fait observer que d'Estourdy, qui joue Max de Boisgommeux, n'est pas arrivé. Folleui! devient nerveux.
— Mais Solange et Suzanne manquent aussi?
— Et Lablague non plus n'est pas là
— Pour Solange, ça ne fait rien puisqu'elle n'est que du deux!...
Le prince quitte un instant sa lecture, pour
affiraier que ces dames n'arriveront pas avant trois heures.
— Mais pourquoi?
— Parce qu'elles sont au cours de M. Cœur. parbleu I
— Patatras l personne n'a pensé à ça en fixant le jourl
— Ehbien.maisalorsilne viendra pas non plus?
— Qui ç"?
— M. Cœur,
— Mais d'Estourdy, il pourrait bien être exact; il n'est pas au cours, lui, je présume?
Entrée de d'EsxouRDY ; il fait mille excuses à la duchesse. Il a le nez violet et les oreilles bleues.
— Eh bien, à présent, on peut commencer, il ne manque plus qu'Ariette, qui ne joue pas, ainsi...
D'Estourdy est très étonné qu'elle ne soit pas arrivée. Il l'a rencontrée il y a trois quarts d'heure, dans la rue de la Paix; elle lui a dit qu'elle venait ici. Elle était en coupé, ensevelie sous des fourrures, it entourée de boules d'eau chaude. Qu'est-elle devenue?
FoLLEuiL. — Voyons, commence-t-on, oui ou non?
Françoise. — Mon Dieu, on ommence! vous n'êtes pas à votre place, ainsi de c[u ji vous plaignezvous?
FoLLF.uiL. — Si VOUS croycz que c'est amusant de se fourrer d'avance dans une niche pareille? vous vous trompez, madame, on est ramassé comme une boule, là dedans I
Françoise. — C'est vous qui avez demandé à être souffleur, Folleuil?
FoLLEuiL. — Je sais bien, mais ce n'est pas une raison pour désirer passer ma vie dans la loge.
D'EsTOURDY. — Eh bien, nous sommes prêts.
Le prince plie \* Intransigeant, qu'il remet soigneusement dans sa poche, et demande la parole:
— On ne peut, dit-il, commencer, tant que Lablague ne sera pas arrivé.
— Mais ça ne fait rien, les rôles de domestiques sont absolument insignifiants, Folleuil dira ce qu'il y aura à dire.
— Très bien; on peut répéter les premières scènes; Suzanne n'est que de la scène viii, elle arrivera pendant ce temps-là.
Folleuil, appelant. — « Henriette! » c'est la vicomtesse...
Geneviève. — Présente.
Folleuil, continuant. «- « Boisgommeux, » qui estd'Estourdy, et « Kergazon, » qui est le prince...
Le prince. — Non, ça n'est plus moi l (Stupeur générale.)
La duchesse, inquiète de voir tout manquer au dernier moment. — Comment, ce n'est plus vous ?
— Non, Lablague me remplace. Ce sera beaucoup mieux ainsi. Vous étiez tout le temps à me répéter : « Mais Baron ne disait pas ça comme ça ! — Mais ce n'est pas du tout la voix de Baron ! » Je n'aurais jamais attrapé la voix de Baron, et je serais devenu enragé...
— Mais Lablague ne saura pas un m.ot.
— Il sait très bien. J'ai été le réveiller ce matin pour m'en assurer.
— Mais il faudra qu'il se grime affreusement, tandis que...
— Tandis que moi, j'étais affreux sans me grimer ; merci, comtesse, vous êtes gentille comme tout.
— Ce n'est pas cela, mais Lablague sera très mauvais dans ce rôle-là...
— Pas du tout, et tenez, vous allez en juger, le voilà !
Entrée de Lablague; on l'accable de reproches. Il afïirmequ'il n'est nullement en retard, il est trois heures précises...
— Comme la répétition devait commencer à deux heures...
— Jamais de la vie!
Petite discussion. Enfin on commence. La duchesse, le prince et la marquise viennent s'asseoit au rang de fauteuils placés devant le théâtre.
FoLLEUiL, à M. X... qui se préparait à s'asseoir. — Voulez-vous, monsieur X..., avoir l'extrême obligeance de venir lire les deux lignes du domestique? Je les dirais bien, mais ça nuirait au jeu de scène...
— Très volontiers. {M. X... se dispose à grimper sur le théâtre par le devant.)
{Cris.)
— Pas par là!
— Vous allez tout faire chavirer I
— Faites le tour par la coulisse. Là, ca y est! Maintenant, les trois coups... Ah! une canne, s'il vous plaît?
Le prince passe sa canne. Folleuil la prend sans la regarder et tape vigoureusement la pomme à terre.
Le prince, timidement. — Tapez pas tout à fait si fort... c'est un pavé de turquoises, et...
Folleuil. — Ah ! pardon ! C'est une belle canne î Oh ! c'est vrai, quelle magnifique pomme! en voilà une idée d'avoir une canne comme ça ! (a M. X...) Allons! préparez les tasses!
Monsieur X... — Quelles tasses ?
Folleuil. — Vous avez la brochure en main :
a Au lever du rideau Joseph prépare les tasses pour le café. »
Monsieur X... — Ah! je suis Joseph! c'est que j'ignorais que je fusse Joseph. (// prépare les tasses.)
FoLLEuiL. — La lettre? Allons, Lablague, apportez la lettre.
Lablague. — Maie je n'aurai pas le temps de ressortir pour mon entrée.
— Mais si, mais si.
Mouvement de scène. On répète un instant. Au moment où Henriette s'écrie: « Oh! cette voix, surtout, cette voix!... » le prince prend la parole de son fauteuil :
— Vous voyez, ça va bien mieux qu'avec moi : il a attrapé la voix, lui, positivement, il l'a attrapée 1
Foileuil supplie qu'on n'interrompe pas; il esi impossible de rien obtenir dans des conditions pareilles.
Françoise, qui était entrée dans la coulisse, vient s'asseoir avec les spectateurs. Elle n'est pas de l'acte.
Geneviève, cherchant dans le tiroir de la petite table et ne trouvant rien. — Sapristi ! Foileuil, les numéros des fiacres n'y sont pas?...
— Quels numéros.^
LES COMÉDIENS DE CUATEAU Soj
— Eh bien! les numéros de fiacres, que je dois Tiontrerà Boisgommeux.
— Ah ! c'est vrai !
— Il faudra faire attention aux accessoires, car enfin, si pareille chose arrive à la représentation, vous pensez bien que ce n'est pas moi qui aurai l'idée, ce jour-là, d'aller visiter la petite table...
— Ca serafait, soyez tranquille.
Monsieur ^X..., -passant sa tête. — Est-ce que je puis m'en aller maintenant?
— Mais certainement, il y a longtemps que vous devriez être parti. (M. X.,. va s'asseoir.)
Un temps d'arrêt. Entrée de Suzanne et de Solange en toilettes éblouissantes. Interruption complète de la répétition. Ces dames interpellent .es acteurs :
— Pourquoi n'étes-vous pas venue, Geneviève? Geneviève, avançant au bord de la scène. —
Moi, je n'y vais jamais 1
— Vous avez tort! C'était ravissant I des toilettes! Odette, surtout, était d'un réussi I et // a parlé ! Il
— Sur quoi ?
— Ah ! ça, par exemple! je ne pourrais pas trop vous direi mais, demandez à Solange, elle doit le savoir.
La bêtise de Suzanne amuse tellement Fol^euil,
3o8 LES COMÉDIENS DE CHATEAU
qu'il se hisse sur le théâtre et s'assoit les jambes pendantes dans sa loge de souffleur pour l'écouter et la voir. Dans la salle on questionne Solange-
— C'était admirable 1
— Sur quoi a-t-il parlé?
— Sur l'hérédité. Il s'est surpassé!
FoLLEUiL. — On dit toujours ça. On abuse de
cette formule.
La marquise douairière objecte d'un ton pointa que M. de Folleuil a la critique facile, et que les choses littéraires ou philosophiques ne sont pas à la portée de tout le monde.
Folleuil s'incline vers la marquise et demande à Suzanne si elle veut bien se préparer à entrer en scène, parce que ça va être à elle dans un instant.
Suzanne passe derrière le théâtre pour enlever son chapeau et la répétition reprend.
Folleuil. — A vous, à vous, madame!
( Voix de Suzanne dans la coulisse.) — A moi ?
— Mais naturellement. Vous entrez au mot « siècle » quand Kergazon dit : a n'est pas une chanson du quinzième siècle ».
(Entrée de Suzanne.) — « Bonjour, monsieur! » Tiens ! ! ! Où est le prince ?
Lablague. — Je le remplace aussi bien que js puis, quoique avec moins de grâce.
— Ah ! bravo ! ! bravo 1 !
— Très joli I
— Il sait des vers par cœurl
— Et de Ponsard encore ! ! 1 FoLLEuiL, agacé. — Quand on y sera?... Suzanne. — Mais le prince? Pourquoi n'est-ce
plus lui ?
FoLLEUiL. — Ça remb**tait!
( Voix indignée partant de la coulisse et des spectateurs.) — Oh ! ! l oh ! II oh ! ! I
Suzanne, vexée. — Comment, ça... l'embêtait de me prendre sur ses genoux? Car il me prend sur ses genoux, à la fin de la scène.
Le prince, se levant. — Permettez, chère madame, permettez, Je ne...
FoLLEUiL, donnant un formidable coup de poing sur la scène. — Mais, sac à papier! si chacun se met à raconter ses petites affaires, nous n'en finirons jamais ! et j'ai la crampe, moi 1
[On reprend.)
Suzanne, jouant. — « Je suis une honnête fille, moi, monsieur, j'ai des amants !... »
FoLLEUiL. — Pardon; voulez-vous, madame, avoir la bonté de reprendre votre réplique.^ vous dites : «J'ai des amants. » C'est : « Je suis une honnête fille, moi, monsieur, j'ai un amant! » qu'il faut direll!
Suzanne. — Ah I je veux bien, moi; mais ça ne
JIO LES COMÉDI.^NS DE CHATKAV
valait pas la peine d'arrêter pour ça' vous qui êtes pressé...
{On continue.)
Lablague, jouant. — « Venez alors ! » (// veut la faire asseoir sur ses genoux, elle se débat.)
FoLLEUiL. — Il ne faut pas vous débattre; vous avez accepté l'arrangennent que Kergazon vous offre; il faut faire la chose de bonne grâce.
Suzanne. — Mais pas du tout 1 C'était bon quand c'était le 'prince; il était assez vieux, lui! Mais avec Lablague, ça change!... Il me sembla qu'avant de déranger tout ça, on aurait bien pu me demander sur les genoux de qui je voulais m'asseoir?
FoLLEuiL. — Allons, boni en voilà bien d'uno autre à présenti si on est obligé de s'occuper de ces choses-là?
Lablague. — Allons, baronne, asseyez-vous tranquillement sur mes genoux! Je ne bougerai pas plus qu'un fauteuil, qu'un honnête fauteuil...
Suzanne, s' asseyant. — Surtout ne me faites pas detarce ! hein?
FoLLEuiL. — « De farce! » Elle a vraiment des tdéesl...
L'acte s'achève péniblement. Folleuil propose de ;ontinuer immédiatement, on refuse. Il est cinq heures, c'est l'heure du thé, on meurt de faim; on
recommencera après avoir mangé. Folleuil hausse les épaules et sort difficilement de sa niche en disant :
— Cristil comme on vous sifflerait, si c'était pour de vrai? ça ne marche pas, mais là, pas du tout et il vous reste trois jours, « trois jours », vous m'entendez bien?
— Allons, Folleuil, buvez votre thé et ne grognez pas comme ça.
— Oh! vous savez, moi, ce que j'en dis!...
Tout le monde s'approche de la grande cheminée, dans laquelle flambe un feu superbe. Le thé est servi sur une table Henry II, recouverte d'une vieille tapisserie. Arlette arrive. Elle est en retard, parce qu'elle avait tellement froid, qu'elle est entrée se chauffer chez le pâtissier.
— Comment, depuis que d'Estourdy vous a rencontrée, vous êtes chez le pâtissier?
— Mais oui, je n'avais plus le courage d'en sortir.
— Et vous avez... consommé tout le temps ?
— Presque! j'ai tout essayé pour me réchauffer.
— Alors, chère petite, je ne vous offre pas de thé, dit la duchesse.
— Au contraire, il faut lui en offrir.
— Voilà, — dit d'Estourdy, — si vous aviez voulu me prendre avec vous, rue de la Paix, quand
Jia LES COMÉDIENS DE CHATEAU
je VOUS 1 ai demandé, vous n'auriez pas eu froid comme ça.
— Ah ! parce que?
— A deux, on a bien plus chaud.
— Alors, vrai, c'était amusant ?
— Quoi?
— Le cours ?
— Plus que jamais.
Le prince demande qu'on ne parle pas de ça. Ça l'agace, de voir de jolies femmes aller écouter un monsieur qui parle sur l'hérédité... d'une façon convenable... quand on pourrait parler d'une façon ai amusante sur ce sujet...
— Oh! oh!
— Eh bien ! quoi?
— Vous dites des choses d'un raide.
— Moi? madame, vous en avez dit de plus raides que ça. Je me rappelle qu'à un bal en 1847... ^°^^ m'avez fait rougir, et pourtant!...
La marquise douairière est très ennuyée ; il y a vraiment des jours où le prince manque de tact.
Folleuil demande si l'on veut commencer à répéter le deux; on y consent, sans enthousiasme, mais entin, on y consent.
Les spectateurs reprennent leurs fauteuils.
Folleuil. — Monsieur X..., voulez-vous avoir la bonté de venir pour le rôle de « Mouche ».
M. X... se lève d'un air résigné. Lablague offre de faire « Mouche », il n'est pas de l'acte; le baron se propose également, il ne paraît plus qu'au trois.
M. X... se rassoit.
FoLLEUiL. — Une canne? une canne simple, s'il vous plaît?
— Voilai
FoLLEviL, frappant. — Allons! rideau; mais allons donc !
{Voix d'un domestique dans la coulisse.) — Monsieur le vicomte, le système est probablement cassé, mais ça ne veut pas monter.
FoLLEuiL, sortant de son trou. — Ah! bon! voilà autre chose! Jusqu'au rideau qui ne marche pas !
Il disparaît derrière le théâtre. Après un certain temps, le rideau glisse majestueusement sur la tringle, et Folleuil revient à sa place.
Au lever du rideau, on voit d'Estourdy étendu dans un grand fauteuil, la jambe posée sur un tabouret. Solange, à genoux à terre, lui tripote le pied. Au fond, Lablague arrange le fusil et les cartouches.
D'Estourdy, JoM^n^ — « A la bonne heure, on est bien ici!... » Sapristi!.. .
Solange, étonnée, le regarde.
3l4 LES COMÉDIENS DE CHATEAU
D'EsTOURDY. — Vous me chatouillez, crrrl... vous me chatouillez atrocement.
FoLLEuiL. — Voyons, d'Estourdy, répétons-nous sérieusement, oui ou non?
D'Estourdy, venant parlementer devant le trou du souffleur. — Je t'assure que madame m^a chatouillé... je ne peux pas m'empécher de crier et de rire quand on me chatouille!...
Solange, arrivant à côté de d'Estourdy. — Ce n'est pas ma faute, on n'a rien de ce qu'il faut... je dois lui boutonner ses guêtres, je lui avais dit d'avoir les guêtres pour répéter... naturellement il ne les a pas... alors, comme je ne savais quelle contenance prendre au lever du rideau, il m'a dit : « Ayez l'air de boutonner, faites comme si vous boutonniez les guêtres... », et moi j'ai eu l'air...
— Oui, mais trop doucement... ça m'a chaouillé...
FoLLEUiL, résigné. — Y sommes-nous?
D'Estourdy, -douant. — « Viens m'emb.asser, Martine... »
Solange, jouant. — a Je crois bien que j'y vas I s {Elle s'avance lentement.)
D'Estourdy. — Ah î mais il faut y mettre plus de... plus d'empressement que ça...
Solange. — C'est bon, c'est bon, à la représen-
LES COMÉDIENS DE CHATEAU 3lJ
tation; il ne faut pas se dépenser d'avance...
'D'EsTOVRï>Y,jouatît. — « A la bonne heure, c'est la de l'amour ! » (Parlant.) Eh bien, la pipe ? où est-elle, la pipe ?
FoLLEUiL. — Ah ! elle est oubliée probablement I [Sortant à moitié du trou.) Madame la duchesse, pourriez-vous nous faire donner une pipe?,..
La Duchesse. — Mais, mes enfants, où voulezvous que je prenne une pipe, moi? Si vous m'aviez prévenue, j'en aurais acheté une ; mais vous comprenez bien que je n'en ai pas.
D'EsTOURDY, accroupi devant le trou du souffleur ., parlant bas à Folleuil. — Mais il faut absolument une pipe pour cet acte. Fais-en donner une à un des domestiques.
— Impossible! d'abord, tu comprends, ça ouvrirait des horizons à la duchesse... ensuite ça révolterait ces dames...
— Mais, puisqu'il n'y a que moi qui m'en sers...
— Mais si, la vicomtesse aussi est obligée de la toucher, tu sais bien, quand elle dit: <.: Sa pipe, tiens, mon garçon, porte-lui sa pipe... » et qu'elle la regarde amoureusement; comment veux-tu qu'elle regarde amoureusement la pipe du domestique, voyons, là.!>
— C'est vrai. (Haut.) Nous remplacerons la pipe par n'importe quoi... Une petite cuiller, par exem-
3l6 LES COMÉDIENS DE CHATEAU
pie, et la première fois, j'apporterai la mienne.
Svz\iiisE, paraissant brusquement au fond. — La vôtre? vous fumez la pipe, vous?
D'EsTOURDY, embarrassé. — Jamais!... seulement, j'en ai de très jolies... comme bibelots... simplement...
FoLLEuiL, àpart. — Tiens ! tiens! tiens ! [Haut.) Pardon, madame, voulez-vous avoir la bonté de ne pas entrer en scène, lorsque vous avez quelque chose à dire... Vous pourriez même aller vous asseoir dans la salle, puisque vous n'êtes pas de l'acte. Allons, reprenons !
D'EsTOURDY,jOî/<3nf. « Viens m'embrasser, Georgeite. » [Frayiçoîse s' avance gaiement et l embrasse timidement.)
FoLLEUiL. — Allons donc, un peu d'entrain ! Un peu de chaleur! Embrasse-la mieux que ça. Prendslui la tête.
Le baron. — C'est vrai ! Dupuis prenait la tête de Bode et l'embrassait d'une force...! Ce que ça me vexait les premiers jours... [Rires. Le baron se rend compte qu il vient d'avoir ime distraction.)
FoLLEuiL. — Si les spectateurs entament une conversation avec les acteurs, j'aime mieux m'en aller. [A d'Estourdy). Je te dis de lui prendre la tête et de jouer avec plus d'entrain.
D'Estourdy. — Si on croit que c'est facile
d'embrasser comme ça quelqu'un... devant tout le monde... sans avoir l'air très bête... (A Françoise.) Ahl si nous étions tous les deux, allez I je vous la prendrais bien, la tête...
FoLLEUiL, énervé. — Je vous ferai observer que nous avons mis quarante-cinq minutes à répéter une scène et demie ; en tout, cinquante-deux lignes ; si cela continue ainsi...
— Non, voyons, on va répéter rondement.
— Je ne demande pas mieux.
{On reprend.)
D' EsTOVRr)Y , jouant . — « Vous n'êtes pas comme ça, vous deux... hé ?,.. [Françoise et Solange viennent à lui en trébuchant.)
FoLLEciL. — Il faudra, mesdames, surveiller votre manière de marcher. Vous qui marchez si bien, vous n'avez pas fait un pas convenablement depuis que vous êtes là.
Solange. — Ce sont ces jupes longues qui nous font marcher mal; quand nous aurons nos costumes courts...
Françoise. — Nous aurions dû les mettre pour répéter. Vous n'avez pas idée, Folleuil, à quel point il est difficile de se mouvoir dans nos grands jupons...
Folleuil, grognon. — - Vos jupons... Je ne puis pas entrer là dedans, moi 1,..
5l8 LES COMÉDIENS DE CHATEAU
Suzanne, de sa place. — Oh I ! si FoUeuil dit des choses pornographiques à présent I...
FoLLEUiL, crispé. — « Pjraographiques » ? moi ! qu'est-ce que j'ai dit?
Françoise et Solange relèvent leurs jupes très haut, avec des épingles...
FoLLEUiL. — Vous arrangerez cela une autrefois, j'ai fait une observation que je croyais devoir faire; vous me dites que, habillées autrement, vous marcherez autrement; tant mieux 1 je vous crois; continuons 1
Solange, jouant. — a Regarde- moi cette toilette... Regarde-moi donc ça... cette robe, ces jupons, ces bas... »
Françoise, jouant. — « Et ces souïers... t'as pas vu les souïers?... »
Solange, cherchant sa réplique. — a Oui... oui... » {A FoUeuil.) Mais souffle? donc, vous n'envoyez pas le mot... Eh bien... mais qu'avezvous donc? {Criant.) Folleuil?
Folleuil, sursautant. — Ahl pardon, je vous demande mille pardons... c'est que... voyes-rous, je n'y étais pas du tout... vous avez des jambes... oh! mais des jambes, c'est magnifique I eî la comtesse aussi !...
Suzanne. — Ah bien! si Folleuil fait du sentiment, à présent, au lieu de souffler...
Le prince. — Elle appelle ça « du sentiment », elle est adorable I
Suzanne. — Dame! qu'est-ce?
FoLLEuiL. — C'est heureux tout de même que vous ayez retroussé vos jupes aujourd'hui, parce que, si samedi j'avais vu tout ça... pour la première fois... j'aurais perdu la tête comme aujourd'hui...
D'EsTOURDY, agacé, passant sa tête au fond. — Ne retardez pas trop mon entrée, si c'est possible, je sais ma grande scène dans ce moment-ci, tout à l'heure je ne saurai peut-être plus.
— Voilà I voilà 1 dans un instant...
D'Estourdy fait son entrée, Geneviève tombe dans ses bras.
FoLLEuiL. — Voyons, allez-y tranchement, de l'élan; la brochure porte: « Embrassements, transports. » Il faut respecter le texte; allons, un peu d'entrain, mettez-y chacun du vôtre...
La duchesse. — Mais je n'ai jamais vu une pièce où on s'embrasse tant que ça.
FoLLEuiL. — Mais non, mais non, madame la duchesse... ça fait cet effet-là... au premier abord... mais, au contraire... c'est étonnant comme on s'embrasse peu... en y réfléchissant bien...
La duchesse se tait. Il n'est plus temps; la pièce est sue, c'est-à-dire sue... si l'on veut; mais enfia
elle est apprise. C'est égal, une autre fois, elle lira avant.
D'EsTOURDY, jouant agenouillé aux pieds de Geneviève, — a My little marchioncss! »
Geneviève. — « Darlingl darling! »
D'EsTOURDY. — a For ever, n'est-ce pas? for ever?.,. »
Geneviève. — « Oh 1 yes... yours, yours for ever... and nothing can prevent me being yours...»
FoLLEuiL. — Arrêtez, arrêtez, il n'y a pas moyen de vous laisser prononcer ainsi, c'est épouvantable...
Geneviève. — Indiquez-moi, Folleuil^ je répéterai... moi je ne sais prononcer en anglais que : t I love you... »
FoLLEuiL.—Pourquoiçaplutôtqu'autrechose.^...
D'EsTOURDY. — C'est moi qui le dis à ma réplique, on pourrait changer peut-être?...
FoLLEUiL. — On verra ça après. Continuons; attention 1 c'est la scène capitale.
A partir de là, l'acte marche à peu près. Geneviève est très drôle et d'Estourdy pas mauvais du tout.
Les spectateurs sont enchantés. La duchesse, qui n'a jamais vu la Petite marquise, finit par s'amuser extrêmement; le prince affirme que la pièce se présente ainsi sous son véritable aspect, tandis
qu'aux Variétés le vicomte de Boisgommeux et Henriette de Kergazon étaient toujours le cocher et la femme de chambre des Sonnettes; l'illusion n'existait pas.
Lablague raconte à la marquise douairière qu'il a vu dans les journaux qu'on allait reprendre le « machin » qu'elle voulait leur taire jouer au lieu de la Petite marquise.
— Quel « machin? »
— Vous savez bien... de Balzac... On le reprendra à l'Ambigu, avec Fargueil...
La douairière répond d'un air pincé que ce « machin » qui s'appelle la Marâtre est une œuvre admirable. Lablague proteste qu'il n'en a jamais douté.
Folleuil cherche à faire cesser les conversations el demande qu'on dépêche le trois, lorsque d'Estourdy a l'idée de regarder à sa montre; il est sept heures, il n'y faut pas songer. On se prépare à partir. Où donc est Ariette? elle n'est pas dans la galerie. On cherche partout du côté du feu, on appelle ; enfin, une voix éloignée, partant du jardin d'hiver, répond : « On y va », et on trouve Ariette pelotonnée en boule sur un coussin qu'elle a emporté, et installée sous le gros tuyau d'eau bouillante qui chauffe la serre. Elle quitte à grand'peine ce coin, où elle était parvenue à se réchauffer com-
plètement. Elle offre d'emmener trois personnes dans son coupé, si ça peut l'empêcher d'avoir froid. Folleuil supplie qu'on travaille sérieusement jusqu'au lendemain; qu'on se rende compte, chez soi, des jeux de scène, des mouvements, etc., afin de n'avoir plus qu'à assembler à la répétition qui sera probablement la dernière. On commencera par le trois et on reprendra ensuite le tout. Il faut être arrivé à une heure précise; cette fois, c'est jeudi, il n'y a pas de cours de M. Coeus.