CHAPITRE m Autour du Verdict
On ne choisît pas tout un conseil de guerre, on choisit son président. En décidant que Dreyfiis comparaîtrait à Rennes, on voulait le faire juger par Jouaust. Et d'abord on s'arrangea pour que le colonel de Saxcé ne présidât pas.
Jouaust s'est défendu d'être franc-maçon, n a écrit aux journaux : « Ce n'est pas moi.
On m'a confondu avec mon frère qui habite Rennes. » Qu'il ne marchât pas, on avait Jourdy. Cela put faire argument dans sa conscience. C'est dans le même esprit que Galliffet nous disait : « Vous vous plaignez de moi ! mais tremblez quejeparte,car vous auriez André. »
Le général Brugêre, à peine investi du gouvernement de Paris, accourut à Rennes. Quel fut l'objet de sa longue entrevue avec le colonel Jouaust ?
Jouaust, dès le premier jour, prit la manière des présidents qui malmènent l'accusé parce qu'ils l'acquitteront. C'est classique . A l'issue de la première audience, quelques spectateurs (}ireat,plus sajges que nous ; « Il
traite l'accusé trop durement. Méfiance î »
Au cours du procès, Jouaust envoyait le lieutenant-colonel Brongniart au capitaine Beauvaispour l'exhorter à ne pas intervenir tout le temps dans les débats.
— Dites à Beauvais que je suis bien de son SLYÏSy mais il se donne l'air d'avoir de l'animosité contre le traître. Il nous nuit plus qu'il ne nous sert.
Jouaust comptait sur la voix du commandant de Bréon. Celui-ci est un mystiqne.Durant tout ce mois du procès il allait se prosterner dans les églises et demandait à Dieu de lui inspirer la plus juste décision. Presque chaque soir le colonel de Villebois-Mareuil s'occupait à le remonter. Bréon c'est un homme à « scrupules x>.
Les délicats sont malheureux Rien ne saurait les satisfaire.
Tout se ramenait dans l'esprit de Bréon à une distinction scrupuleuse entre croire et savoir. Il ne croyait pas à l'innocence de Dreyfus ; il croyait même à sa culpabilité, mais il ne la savait pas. £n outre, il a perdu jadis un procès d'héritage par un faux notarié que les experts authentiquèrent. Ainsi construit, il pouvait se récuser. Il préféra faire bénéficier le traître de ses indécisions où l'on doit voir une sorte de « phobie » .
On dit que Jouaust escomptait aussi le vote du lieutenant-colonel Bron^art. Avec cea
deux voix et la sienne, il eût enlevé l'acquittement à la minorité de faveur.
Il se trahit dans la salle du conseil, quand vint rheure du verdict. Aux termes de la loi, le président recueille les réponses en commençant par le grade inférieur ; il émet son opinion le dernier. « Sans cette utile précaution, la crainte de blesser un supérieur en contrariant son opinion livrerait les membres du conseil d'un grade inférieur à la merci du président et des autres officiers d'un grade élevé (16). » Il n'y a pas de discussion sur la culpabilît é, car elle révélerait à l'avance l'opinion des divers membres du conseil et ainsi le mode de votation choisi n'aurait plus d'utiUté.
Le capitaine Parfait — que le parti français appelait k Plus-que-parfait » — vota oui Profilet, OUI ; Merle, oui ; Beauvais, oui ; Bréon, nox. C'était au tour du lieutenant-colonel Brongniart. De sa voix tout dépendait.
Jouaust plaça son crayon dans la colonne des a non » et attendit.
Brongniart prononça oui .
Jouaust ne put se contenir :
— Comment ! vous trouvez qu'il y a des preuves !
Très déçu, lui-même vota non.
Sur l'application de la peine, il y eut une grande délibération où Jouaust se démasqua complètement et développa les conséquences politiques de la sentence :
— Il faut faire l'apaisement. Un moyen, c'est de lui accorder les circonstances atté-
je uens a vous prévenir que je vais laire casser le jagement du conseil de guerre par la chambre criminelle de la Cour de cassation, pour excès de pourvoir!... » Et il développait la thèse que dès la veille M. Clemenceau avait élaboré : « On nous dira :
taisez-vous, acceptez le verdict c'est la loi ! — Non, ce n'est pas la loi!... La Cour de cassation a donné un mandat limité au conseil de guerre. Il en est sorti sciemment. La Cour de cassation doit faire prévaloir la loi contre ceux qui ont affecté de n'en pas tenir compte. » (L'Aurore, 10 septembre.)
Le dossier était déjà transmis au greffe de la Cour de cassation. Mais Galliflet se mit en travers. Au conseil des ministres il déclara :
— On en restera là. Si vous voulez promener Dreyfus devant tous les conseils de guerre et que tous lui répètent qu'il est un traître, c'est votre afïaire. Quant à moi, si vous dressez la chambre criminelle contre les juges militaires, je donnerai ma démission et je dh*ai pourquoi.
Waldeck fixa son œil bleu et gelé sur ce gêneur imprévu.
Pour entendre la conduite, excellente ce
avaît-îl achevé de prononcer cette magnifique phrase où l'accent et l'évidente honnêteté du personnage ajoutaient du pathétique, que le journaliste vit venir sur leur trottoir un grand vieillard tout blanc qui, en les apercevant, traversa brusquement la rue.
— C'est lui dit le lieutenant-colonel Leborgne.
Et le journaliste terminait son récit par ces mots dont la cruauté doit encore ajouter au supplice du malheureux : « Le colonel Jouaust prit les quais et s'en alla lentement le long de la Vilaine bourbeuse, conune s'il y cherchait la place où noyer la vie dont il meurt. »