CHAPITRE XVn La Justice bt l'Etat sont satisfaits
« Aujourd'hui 9 septembre 1899, le conseil de guerre de la iO* région de corps d'armée, délibérant à huit clos .
« Le président a posé la question suivante:
« Dreyfus, Alfred, capitaine breveté au 14»
régiment d'artillerie, stagiaire à l'état-major, est-il coupable d'avoir, en 1894, provoqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ou un de ses agents, pour l'engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour lui en procurer les moyens en lui livrant les notes et documents renfermés dans le bordereau ? »
Les voix recueillies séparément, en commençant par le grq^de inférieur, et le moins
ancien dans chaque grade, le président ayant émis son avis le dernier.
Le conseil déclare sur la question, à la majorité de 5 voix contre 2 :
« Oui, l'accusé est coupable. »
« A la majorité, il y a des circonstances atténuantes. »
A la suite de quoi, et sur les réquisitions du commissaire du gouvernement, le président a posé la question et a recueilli de nouveau les voix dans la forme indiquée cidessus.
En conséquence, le conseil condamne à la majorité de cinq voix contre deux le nommé Dreyfus (Alfred), à la peine de dix ans de détention
<K Enjoint au commissaire du gouvernement de faire donner immédiatement lecture, en sa présence, du présent jugement au condamné, devant la garde assemblée sous les armes, et de lui indiquer que la loi lui accorde xm délai de vingt- quatre heures pour se pourvoir en revision. »
La moralité publique et le salut national voulaient, contre le gouvernement, la condamnation d'un traître utilisé par une faction. Il ne s'agit pas d'avoir des idées généreuses ; il s'agit d'avoir des idées raisonnables. Ah 1 c'est toujours plus agréable d'absoudre cpie de condaiAner. C'est toi|-
jours commode de détom'ner les yeux et de dire : « Pauvre diable I » Mais le commandant Carrière, dans sa réplique de la dernière heure, a marqué avec une force admirable les devoirs du juge militaire. Je vous engage à lire cette page, qui, faite de fragments du Code, dépasse ce que les plus grands psychologues ont écrit contre la manie du scrupule.
Pour moi, je l'ai souvent répété, j'avais une opinion dans l'affaire Dreyfus, avant de connaître les faits judiciaires. Je me rangeais à l'opinion des hommes que la société a désignés pour être compétents. Je suis allé à Rennes surtout avec le sentiment de l'intérêt public. Ainsi je ne m'y rendais pas avec une âme sans passion. Pourtant, la présence réelle de Dreyfus m'a tout d'abord amolli. Je l'ai plaint. Et si j'avais, dans cette loque humaine, senti un innocent, je me serais retiré de la lutte. Il n'est pas beau d'être le combattant qui passe d'une armée dans l'autre; peut-être me serais- je borné à me taire après deux mois d'explication ; jamais je n'aurais aidé à sceller sur un innocent la pierre d'infamie. Mais j'ai vu, au cours de ces longues audiences, la figure de Dreyfus suer la trahison.
J'ai dit, au bout de quinze jours, à mes lecteurs : « La condamnation est certaine. »
Avais-je donc xm renseignement ? Les juges n'ont parlé à personne mais je voyais le crime assis devant eux.
Réjouissons-nous en toute liberté d'esprit.
La France vient d'être servie.
Et si la peine de Dreyfus est allégée, nous pouvons prendre de cela aussi de la satisfaction. C'est une bête hiunaine, qui respire et qui souffre. Son pire crime, d'ailleurs, n'est pas d'avoir livré les documents énumérés au bordereau, c'est d'avoir servi pendant cinq ans à ébranler l'armée et la nation totale. Or, de cette campagne antifrançaîse menée depuis 1894, il est le moyen plutôt que l'inspirateur.
Les grands responsables, que le châtiment devrait atteindre (14), ce sont les « intellectuels», les « anarchistes de l'estrade», les « mctaphy siens de la sociologie ». Une bande de fous d'orgueil. Des gens qui ont en leur intelligence une complaisance criminelle, qui traitent d'idiots nos généraux, d'absurdes nos institutions sociales et de malsaines nos traditions. Ces pédants révoltés sont en même temps les plus inféconds des hommes. S'il y a des abus et des faiblesses dans notre état-major, s'il y a des parties pourries dens notre société, s'il y a des préjugés à émonder de nos traditions nationales, cette œuvre de révision doit être entreprise dans un sentiment d'amour, avec l'esprit d'un père de famille qui gère les intérêts des siens, et non avec l'audace de ces néroniens qui s'écrient : « Périsse un ordre social qui ne veut pas se plier sur l'idéal que je me suis composé I »
On le remarquera, nous nous abstenonSf
en général de chercher à la conduite de nos adversaires dreyfusards d'autre mobile que leur corruption intellectuelle. Mais enûn. qui veut-on tromper ? Il y a une autre corruption. Ils s'intitulent eux-mêmes « le parti des gens généreux » / Risum teneatis, amici.
Tant d'or jeté dans la bataille rendit un instant le résultat douteux. Il n'est pas bon de laisser les consciences exposées à de si fortes tentations. On aimerait que quelque navigateur judiciaire, un honnête collègue de Bertulus, remontât ce fleuve d'or pour saisir les coupables à sa source.
Que penseriez-vous d'une vigoureuse intervention de la police d'Etat ? Cela vaudrait mieux que d'immoler, comme on l'annonce follement, Roget, Mercier et Gonse à la famille Dreyfus. N'est-il donc pas de gouvernement pour sauver un peuple qui supplie qu'on le sauve ?
En vérité, ce n'est pas pour ce grand honnête homme de Déroulède qu'il faut assembler un tribunal extraordinairCi On paye beaucoup d'impôts en France, mais on y est mal protégé . Si les hommes politiques ne savent pas faire tout leur devoir, je voudrais que ces hommes énergiques qui, dans la nation, ont maintenu les vraies doctrines, prissent une résolution.
Ne nous souvenons plus du traître que pour aimer ceux qui le châtièrent. Exprimons notre reconnaissance à ces officicrst les Mercier, les Roget, les Deloye, environnés désormais d'une iomiense popularité,
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qtii nous donnèrent de magniûqaes exemples de claire raison française. Confions-nons à cette jeune armée, dont nous vîmes les représentants gravir les marches de l'estrade de Rennes. Ils ont resserré et justifié la fraternité française.
Conséquence terrible pour certains : la question de races est ouverte.
Il y a une conscience nationale ; c'est IVntontc de gens qui sont réunis depuis plusieurs générations dans les mêmes institutions sociales pour afiirmer des intérêts moraux communs.
La conscience nationale française a été irritée, froissée, parce cpie des étrangers de l'intérieur et de Textérieur ont votQn nous « faire marcher » . Nous enregistrons avec une immense espérance la victoire de Rennes (16) !