PREMIERS ROUI^MENTS DU TONNERRE
M. le procureur général Quesnay de Beaurepaire, ayant reçu de M. Prinet le dossier complet du Panama, s'en alla l'étudier, durant l'été de 1892, à la campagne. La plume à la main, il dépouilla l'énorme expertise de M. Flory et conclut aux poursuites contre MM. Ferdinand et Charles de Lesseps, Gottu, Marins Fontane, administrateurs du Panama, et contre M. Eiffel. C'était se mettre dans le courant populaire, mais où l'on pourrait trouver des surprises.
Le 18 octobre, jour de la rentrée des Chambres, les députés vinrent en grand nombre au Palais-Bourbon. Dans leurs arrondissements, la plupart avaient été obligés de réclamer la lumière, la lumière complète ; ils s'étaient vantés d'avoir à plusieurs reprises notifié au gouvernement qu'il recherchât toutes les responsabilités; — c'est que le populaire ne comprend pas les nécessités politiques; — mais ce 18 octobre, dans les couloirs du Palais-Bourbon, entre gens de bon sens, ils chuchotent que
s Ce que j'ai vn
les administrateurs du Panama, tous ces Lesseps, tous ces Goltu, furent toujours des réactionnaires et que la République ne doit pas se prêter à leurs efforts pour la salir. Seuls, quelques députés, élus de cette législature et plus préoccupés de popularité électorale que d'autorité parlementaire, menaient un grand tapage de vertu. Ils parlaient de concussionnaires, d'enquête, d'épuration nécessaire, et prétendaient faire approuver de tous leur dure morale. Peu de personnes savaient exactement la liste des vendus. Aussi chacun se méfiait-il, craignant également de paraître redouter la lumière et de se mettre à dos la bande ténébreuse des criminels. C'était joyeux et d'une âpreté méphistophélique de voiries habiles se défiler, les épaules voûtées, avec un visage inexpressif, et d'entendre les malheureux répéter avec les purs dont ils étaient atterrés: « Il faut aller jusqu'au bout, et, s'il y a des vendus, les exécuter. »
Cependant elle demeure difficile, la tâche du gouvernement. L'opinion réclame des poursuites auxquelles la Chambre ne s'opposera pas. On annonce des interpellations, et pour repousser les ordres du jour invitant à mettre la magistrature en branle, il n'y aura même pas ces parlementaires qui, dans le secret de leur cœur, supplient le ministre de les couvrir.
Dès le lendemain de cette rentrée, au 19 octobre, M. Quesnay de Beaurepaire, Procureur général, fit connaître à M. Ricard, Garde des Sceaux, que M. Loubet lui
Alt temps dn Panama
ordonnait d'attendre la décision du gouvernement. 11 exposa en outre les scrupules qui maintenant embarrassaient sa conscience de magistrat, et pour les dissiper, il réclama un supplément d'enquête.
M. Ricard hochait la tête. Pour consentir à cette enquête supplémentaire, il exigea une lettre où le Procureur général assumait la responsabilité du retard.
Le surlendemain 21 octobre, M. Quesnay de Beaurepaire visitant M. Carnot à l'Elysée lui confessa que, depuis son rapport, il était fort ébranlé, notamment sur l'intention frauduleuse. Là-dessus, M. Carnot, d'ordinaire si froid et si réservé, s'anima:
— M. de Lesseps n'est pas^ un homme de mauvaise humeur. Je le croirais plutôt délicat. Seulement sa fougue naturelle l'emporte. 11 raisonne mal et ne sait pas compter; de là bien des actes fâcheux, accomplis sans intention de nuire.
Sur cette préparation, dans les couloirs de la Chambre, on commença de dessiner la résistance. Des farceurs traînaient dans le ridicule et dans la boue M. Louis Ricard. Avant tout, ils raillaient ses deux longues pendeloques de favoris blancs ; ils le dépeignaient solennel, majestueux, préoccupé d'allier la gravité de l'homme d'Etat à l'élégance du gentleman. A les croire, minaudier et boursouflé, il s'avançait d'un pas lent et scandé de charlatan, l'œil éteint, la lèvre morne, le gesteàla Vaucanson. C'était un père noble, attaché à son idée comme
à une fille unique. Leurs journaux ne l'appelaient plus que la « Belle Fatma ».
Cependant le président du Conseil, Loubet, convoquait fréquemment à la place Beauvau M. Quesnay de Beaurepaire.
Assisté, dans ses conciliabules, du ministre de la Marine, Burdeau, il disait :
— Le Parlement est emballé, la presse déchaînée, mon cher Procureur général.
Qu'allons-nous devenir ? Que le procès découvre des députés ayant trafiqué de leurs votes (et MM.de Lesseps ne ménageront personne à l'audience^ la République sera déconsidérée.
Le Procureur général recommandait un moyen transactionnel :
— Le soulèvement de l'opinion ne permet pas l'inaction du magistrat? Eh bien! évitezla poursuite correctionnelle et tenezvous-en à une action en responsabilité intentée par le liquidateur dans l'intérêt des actionnaires et obligataires. Les administrateurs n'étant plus passibles que de dommages et intérêts ne tiendront pas à compliquer leur cas en parlant de corruption, et, d'ailleurs, n'avez-vous pas un gage : Lesseps père, à qui vousmettriezles menottes ?
M. Christophle, gouverneur du Crédit Foncier, consulté par le gouvernement, indiqua le même expédient.
M. Loubet voulait que l'affaire fût purement et simplement classée. Mais cette solution qu'il n'osait pas imposer à M. Ricard, il prétendait que le Procureur général prît sur soi de la réaliser. Et, merveil-
Au temps du Panama 11
leux avilissement du pouvoir! M. Ricard de son côté, bien résolu à ne point résister au cri public de « justice ! lumière ! » cherchait, pour se couvrir contre la rancune des concussionnaires, à laisser au Procureur général l'initiative des poursuites.
Cependant ce magistrat, répugnant à servir de bouclier, répétait à l'un et l'autre ministre :
— Je ne suis qu'un agent d'exécution, c'est à vous qu'appartient la décision. Je demande des ordres formels.
Dans cette plaie panamiste, si mal soignée par des médecins en querelle, les sanies accumulées mettaient de l'inflammation. Ducret, directeur de la Cocarde, racontait vingt fois, en secret, une histoire d'immense conséquence.
« Le 5 janvier 1892, vers dix heures du « soir, je suis monté chez M. Gottu qui « ne se doutait de rien, pour lui annoncer « que la Chambre à l'unanimité venait « d'exprimer le désir qu'une répression « énergique et rapide eût lieu contre tous « ceux qui ont encouru des responsabilités « dans 1 affaire de Panama. M. Cottu s'é- « cria : — Les gredins ! il y en a cent cin- « quante qui ont volé notre argent I — Il « m'a raconté tout au long, jusqu'à trois « heures du matin, les tripotages parle- « mentaires. Et ne croyez pas qu'il cédât « à un mouvement irréfléchi d'indignation, « carie lendemain il allait trouver M. Cons- « tans au ministère de l'Intérieur et lui « refaisait son récit, en vue de lui démon- « trer les inconvénients du procès . »
'- '^'e que j ai i<u
Là-dessus, les couloirs en rumeur disaient: « Gonstans sais tout! Constans est dans l'affaire ! »
Les amis du marquis de Mores colportaient qu'un M. de Véra^aude lui avait offert contre argent des papiers qui mêlaient Moquet, président de la Chambre, aux marchandages du projet autorisant la Compagnie à émettre des valeurs à lot.
On dénombrait maintenant les suspects de concussion. Leurs noms se succédant comme une suite de petites explosions donnaient de l'avance à l'allumage, et, puisqu il n y avait personne du gouvernement pour débrayer et faire jouer les volants dans le vide, la terrible machine antiparlementaire menait chaque jour d'un train plus infernal sa besogne de destruction.
A la fin d'octobre, le conseiller instructeur Fnnet n'osa plus ne pas voir dans son dossier des faits de corruption que les .journaux mettaient sous les veux du public. 11 convoqua dans son cabinet pour le 4 no- "^e^tyre M. le baron Jacques de Reinach.
Quand le bruit d'un tel événement commença de bourdonner, ce furent dans le public un surcroît d'insolence et dans le l^arlement les débuts de la consternation.
Quelques députés crurent à une traîtrise de cette magistrature qui, malgré les épurations, ne saura jamais respecter qui la paye Ils se trompaient. M. Prinet est irréprochable. On connaît aujourd'hui la crise qu a traversée ce loyal serviteur. Il en a donné les détails. « L'opinion publique, « a-t-il dit, soupçonnait des membres du
Au temps du Panama 13
« Parlement d'avoir vendu leurs votes.
« C'est une grosse affaire I On ne peut pas « procéder immédiatement et légèrement « en pareille matière ! » Disons-le au passage : en toute matière judiciaire, il est désirable qu'un magistrat n'agisse pas légèrement. Mais à qui s'en référera-t-il? A sa conscience ? Le sentiment du devoir, alors I Plus que ta conscience, magistrat, crains le Garde des Sceaux ! M. Prinet l'a bien compris : « En pareille matière, on ne « peut agir légèrement. De sorte que j'ai « dû me mettre en rapport sur ce point « avec M. le Garde des Sceaux. »
L'honnête magistrat admettait-il que son chef pourrait lui répondre: « Fermez les yeux, ignorez ces crimes-là! •» Il avertit le Garde des Sceaux que « la loi d'au- « torisation votée le 28 avril 1888 par la « Chambre, et dans le mois suivant par le « Sénat, aurait été accompagnée de cer- « taines circonstances peu honorables pour « les administrateurs du Panama. » Le Garde des Sceaux, « franchement, simplement, loyalement », donna « carte blanche » à son subordonné. Il l'autorisa à « poursuivre cette face de l'affaire com- « plètement et activement, sans se laisser « arrêter par aucune considération. » Aucune considération ! Voilà les termes textuels qui étonneront les parlementaires tant qu il y en aura dans le monde et qui, à la fin d'octobre 1892, les convulsèrent.
« Ainsi, disaient-ils, ce pauvre M. Ricard ne juge pas les diffamations de la Libre Parole assez explicites et retentissantes ?
li Ce que j'ai vu
Il veut que M. Prinet interroge leur triste auteur. M. Prinet a entendu le Ferdinand Martin ; il prétend questionner les Lesseps, les Cottu, les Fontane, le baron de Reinach... Le baron de Rcinach 1 Ah 1 qu'on extrade tout de suite ArtonI »
Traîné dans la bouc par les uns, promis à l'Elysée par les autres, M. Ricard jouissait de cette dictature que donne la vertu quand les circonstances permettent d'en tenir le rôle. Obscur la veille, dans une gloire aujourd'hui, il balançait ses collègues du ministère, Ribot, Rouvier, Freycinet, Burdeau, Viette, Loubet, et le président Carnot lui-même, tous opposés aux poursuites. En vérité qu'était-il? Un imbécile, peu capable de comprendre ses actes, un vaniteux gonflé des louanges de l'opposition? un ambitieux qui, non content d'assurer sa réélection à Rouen, se préparait à la Présidence de la République? un Machiavel joyeux de décimer ses camarades parlementaires ? C'était plutôt un homme qu'écrasait cette affaire et qui n'eût pas été lâché de succomber immédiatement en martyr de la morale publique. Mais Rouvier, Freycinet, Burdeau, compromis et surveillés, n'osaient pas se découvrir en l'attaquant, et, chaque semaine, le Conseil des Ministres examinait l'état des choses, sans que Ricard osât s'y prononcer pour les poursuites, ni les autres pourl'étouffement.
Ces furieux verbiages et les divers mouvements paniquards laissaient impassibles les grands corrompus. Leur confiance
Au temps du Panama 15
demeurait absolue dans leur sécurité propre et dans la sécurité du régime, l'une et l'autre confondues à leurs yeux. Ils méprisaient les agitations populaires comme ils avaient fait dans les pires journées boulangistes.
Ils connaissaient l'audience de l'Elysée où M. Charles de Lesseps, au nom de la République et de l'intérêt national, vint exposer au Président le système qu'il avait bâti pour se présenter en victime des parlementaires. M. Carnot écouta deux heures durant, sans qu'ils mêlassent un instant leurs regards, sans l'interrompre, sans lui répondre, et le laissa partir sans lui serrer la main. — Magnifique entrevue d'où la solidarité parlementaire sortit intacte 1
Ce Lesseps est aussi allé chez M. de Freycinet ; il lui a confié le cas d'un ministre qui serait vendu à la Compagnie de Panama. « S'il y a un procès, concluait-il, « toutes ces choses se sauront. » — « C'est « donc qu'on en trouvera la trace dans les « papiers saisis ou à saisir ? » répondit le « ministre. — «Non, il n'y en a pas d'écri- « ture. » — « Alors, cela n'a pas d'impor- « tance, » Et ce mot de Thomme d'Etat paraît la sagesse même aux grands corrompus qui s'assurent qu'avec toute leur impudence les amateurs de scandale finiront bel et bien, comme Numa Gilly, en posture de calomniateurs.
Enfin ils savent, ces puissants parlementaires, que M. Cottu, ayant transporté ces monotones cancans chez Constans, alors ministre de l'Intérieur, s'entendit répon-
16 Ce que j'ni vu
dre : « Oui, monsieur, il faut éviter cepro-1 ces scandaleux. »
Leur raison les justifie dans leur con-j science, et la raison d'Etat exige aussi qu'il soient purs. Assurés, mais contractés, blê-" mes, durs et sans repos, ils surveillent l'orage qui se forme ; ils n'y veulent v^oir que de vaines vapeurs démagogiques et le risible tonnerre d'un Ricard. J
Cependant la Justice avec sérénité fonc-^ tionnait. Sans intelligence particulière de la situation et par la seule vertu de son organisme, l'administration judiciaire travaillait à résoudre ce désordre, à rendre ces complications claires et cesexceptions avouables, à les placer dans une catégorie régulière d'actes délictueux ou innocents, enfin à sortir, sinon de l'injustice, du moins de l'anarchie.